Maladeception

Récemment, je suis tombée malade. Tomber malade. On dirait que ça se fait d’un seul coup, hop dans la rue j’ai tourné au coin et je suis tombée dans le trou de la maladie, comme on tombe enceinte ou on tombe amoureux. J’en suis tombée des nues.

En soi, ce n’est pas si faux. Il y a un avant et après. Avant la maladie, après la maladie. Mais c’est rarement d’un seul coup. C’est plein de petites choses que l’on ignore et puis un jour et on se rend compte que cela ne va pas et que toutes ces petites choses étaient en fait des petits symptômes et que ces petits symptômes font un petit syndrome et que ce syndrome a un nom et que vous êtes malade.

Avant de trouver la maladie, il faut trouver le docteur. Qui dit trouver le docteur, et que ceux qui ne savent pas de quoi je parle m’envoient des briques non biodégradables par la poste, dit merde sans nom. Il y a des bons docteurs, des mauvais docteurs, des gentils incompétents et de compétents salopards. Une fois que vous avez trouvé le docteur + gentil + compétent + aussi près de chez vous que Leroy Merlin, il ne vous reste plus qu’à attendre le mois de rigueur car vous n’êtes pas urgent.

Spoiler : un mois c’est long, un mois c’est très long. Du coup vous prenez votre mal incurable en patience et vous attendez mais pendant l’attente cancer, impossible de ne pas se faire opération des films, de ne pas retourner tous vos mort symptômes dans la tête, de ne pas vous en vouloir car peur vous n’avez pas consulté avant. Vous êtes suspendu fatigue au temps.

Jour J, je me suis mise sur mon trente et un, j’ai pris une jupe que j’aimais et des bijoux venant de personnes qui m’aimaient et je les ai enfilés un à un tel un chevalier qui s’équipe avant d’aller au combat. Mon armure sur le dos et mes examens sous le bras, je me suis assise sur la chaise face au docteur qui a commencé à déverser son charablabla. Le charablabla, c’est cet instant où quelqu’un vous parle avec assurance d’un sujet extrêmement précis où vous ne connaissez rien. Vous avez beau vous rattacher aux mots ça n’a aucun sens. C’est de la mécanique quantique médicale.

Alors quand le docteur finit son charablala par : « Bon alors, traitement A ou traitement B ? Moi je vous prescris le traitement B, parce que bon A ou B quelle différence puisque de toute façon comme je vous l’ai dit on y connait pas grand chose, les deux sont équivalents mais moi je préfère le B. Alors voilà, à dans trois mois pour faire le point. » je comprends « Tiens je sais forcément que le B sera mieux que la A alors même si toi tu avais fait des recherches avant, que le mec qui t’avait fait les imageries t’avait dit que le A c’était the place to be et que tu préférais le A, bah tu vas prendre le B ». Je suis ressortie donc avec une ordonnance « B, 1 fois par jour pendant trois mois ».

Jamais de ma vie je ne m’étais sentie aussi seule, sur cette chaise, avec mon armure et mes examens posés sur mes genoux. Je voulais lui dire de toutes mes forces que je préférais le A, que le B me faisait trop peur mais au final le docteur m’a fait plus peur que le B alors je n’ai rien dit.

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Aujourd’hui je suis allé voir madame H., lui demander comme elle allait. « Ça va ». J’ai commencé à l’examiner et j’ai entendu qu’elle m’avait dit quelque chose que je n’avais pas compris. Je l’ai fait répéter sans lever les yeux de son ventre que j’étais en train de palper et elle a dit : « j’ai peur ». Je l’ai regardée ; elle avait les larmes aux yeux. Elle s’est excusée mille fois de me déranger pardon docteur mademoiselle je suis désolée mais j’ai peur. J’ai peur que ça n’aille pas. J’ai peur car j’ai si mal, pourtant je prends tous les traitements que les docteurs me donnent mais la douleur docteur la douleur ne part pas. Est-ce que les traitements sont les bons ? J’ai si mal, je ne maîtrise rien et j’ai peur docteur.

Madame H était tombée malade comme elle était tombée amoureuse comme elle était tombée enceinte, et elle avait accepté tous les traitements qu’on lui avait proposé. Quand on est médecin, c’est facile de proposer LA bonne solution, celles que les recommandations nous donnent car statistiquement parlant, c’est la meilleure (la moins pire ?). C’est facile de se dire que le patient n’est pas rationnel, qu’il a juste à accepter la solution, à avaler le médicament et à passer sur le billard parce que « c’est ce qu’il y a de mieux ». Mais quand on est patient, c’est tellement difficile de remettre sa vie entre les mains d’une autre personne, parce que oui elle sait mieux que nous mais ce n’est pas elle qui prend les risques. Ce n’est pas elle qui vivra les 35% de risques de complication de la solution A ou les 30% de risques de complication de la solution B. C’est le patient. C’est madame H.

Elle était tellement désolée de me demander une nouvelle fois de lui remontrer ses imageries, de lui montrer le bout de tumeur qu’on a enlevé. Pour que cela soit plus supportable, de se dire qu’elle ne faisait pas ça pour rien. Elle y voyait de la peur et j’y voyais du courage. Elle n’avait pas d’armure, seulement sa blouse d’hôpital. Elle a osé dire que cela n’allait pas et qu’elle avait besoin d’aide. C’est tellement difficile d’accepter que cela ne va pas. Elle a été tellement courageuse.

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Aujourd’hui, j’ai pris pour la première fois le traitement A. Je suis allée voir un autre médecin qui m’a prescrit le traitement A. J’y suis allée sans armure (mais avec mes examens). J’y suis allée avec mon coeur et ma faiblesse, mon courage et ma peur.

Aujourd’hui, je suis une patiente,  je suis une soignante, je suis vivante.

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4 réflexions sur “Maladeception

  1. Pingback: La peur des médecins | Embryon médical

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