Deux poids deux mesures

Elle marche dans les couloirs de l’hôpital qu’elle connait par coeur. Le bruit de son pas pressé la précède, suivi non loin de celui des roues mal huilées de son chariot. Elle vole de chambre en chambre, telle une super héroïne toute de blanc vêtue, distribuant médicaments, sourires et réconfort. Elle est belle, elle est vivante.

Soudain, elle sent que ça revient. La chose est là de nouveau. C’est juste comme une petite brûlure au début. Elle l’ignore, continue de voler de patient en aiguille, d’aiguille en tube. Elles sont deux pour s’occuper de tout le service, si jamais elle s’arrête elle laissera sa collègue toute seule pendant plusieurs heures, le temps qu’un remplaçant arrive. S’il arrive. Alors elle serre les dents, ravale ses larmes et continue.

Trois heures et quarante six minutes plus tard, elle débarque aux urgences. Cela fait aussi deux cents vingt six minutes, ou encore treize milles cinq cent soixante secondes. Vous avez déjà essayé de compter jusqu’à treize milles cinq cent soixante ? Moi non plus, mais ça a l’air diablement long.

Elle est pliée en deux sur un brancard, l’équipe s’affaire autour d’elle pour la soulager. On ne saurait dire qui de sa blouse ou d’elle est la plus blanche.

Cela fait trois mois qu’elle n’était pas venue. Trois mois de répit, trois mois de bonheur, trois mois d’angoisse anticipatrice en attendant que cela revienne. Elle souffre du syndrome de Cacchi-Ricci, un de ses reins est malformé et lui lance de temps à autre des signes de mécontentement, tels que les coliques néphrétiques. Il parait que c’est l’une des pires douleurs que l’on puisse ressentir et elle, ma super héroïne de Marvel, elle en a tous les mois.

Vite, on la sonde (deux litres d’urine dans la vessie mon dieu), vite, on la met sous morphine (EVA à 10/10 mon dieu), vite, on la laisse tranquille pour qu’elle puisse se reposer.

Au moment de quitter la chambre, elle se tourne vers nous et nous dit entre un spasme et un sanglot « Je suis désolée d’être venue, je sais que les urgences sont encombrées en ce moment mais j’en pouvais plus. Je suis désolée, tellement désolée. »

Elle est désolée. Désolée d’être malade, désolée d’être venue nous déranger, désolée d’être malade, désolée de déranger les malades dont elle s’occupe elle d’habitude. Elle est désolée.

__________________________________________________

Il est venu aux urgences. Il a peur, il ne se reconnait plus. Il s’est levé et a essayé de vivre sa journée comme d’habitude mais c’était trop. En sortant du boulot, il a pris le métro et a zappé le dodo pour venir directement nous voir nous, les urgences. Il a défié vents et marrées et cinq heures d’attente dans cette salle moche aux sièges durs et à la machine à cafés insipides pour qu’on le voit.

Il est trois heures du matin, et je rentre dans son box. Costume trois pièces, rasé de près et l’air angoissé.

Il commence : »Je suis désolée d’être venu mais j’ai peur. Regardez docteur. »

Je regarde la joue qu’il me tend, puis l’autre et me sent obligée de le faire préciser ce qui l’amène. A part le fait qu’il mette trop de parfum, je n’ai rien senti, rien vu.

« Mais si, regardez docteur ! Là ! »

Là, du bout de son doigt, je vois un bouton. Un bouton de rasage. Il y a en un deuxième et un troisième qui se battent en duel sur son menton, et un quatrième perdu quelque part sur sa mâchoire.

« Docteur, pourquoi j’ai plus de boutons que d’habitude ? Je ne comprends pas, je n’ai rien changé pourtant. Suis-je malade ? Est-ce que ça pourrait être un cancer ? »

Deux options s’offrent à moi :
a) encastrer sa tête contre le mur à ma gauche parce que je suis fatiguée, qu’il est trois heures du matin et que je n’ai pas encore eu le temps de manger
b) prendre son angoisse (pas les boutons) pour une maladie à part entière et auto-digérer mon estomac en attendant

Le petit b) s’impose à moi car je ne veux pas finir en prison, je prends un tabouret et en tâtant de ci de là j’apprends que son père est mort il n’y a pas si longtemps et que son entreprise annonce une fusion et qui dit fusion dit licenciement et lui pauvre petit employé qui vient d’être embauché ne pèse pas bien lourd. Tout cela en une seule phrase ou presque.

Je ne vais pas vous mentir, il respirait si peu entre ses mots que j’ai décroché quelques secondes, pensant à la patiente du box d’à côté, celle avec le Cacchi-Ricci (que je m’étais entraîné à prononcer entre temps) et la morphine. Elle dort maintenant. Je n’ai pas le droit de traiter ces deux patient différemment, de leur porter un intérêt différent. Certes elle a mal, et son cas est une urgence. Certes il est trois heures du matin, et il vient nous casser les pieds avec ses boutons mais il a autant besoin d’attention qu’elle, même si c’est moins longtemps et qu’il repartira avec une adresse de CMP (Centre Médico-Psychologique), il en avait besoin. Ils en avaient besoin.

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3 réflexions sur “Deux poids deux mesures

  1. Lors de mon stage infirmier, des patients qui ont eu des graves soucis dans leur vie, j’en ai vu plein. En 2 semaines plus qu’en toute une vie…

    Sinon je voulais te dire que j’avais bien aimé ton blog et tes articles ! Je m’abonne au flux RSS.
    A bientôt !
    Doc Junior

    Aimé par 1 personne

  2. Pingback: L’amour des urgences | Embryon médical

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