Connasse

J’ai cru que tu allais mourir. J’ai cru que tu serais le premier que j’allais voir partir de mes yeux plus si enfants que ça mais un peu quand même, jeune étudiante débarquant pour la première fois à l’hôpital. D’ailleurs, on n’a vraiment parlé que comme ça, avec les yeux. Parce que bon, comme j’étais la seule de nous deux à pouvoir ouvrir la bouche pour émettre un son, ça limite vite le langage verbal usuel, tu ne crois pas ?

Mais ne t’inquiète pas, j’ai très bien compris le « connasse » au fond de tes yeux gris quand j’ai commencé ta toilette. D’ailleurs, on m’avait prévenue. Tu parlais la veille, et tu avais insulté les aides soignantes. Connasses, connasses, connasses. Connasses putain. Mais ce jour là, tu étais juste trop faible pour m’insulter. Comme tous les autres qui ont suivis, d’ailleurs.

C’était presque devenu un jeu, de deviner ce que tu allais répondre à mon « je vais vous prendre la température, monsieur ». Je crois que bien que « suce ma bite » était ton préféré. Et toi aussi, tu étais mon préféré.

Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Enfin si, un peu trop peut-être même. C’est stupide de préférer un homme m’insultant en silence plutôt que celui qui me remercie trois fois de lui annoncer que sa tension est à « douzesix ». C’est horrible à dire, mais je crois que j’attendais que tu meures. Tu allais mourir, c’était certain. Une question de jours, selon l’interne. Vieil esprit de 1929 enfermé dans un corps décharné de 35 kilos à tout péter. Je te voyais penser, dans ton isolement BMR. Je voyais tes os saillir sous ta peau (ton zygomatique était magnifique), je te devinais penser, je voyais la vie dans tes yeux, je voyais ton histoire. Je me sentais prisonnière avec toi, j’étais comme hypnotisée par ta chambre et je ne pouvais m’empêcher de te regarder à chacun de mes passages. Cette connexion, que je m’attendais à avoir pour tous mes patients, je ne l’ai eue qu’avec toi.

Et je voulais que tu meures. Je voulais que tu meures pendant que j’étais là. J’avais tellement peur que quelqu’un meure et de ne pas le supporter. D’avoir fait tout ce chemin pour rien, pour ne pas être capable de voir les patients mourir. Je voulais affronter mon premier décès la tête haute, choisir ma « victime », maîtriser mes sentiments et avoir le droit de raconter avec de l’émotion dans la voix comment je t’avais connu, mais que finalement ça allait. Que j’avais survécu (oh mais pas toi, quel détail). Je crois bien que tu l’avais compris. Même si tu ne me regardais plus vers la fin, tes yeux ne pouvant plus suivre le rythme de la vie t’environnant, tu savais. Et je crois que tu m’as offert la plus belle insulte de toute ma vie, mon plus beau bras d’honneur, mon plus beau « salope ». Tu es mort le lendemain de mon départ. Connard.

Note : un ami m’a fait la remarque lors de la relecture de cet article donc je voudrais m’expliquer un peu. Je ne suis pas insensible, et je ne souhaite absolument pas que « mes » patients meurent. Cet homme me rappelait mon grand père, qui est mort dans des conditions similaires, qui n’en pouvait plus d’être prisonnier de son propre corps, de la gravité. Ce patient m’a donc touchée particulièrement de part sa situation. De plus, on savait depuis le départ qu’il allait mourir, le médecin avait prévenu le patient et ses proches. J’avais « juste » envie d’être là quand ça se produirait pour pouvoir affronter ma première mort calmement, celle d’une personne qui je supposais se sentait comme mon grand père, enfermée. Je ne voulais pas qu’il meure juste pour me vanter auprès de mes amis, mais pour me rassurer, me dire que j’étais bien à la bonne place, que j’en étais capable.

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