Rhabille toi

En médecine, une des premières choses que l’on nous apprend est de déshabiller le patient pour l’ausculter de la tête au pied.

((début de la parenthèse)

Le vrai terme, celui que les soignants utilisent, c’est examiner mais j’ai remarqué que les non-initiés se servent constamment du mot ausculter.

« Vous allez m’ausculter docteur ? »

« On m’a ausculté. »

Mon préféré étant « après l’auscultation du gynécologue ». Cela me fait sourire, parce que l’auscultation est l’acte de poser le stéthoscope sur une partie du corps pour écouter à l’intérieur, les poumons, le coeur, le ventre. Alors j’essaye d’imaginer ce que pourrait faire un gynécologue avec stéthoscope et cela m’amuse.

Cela disant, j’aime la sonorité du mot ausculter. La douceur du au, la rondeur du s, le t pour conclure le tout. Examiner, cela fait tout de suite plus peur avec son x menaçant et rêche sous la langue, et son miner, comme si déjà aller chez le docteur n’était pas assez déprimant.

Alors maintenant, quand je parle aux patients, je n’examine plus, j’ausculte.

(fin de la parenthèse))

On nous rabâche donc, sur les bancs de l’université comme en stage, à dé-sha-bil-ler. Même quand on a la flemme, même quand le patient met un quart d’heure à enlever une manche, même quand il est trois heures du matin aux urgences, même quand il n’en a pas envie, surtout quand il n’en a pas envie.

On se doit d’être minutieux dans notre auscultation. Tout regarder. Les cheveux, la peau, les plaies, entre les plis, dessous, derrière, la couleur, l’aspect. Je ne sais pas pourquoi mais c’est une de mes parties préférées. J’ai toujours aimé regarder, contempler. Les grains de beauté font des constellations, les tâches de naissance une marque distinctive, les escarres… Je vous laisse chercher sur google (non ne le faites pas si vous êtes des non-soignants !)

Le patient est ainsi à nu, devant nous. En ce moment en hiver, il fait froid, donc en plus que ce soit un moment intimidant, c’est un moment désagréable physiquement, même s’il est nécessaire.

Maintenant, quand est-ce qu’on est tout nus dans la vie de tous les jours ? Quand on se lave, quand on s’habille, quand on s’aime, quand on se promène à poil devant sa baie vitrée. Mais sinon, dans la plupart de nos fonctions, nous sommes un minimum vêtus. Il est donc important d’ausculter le patient également habillé, si l’on veut constater par nous même une gêne donnée.

Ceci m’amène à l’histoire de ma patiente. Je vais l’appeler Josefina car je l’ai décidé ainsi et que de toute façon, vous n’avez pas le choix. Josefina a toujours le sourire, toujours un mot gentil pour le personnel. Enfin, plus le sourire que le mot car elle parle mal français. Elle est chez nous après un AVC (Accident Vasculaire Cérébral) et depuis, a du mal à se servir de son côté gauche. C’est compliqué, mais depuis quelques temps elle arrive à remarcher.

Nous décidons de la mettre à l’épreuve et de la faire marcher dans des conditions différentes pour l’évaluer (vitesse, longueur de pas), mais aussi regarder ce qu’on appelle le schéma de marche. Pourquoi Josefina ne marche-t-elle pas comme vous et moi ? Est-ce qu’elle plie bien la hanche, le genou ? Sait-elle relever le pied ?

Alors nous la testons. D’abord avec ses chaussures, puis sans. Quand on regarde les données, on n’y comprend rien. Josefina marche plus vite sans chaussure qu’avec, alors que d’habitude c’est toujours l’inverse. On se regarde. Peut-être n’avait-elle pas compris la consigne la première fois ? Mon chef se baisse pour regarder les chaussures. La semelle est bien régulière, pas d’aspérité. Elles sont neuves, à scratches pour plus de facilité, ont l’air confortables. Alors on se dit que c’est peut-être un mauvais jour et qu’il faut la réévaluer à un autre moment.

Je l’aide à remettre ses chaussures pour aller plus vite et quand je lui enfile sa basket, à l’inverse du Prince Charmant avec Cendrillon, je me rends compte que ce n’est pas chaussure à son pied. Son gros orteil arrive littéralement au milieu de la chaussure. Je la regarde, stupéfaite et je lui demande si c’est sa taille. Elle me sourit comme à son habitude, et on finit par comprendre que non. C’est. Trois. Tailles. Au. Dessus. Manque de moyen ? Manque d’attention de la famille ? De notre part ?

Toujours est-il que Josefina fait sa rééducation depuis plusieurs semaines avec des chaussures beaucoup trop grandes pour elle. Autant s’inscrire à l’école de clown directement cela ira plus vite.

Donc à l’université, on nous apprend à examiner et à déshabiller. Dans la vraie vie, on apprend à ausculter et à rhabiller. Et à prescrire de nouvelles chaussures à la taille du patient.

2 réflexions sur “Rhabille toi

  1. Tu es probablement l’étudiant.e en médecine dont l’écriture me plaît le plus, avec « Patient psychiatre ». Mais elle a arrêté d’écrire. A raison peut-être. Je crois qu’écrire nous force nous regarder en face, à nos confronter à nos décisions (souvent mauvaises), à se mettre à nu d’une certaine manière. Pas simple. Merci pour tes mots, passe de bonnes fêtes.

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    • Ton commentaire me touche énormément. Effectivement ça nous confronte à des choses pas forcément plaisante mais d’une certaine manière ça permet d’exorciser aussi. Il y a de la beauté dans toute chose, même dans les plus terribles, même si ce n’est pas évident de le voir.
      Bonnes fêtes à toi aussi !

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