Zéro pointé

Elle est tellement mignonne. C’est la deuxième patiente que je vois chaque jour, juste après le très gentil mais très imposant (de par sa taille et de par la quantité de soins qu’il nécessite) éthylique chronique monsieur R. Elle, elle ressemble plutôt à une petite souris d’un conte pour enfant.

Madame S. (pour Souris donc si vous suivez) est là car elle a mal au ventre. Quoi de plus normal dans un service de digestif, me direz-vous. Elle avait tellement mal au ventre qu’elle ne pouvait plus parler, plus manger, plus parler, plus respirer, plus vivre. Cette douleur est partie brutalement, à peine le temps de dire trois mississipis, pouf envolée vers d’autres contrées épigastriques à torturer de pauvres gens. On lui a diagnostiqué une mésentérite, que l’on a attribuée à un point gris entouré de blanc sur un scanner, logé confortablement dans son pancréas. Il est pas gros son point, pas un vrai poing ou alors celui d’un tout petit enfant qu’on aurait miniaturisé pour être encore plus riquiqui. Mais cela reste un point.

Comme ce point ne nous permettait pas de mettre un point final dans le dossier de madame S., on l’a envoyée faire une écho-endoscopie, pour faire des poinctions (des ponctions de point du coup, si vous suivez toujours). C’est prévu pour la semaine prochaine.

Aujourd’hui, j’ai dit au revoir à madame S. Elle va faire ses examens en ambulatoire et rentre chez elle. Notre conversation touche à sa fin, je m’apprête à lui serrer la main, mais je vois qu’elle veut me dire quelque chose : « Dites… Vous savez ce point, ce tout petit point de mon pancréas, qu’est-ce que c’est ? »

Elle me dit ça comme ça mais ses yeux disent « pasunetumeurpasunetumeurpasunetumeur ». Comme je mets un petit temps à répondre, elle reprend : « cela ne peut pas être une tumeur, pas vrai ? », ce qui veut dire « dites moi que ce petit point n’est qu’un petit point, qu’un tout tout tout tout petit point qui ne va pas faire d’autres petits points ».

« On ne peut pas savoir, c’est pour cela que l’on vous envoie faire d’autres examens. On va faire une biopsie pour connaître la nature exacte du point.
– D’accord, on ne peut pas savoir. Mais si c’était une tumeur ? »

Et là je ne sais pas pourquoi je n’ai pas tout simplement répondu « Alors on fera ensemble ce qu’on pourra pour combattre cette tumeur ». Cela parait si facile maintenant, de prononcer ces douze mots, douze tout petits mots, aussi petit que le point du pancréas de Madame S. Mais je ne sais pas, ma sympathie pour elle a pris le dessus et avec elle la peur et le flot d’angoisse et du coup de douze mots je suis passée à quatre mots si ridicules que…

« Ben je sais pas.
– J’ai peur. [reflot d’angoisse, elle a peur]
– On ne peut pas savoir, c’est pour cela que l’on vous envoie faire d’autres examens. On va faire une biopsie pour connaître la nature exacte du point. »

Elle avait tellement peur et j’avais tellement peur de sa peur, peur que sa peur me fasse peur et me touche, peur pour elle, peur pour moi que j’ai répondu exactement la même chose qu’à la première question. Elle aurait pu parler à un robot cela n’aurait pas été différent, j’aurais pu lui répondre 42 et cela n’aurait pas été différent non plus. Elle s’est figée, a souri d’une façon crispée d’une manière que je n’oublierai jamais, de la manière de la personne qui comprend qu’elle n’aura rien de plus, à la manière du serveur qui se rend compte qu’il n’aura pas de pourboire, à la manière de votre sœur quand votre oncle lui a encore offert un cadeau affreux à Noël, à la manière de la patiente qui comprend que son docteur panique.

« D’accord merci. Bonne continuation dans vos études. »

Ce fut la fin de notre échange et des jours après encore je m’en veux. Je m’en veux de lui avoir laissé transparaître la peur de point, d’avoir laissé ma sympathie prendre le dessus sur mon empathie, de ne pas l’avoir rassurée correctement, de ne pas avoir fini l’échange autrement, de m’être laissée rentrée moi, dans ses soins à elle. C’est son point et ma peur n’avait rien à voir là dedans. Je voudrais tellement changer ma réponse, la rassurer, au moins lui montrer un brin d’humanité mais non. J’ai mis mon plus beau casque et je me la suis jouée Daft Punk parce que je ne savais pas quoi répondre, parce que je ne savais pas réagir face à mes sentiments qui prenaient toute la place dans cette chambre.

Maintenant, avant de rentrer dans la chambre d’un patient, je prends ma peur et mes angoisses pour mes patients, je les roule en boule et les range dans un carton dans ma tête. Je vérifie trois fois que la boîte est bien fermée, je respire, et j’entre. Un jour je l’espère, je n’aurais plus besoin de la boîte.

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