Gueule cassée

« Antécédents : autolyse par arme à feu ».

Voilà les premiers mots du dossier de monsieur M. Autolyse, c’est le mot pour faire joli pour dire qu’il a essayé de s’ôter la vie avec son fusil de chasse. En lisant ces mots, j’imaginais bien la scène comme dans les films, monsieur M. assis au milieu d’une grande vide, sur sa chaise à bascule, son labrador chocolat à ses pieds, son fusil. Plan large sur l’ensemble de la grange, on zoome progressivement. Monsieur M., impassible, rapproche le canon sous sa mâchoire, le chien a la tête posé sur ses pieds. Gros plan sur la tête de Monsieur M., regard droit devant lui, à la fois vide et déterminé. On entend juste le coup de feu. Bang. Plan sur l’extérieur de la grange, des oiseaux s’envolent de la forêt en arrière plan et le chien aboie. Fondu noir.

Bon, ce que le film ne dit pas, c’est qu’en fait monsieur M. vivait dans un appartement, qu’il avait un tel coup dans le nez que son suicide s’est transformé en tentative de suicide grâce à l’intervention de l’alcool et de sa voisine.

Je suis donc rentrée dans sa chambre, pensant trouver un monsieur à qui il manquait éventuellement un bout de mâchoire, de pommette, souriant et détendu, venant pour son syndrome cérébelleux. Hop hop hop, doigt-nez talon-genou polygone de sustentation et tout le monde rigole.

Il lui manquait les deux maxillaires. Monsieur M. n’avait plus de mâchoire supérieure, sa lèvre s’affaissant à l’intérieur de sa bouche, découvrant sa langue. Ses joues pendent de chaque côté sans leur support. Son zygomatique droit n’est plus, son oeil droit non plus. Son oeil gauche est vitreux, aveugle. Monsieur M. est une gueule cassée.

Albert Jugon, secrétaire général de l’Union des Blessés de la Face et de la Tête, mutilé lors de la première guerre mondiale

Cassée par la vie, par l’alcool, par la balle, par son âme, par sa détresse, par sa solitude. Monsieur M. s’est cassé la gueule, au sens figuré comme au sens propre.

Là, j’ai cette pensée horrible : « Heureusement qu’il ne peut pas me voir. Heureusement mon dieu. » Je n’ose pas imaginer ma tête à ce moment là, comme je n’ose pas imaginer la tête de cette homme. Et pourtant, il existe bel et bien. Il est là, en face de moi. Ça me serre le cœur de savoir que quelqu’un non seulement a été suffisamment désespéré pour tenter de se suicider, mais que même si on l’a sauvé, cela sera très difficile de se reconstruire.

Mais ça, c’était avant que je comprenne que monsieur M. ne savait pas où on était. Ne savait quelle année on était. Ne savait pas qui lui parlait. Savait à peine qui il était. Et là, cette pensée affreuse me heurte de plein fouet : sait-il seulement à quoi il ressemble ? Il est aveugle, il ne peut pas se voir, se comparer aux autres. A-t-il notion de sa différence ? Se rappelle-t-il qu’il y a quelque chose d’autre qu’un trou béant à la place d’une bouche ? Que cette bouche peut rire, chanter, embrasser, mange, aimer, parler ? Le sait-il seulement ? Sait-il que l’on peut vivre et que l’on peut mourir ? Que lui a essayé de mourir ? Si monsieur M, le monsieur M. d’avant « l’autolyse par arme à feu », se rendait compte de la situation dans laquelle il se trouve, choisirait-il de vivre ou de mourir ?

Nous, le personnel soignant, le maintenons en vie. Mais que maintenons-nous réellement ? Une idée, la notion, le souvenir de ce qu’il était avant ? Mais pour qui ? Pas pour lui en tout cas, il ne sait plus tout ça, et ne peut même pas retenir la date. Il sait à peu près qu’il est monsieur M. Pas pour sa famille, il n’en a pas. Pas pour ses amis, il n’en a visiblement pas non plus. Pas pour nous, techniquement nous ne le connaissons pas, c’est un patient comme un autre que l’on essaye d’aider, d’accompagner du mieux que nous pouvons, en essuyant sa bave, en l’alimentant via gastrostomie.

La seule réponse que j’ai trouvé à cette question, c’est pour l’éthique, pour la loi. Parce que nous le devons. Mais est-ce vraiment humain ? Le vrai monsieur M. en pleine possession de ses moyens, que répondrait-il ? Je ne sais pas, personne ne le sait. Il n’est plus là. Le regarder ne me dérange pas. Il ne m’effraie pas, ne me fait pas peur, ne me dégoûte pas. Il m’interroge juste, l’énorme béance lui servant de visage faisant écho à l’énorme trou de doutes que je transporte chaque jour, face à chaque patient : « est-ce que je suis en train de faire est juste ? »

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