Eux avant tout

Elle est venue nous voir pour sa mère, qui aurait fait un AVC au bled.
« Vous comprenez docteur, ils n’ont rien pour s’occupe d’elle là bas. D’un coup elle n’a plus été capable de parler et on a rien pour la traiter. Maintenant ce n’est plus que du silence au bout du téléphone. Vous ne pourriez pas prescrire quelque chose pour que je puisse lui envoyer ? »

Docteur Jekyll, le médecin qui me supervise, lui explique doucement mais calmement qu’on ne peut pas faire des prescriptions sans voir la personne en face. Elle essaye d’expliquer maladroitement que c’est elle qui a fait l’AVC en fait, et qu’elle confond tout depuis, qu’elle est bête et que c’est à elle qui faut prescrire et pas sa mère. Docteur Jekyll n’est pas dupe, et lui propose tout de même de l’examiner pour voir son état de santé général.

Tout se passe bien, jusqu’à ce qu’il m’appelle pour que je vienne palper l’abdomen de la patiente. Cadran par cadran, je quadrille son ventre jusqu’à arriver à son hypogastre, zone se situant juste au dessus du pubis, en dessous du nombril. Mes mains ne s’enfoncent plus et touchent tout près de la peau, un tissu fibreux remontant jusqu’à l’ombilic. Je regarde le médecin d’un air décontenancé, qui me sourit d’un air rassurant et se tourne vers la patiente, lui demandant son autorisation pour pratiquer un examen gynécologique.

Entre les cuisses de la patiente nous trouvons un gigantesque prolapsus. J’aime bien le mot prolapsus, mais je n’aime pas les prolapsus en eux même. Le mot prolapsus correspond à une descente d’organes, en l’occurrence ici il s’agissait de l’utérus, qui tente de s’échapper par une zone de faiblesse, ici le vagin. Comme s’il s’agissait d’un lapsus du corps pour exprimer une maladie pas trop visible, dont on ne voudrait pas trop parler.

La patiente, quarante-huit ans et toutes ses dents, a un prolapsus découlant d’un monstrueux fibrome utérin. Docteur Jekyll lui explique que c’est une maladie bénigne mais handicapante. Elle le regarde d’un air qui veut dire qu’elle connait cette notion de handicap et qu’il n’a rien à lui apprendre.

Il lui propose un suivi gynéco en vue d’une hystérectomie, en vue de son âge et de l’avancée de sa maladie. C’est là qu’elle s’est mise à pleurer. Elle ne peut pas se faire soigner car elle n’a pas de papiers. Elle n’a le droit de rester en France uniquement car elle est malade, et sa maladie se traite mieux dans notre pays que dans le sien. Elle est venue ici pour gagner de l’argent, et l’envoyer à ses proches, au bled, pour les soigner. Dès qu’elle sera guérie, un médecin-conseil pourra la convoquer et s’il ne trouve aucune raison médicale pour qu’elle reste sur le territoire français, on la renverra dans son pays d’origine.

Elle ne peut pas se soigner sinon ils ne pourront pas se soigner. Alors elle serre les dents, et continue de travailler sans broncher.

Elle ne reviendra jamais dans ce cabinet, voir ce docteur qui s’occupait trop d’elle et pas assez de sa famille.

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Premier article depuis longtemps ! Je préfère écrire moins souvent, mais que ça vienne du coeur, plutôt que de me forcer à poster des articles.
Merci pour tous vos gentils commentaires, je les ai tous lus avec attention 🙂

13 réflexions sur “Eux avant tout

  1. Ça fait plaisir de te retrouver après cette petite absence. Mais je suis d’accord, pour bien écrire, avoir une situation qui nous touche aide beaucoup car c’est plus vrai, touchant et on ne peut que mal écrire en se forçant. Et justement c’est encore une fois un très bel article. En stage infirmier je me souviens, j’ai vu plus de malheur qu’en toute une vie. C’est fort triste et on essaye de faire au mieux mais on ne peut malheureusement pas tout régler et souvent on est impuissant malgré toute notre bonne volonté et notre envie d’aider…

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  2. Tu vis vraiment des situations très touchantes… bien que très difficiles.

    Prends ton temps pour écrire. C’est ton blog après tout, tu écris quand tu le veux, si tu le veux, et quand ça te fait envie. Je me suis absentée pas mal de temps moi aussi… Donc je comprends tout à fait 😉

    Bon courage pour la suite ♥ J’espère que ta passion en restera une, malgré les situations difficiles que tu vois. Je t’envoie vraiment toutes mes bonnes ondes, parce qu’il faut des gens douces comme toi dans ce milieu, pour le bien des patients 🙂

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    • Après, je ne raconte pas tout. C’est vrai qu’en y réfléchissant je montre un aspect très sombre de la médecine, mais je crois que c’est aussi parce que ça me permet d’en parler et de me délivrer d’un poids. Il y a beaucoup de moments heureux, mais ce sont des « petites choses » que je n’arrive pas à formuler. L’autre jour au cabinet, on avait un enfant de six mois qui n’arrêtait pas d’essayer de manger l’otoscope (l’appareil qu’on utilise pour regarder les oreilles) et juste de penser à son sourire béat quand il arrivait à l’attraper ça me met de bonne humeur ^^
      Merci beaucoup !!! Je t’avoue que je suis une passionnée, chaque jour où je vais travailler, je me sens à ma place, comme si tout s’emboîtait à l’intérieur de moi alors je suis pas prête d’arrêter !
      Merci pour le compliment 🙂 Je reparlerai du Docteur Jekyll car il est pour moi un vrai modèle d’humanité et de douceur !

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  3. Moi aussi je suis heureuse de pouvoir te relire. Écris quand tu veux, je sais par expérience que se mettre la pression pour bloguer n’est pas du tout agréable, voire contre-productive. Et puis, tu ne vas pas te mettre à accueillir les patients en leur disant « Attention, moi je ne prends que des cas dignes de scénarios, veuillez commencer par me donner votre diagnostic, on gagnera du temps 😜! »
    Prendre le temps, c’est important!
    Pour en revenir à ton histoire, hélas, il y a trop de gens qui vivent à côté de nous sans que nous soupçonnions leur misère. Tu as dû regretter de ne pas pouvoir l’aider davantage, je me trompe?

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