Monsieur et Madame Des Merveilles ont une fille

L’anesthésiste que l’on suivait avait une tête tellement blasé quand il a dit que l’on assisterait à une césarienne. Faut le comprendre, il en voit toutes les semaines. Mais notre danse-de-la-joie contrastait tellement avec cette moue dubitative. On était des gosses qui avaient compris qu’ils prenaient la voiture pour aller à Disneyland et non pas voir leur arrière grand-mère aux placards remplis de produits périmés depuis les années 90. C’était juste fou.

Madame Des Merveilles attendait patiemment que le bloc 2 se libère. Elle n’était pas stressée, la césarienne était prévue depuis des mois. Monsieur Des Merveilles écoutait de la musique dans la salle d’attente. Il a une tête à écouter du jazz et à jouer de la contrebasse.

Madame Des Merveilles, à présent dûment anesthésiée, est allongée. Un champ stérile est tendu entre elle et nous pour qu’elle ne puisse pas avoir peur de ce qu’on est en train de lui faire, c’est-à-dire couper longitudinalement sa paroi abdominale (peau, graisse, muscle) et son utérus. puis tirer sur la plaie pour déchirer les chaires en respectant le sens naturel des fibres musculaires pour que la cicatrisation soit plus facile. La sage-femme lui tient la main et lui parle. Tout va bien, Madame Des Merveilles, vous vous en sortez bien.

Le chirurgien attrape ce qui ressemble de loin à une gigantesque pince à salade, et entreprend de dégager la tête et les épaules du bébé. On le voit enfin, ce petit bout. On le prend alors par les épaules et on le fait tourner légèrement de droite à gauche, de gauche à droite, un peu comme un bouton de champagne. Pop ! Le bouchon a sauté ! Ça y est, vous êtes parents, félicitations ! On montre le bébé à sa mère, puis on l’emmène pour lui faire faire une batterie de tests pour s’assurer que c’est bien le Merveilleux bébé en bonne santé qu’attendent ses parents.

A ce moment là, la sage-femme que j’ai suivie se tourne vers moi. « Hey toi. Tu peux aller prévenir le père en salle d’attente s’il te plaît ? » (Là globalement, c’est le moment où les parents disent qu’on ne va pas juste à Disneyland, mais qu’aussi ils ont réservé un hôtel là bas et qu’on y reste trois jours. Globalement.)

J’y vais. Je crois que j’ai sautillé jusqu’à la salle d’attente, j’ouvre la porte et dis d’une voix timide « Monsieur Des Merveilles ? ». Monsieur Des Merveilles saute de son fauteuil comme je n’ai jamais vu personne sauter d’un fauteuil. Il avance rapidement vers moi. Il doit s’habiller pour des raisons hygiéniques, et doit donc mettre une surblouse, des surchausses et se laver les mains au SHA (Solution Hydro-Alcoolique). Je l’attends sans rien n’oser dire. J’ai peur de faire une bêtise, de dire « Oh allez venez, on va voir votre bébé ! » Et si le bébé en question était mort le temps que j’aille dans la salle d’attente ? Ou qu’il était en difficulté respiratoire ?

Soudain, des pleurs retentissent. Il me regarde les yeux brillants, pleins d’émotions. Je sais que le seul bébé en salle de naissance est le sien, donc j’ose lui dire : « C’est elle. » On se sourit comme deux gamins partageant un secret, et on entre.

Elle est vraiment belle. Dieu que les nouveaux-nés sont moches d’habitude, ils ressemblent à des minis Uruk-hai, surtout avec le placenta, mais elle est diablement belle de parce qu’elle représente. Elle va bien, tout va bien. Elle marche sur la table d’examen, a des mensurations normales, des orifices normaux, une auscultation normale, des réflexes normaux. Elle est d’une normalité magique, prête à mener une vie extraordinaire.

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