Maladeception

Récemment, je suis tombée malade. Tomber malade. On dirait que ça se fait d’un seul coup, hop dans la rue j’ai tourné au coin et je suis tombée dans le trou de la maladie, comme on tombe enceinte ou on tombe amoureux. J’en suis tombée des nues.

En soi, ce n’est pas si faux. Il y a un avant et après. Avant la maladie, après la maladie. Mais c’est rarement d’un seul coup. C’est plein de petites choses que l’on ignore et puis un jour et on se rend compte que cela ne va pas et que toutes ces petites choses étaient en fait des petits symptômes et que ces petits symptômes font un petit syndrome et que ce syndrome a un nom et que vous êtes malade.

Avant de trouver la maladie, il faut trouver le docteur. Qui dit trouver le docteur, et que ceux qui ne savent pas de quoi je parle m’envoient des briques non biodégradables par la poste, dit merde sans nom. Il y a des bons docteurs, des mauvais docteurs, des gentils incompétents et de compétents salopards. Une fois que vous avez trouvé le docteur + gentil + compétent + aussi près de chez vous que Leroy Merlin, il ne vous reste plus qu’à attendre le mois de rigueur car vous n’êtes pas urgent.

Spoiler : un mois c’est long, un mois c’est très long. Du coup vous prenez votre mal incurable en patience et vous attendez mais pendant l’attente cancer, impossible de ne pas se faire opération des films, de ne pas retourner tous vos mort symptômes dans la tête, de ne pas vous en vouloir car peur vous n’avez pas consulté avant. Vous êtes suspendu fatigue au temps.

Jour J, je me suis mise sur mon trente et un, j’ai pris une jupe que j’aimais et des bijoux venant de personnes qui m’aimaient et je les ai enfilés un à un tel un chevalier qui s’équipe avant d’aller au combat. Mon armure sur le dos et mes examens sous le bras, je me suis assise sur la chaise face au docteur qui a commencé à déverser son charablabla. Le charablabla, c’est cet instant où quelqu’un vous parle avec assurance d’un sujet extrêmement précis où vous ne connaissez rien. Vous avez beau vous rattacher aux mots ça n’a aucun sens. C’est de la mécanique quantique médicale.

Alors quand le docteur finit son charablala par : « Bon alors, traitement A ou traitement B ? Moi je vous prescris le traitement B, parce que bon A ou B quelle différence puisque de toute façon comme je vous l’ai dit on y connait pas grand chose, les deux sont équivalents mais moi je préfère le B. Alors voilà, à dans trois mois pour faire le point. » je comprends « Tiens je sais forcément que le B sera mieux que la A alors même si toi tu avais fait des recherches avant, que le mec qui t’avait fait les imageries t’avait dit que le A c’était the place to be et que tu préférais le A, bah tu vas prendre le B ». Je suis ressortie donc avec une ordonnance « B, 1 fois par jour pendant trois mois ».

Jamais de ma vie je ne m’étais sentie aussi seule, sur cette chaise, avec mon armure et mes examens posés sur mes genoux. Je voulais lui dire de toutes mes forces que je préférais le A, que le B me faisait trop peur mais au final le docteur m’a fait plus peur que le B alors je n’ai rien dit.

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Aujourd’hui je suis allé voir madame H., lui demander comme elle allait. « Ça va ». J’ai commencé à l’examiner et j’ai entendu qu’elle m’avait dit quelque chose que je n’avais pas compris. Je l’ai fait répéter sans lever les yeux de son ventre que j’étais en train de palper et elle a dit : « j’ai peur ». Je l’ai regardée ; elle avait les larmes aux yeux. Elle s’est excusée mille fois de me déranger pardon docteur mademoiselle je suis désolée mais j’ai peur. J’ai peur que ça n’aille pas. J’ai peur car j’ai si mal, pourtant je prends tous les traitements que les docteurs me donnent mais la douleur docteur la douleur ne part pas. Est-ce que les traitements sont les bons ? J’ai si mal, je ne maîtrise rien et j’ai peur docteur.

Madame H était tombée malade comme elle était tombée amoureuse comme elle était tombée enceinte, et elle avait accepté tous les traitements qu’on lui avait proposé. Quand on est médecin, c’est facile de proposer LA bonne solution, celles que les recommandations nous donnent car statistiquement parlant, c’est la meilleure (la moins pire ?). C’est facile de se dire que le patient n’est pas rationnel, qu’il a juste à accepter la solution, à avaler le médicament et à passer sur le billard parce que « c’est ce qu’il y a de mieux ». Mais quand on est patient, c’est tellement difficile de remettre sa vie entre les mains d’une autre personne, parce que oui elle sait mieux que nous mais ce n’est pas elle qui prend les risques. Ce n’est pas elle qui vivra les 35% de risques de complication de la solution A ou les 30% de risques de complication de la solution B. C’est le patient. C’est madame H.

Elle était tellement désolée de me demander une nouvelle fois de lui remontrer ses imageries, de lui montrer le bout de tumeur qu’on a enlevé. Pour que cela soit plus supportable, de se dire qu’elle ne faisait pas ça pour rien. Elle y voyait de la peur et j’y voyais du courage. Elle n’avait pas d’armure, seulement sa blouse d’hôpital. Elle a osé dire que cela n’allait pas et qu’elle avait besoin d’aide. C’est tellement difficile d’accepter que cela ne va pas. Elle a été tellement courageuse.

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Aujourd’hui, j’ai pris pour la première fois le traitement A. Je suis allée voir un autre médecin qui m’a prescrit le traitement A. J’y suis allée sans armure (mais avec mes examens). J’y suis allée avec mon coeur et ma faiblesse, mon courage et ma peur.

Aujourd’hui, je suis une patiente,  je suis une soignante, je suis vivante.

Comportements et erreurs de pensée

Quand on parle au patient, il y a à la fois une part d’intuition, et à la fois une part de psychologie – recette de cuisine que l’on apprend au même titre que l’art de l’interrogatoire. Il est aussi important de savoir poser les bonnes questions au bon moment que de savoir écouter, et encore plus de montrer que l’on écoute. Si le patient ne voit pas de signes positifs, comme un hochement de tête, un sourire encourageant, une reformulation, il peut se braquer ou tout du moins oublier des détails importants dont il aurait parlé s’il avait eu l’impression qu’on était en train de l’écouter.

J’aimerais aujourd’hui vous parler des comportements. Un comportement est, par définition, un ensemble de phénomènes produits par un individu donné, en réponse à une situation donnée. On va lui distinguer trois composantes : les actions, les émotions et les pensées. Cela représente ce qu’un même organisme (ici, le patient auquel on s’intéresse), fait, ressent et croit. Trois choses très distinctes donc, mais qui vont interagir ensemble, s’influencer mutuellement et vont par conséquent être indissociables. En l’on prend en compte l’action sans se préoccuper de l’affect, la vision que l’on a du comportement est radicalement différente, et notre réaction vis à vis de celui si également.

Exemple :

Si un patient fumeur vient, on va essayer de le faire arrêter de fumer, ou tout du moins de diminuer sa consommation. Si je lui dis « alala, fumer c’est pas bien faut arrêter booouh le vilain monsieur », ça ne va pas avoir le même effet que de lui demander ce qu’il ressent quand il fume. Il a très probablement déjà essayé d’arrêter, ou même simplement pensé à arrêter sans oser sauter le pas. Pourquoi ? Chacun a ses réponses (stress, plaisir social, peur de grossir, etc) et ne pas les prendre en compte, c’est comme couper les branches d’un lierre grimpant sur le mur de votre maison : le pied de la plante est toujours ancré dans le sol, et il repoussera. Tenir compte tous les aspects du comportement (ici : fumer même si le patient sait que c’est mauvais pour lui) va permettre de mieux l’encadrer pour qu’il arrête de fumer.

Les actions : c’est la partie émergée de l’iceberg, ce qui est observable à l’œil nu par n’importe qui.

Les émotions : c’est ce que le patient ressent au moment où il fait l’action. Parfois, ça part en couille et on ressent des choses « sans fondement » à n’importe quel moment : impression d’étouffer, sueurs, envie de se gratter, mal partout ou à un endroit précis (poitrine, ventre, tête). C’est ce qu’on appelle de l’anxiété. Mais il faut faire attention : le patient a réellement mal, a réellement cru mourir. Il ne faut pas faire un soupir de dédain « bon je vais m’occuper de vrais cas, salut ». Non, c’est un vrai cas, une vraie douleur, qui ont sûrement une origine qu’il faut trouver (stress professionnel ou familial, dépression, etc.)

Les pensées : c’est ce que le patient croit, ce qu’il pense. C’est la façon dont on interprète le monde qui nous entoure. « Non docteur, pourquoi je mincirais ? Je suis bien comme ça moi, je n’ai pas envie d’arrêter de manger comme je l’entends. Je ne suis pas si gros, et je me sens bien. » dit le patient à qui on vient de dépister un diabète, qui fondamentalement va bien pour le moment.

On arrive à ce dont je voulais vous parler dès le début : les erreurs de pensée. Qu’est-ce que c’est ? Ce sont des automatismes, des pensées pas totalement fausses mais totalement vraies non plus, qui peuvent nous bloquer parfois dans la vie. Ça nous est déjà arrivé à tous, et on s’est déjà tous retrouvés impuissants devant un proche qui répète en boucle une de ces erreurs (bug de la matrice ?). Je sais ça a l’air abstrait mais vous allez vite comprendre !

Il y a six erreurs de pensées, illustrées ici par des supers exemples :

– la généralisation, où la personne y va à grand renfort de « toujours » et de « jamais ».
Exemple : c’est jamais à moi que ça arrive, j’ai jamais de chance, personne ne m’aimera jamais.
Contre-attaque : lui faire trouver l’exception. On a toujours tendance à faire « Mais si, souviens toi de l’été où tu as chopé tonton Roger, tu vois que tu nous repousses pas tous les hommes. Hu hu. Allez arrête de pleurer maintenant c’est gênant » alors qu’il faudrait plutôt faire « Mais il y a pas une fois où tu aurais attiré un homme ? Même un très moche gros et alcoolique ? ».

– le raisonnement dichotomique, où on se la pète avec des mots compliqués pour dire que globalement, c’est tout ou rien.
Exemple : j’ai raté mon partiel, omg je vais tellement redoubler c’est horrible et après je vais rater mes études car je n’aurais pas la motivation de continuer et je vais rater sous ma vie, finir sous un pont à faire le tapin pour payer mes clopes je me hais haaaaa[…]aaaaa
Contre-attaque : reconnaître les faits, mais les resituer. Ok, elle a raté son partiel, mais elle a réussi dans toutes les autres matières. Rationnellement parlant, elle a donc les capacités de travail pour y arriver, et passera donc cette matière aux rattrapages haut la main.

– l’interprétation, où comme c’est dit dans le titre, la personne se prend pour madame Irma et lit les signes entre les lignes de la vie (c’est beau je sais).
Exemple : je suis allée à une soirée, Jean-Eudes a oublié de me faire la bise alors qu’il l’a faite à tout le monde, il me hait c’est horrible
Contre-attaque : il faut que la personne trouve elle-même d’autres explications possibles. Il peut la haïr, mais c’est également possible qu’il ait cru lui avoir déjà dit bonjour, qu’il eut été fatigué, etc.

– la maximalisation des échecs et la dévalorisation des succès, où tout est dans les parties en gras.
Exemple : certes j’ai gagné la finale du 100 mètres mais c’était uniquement de la chance sinon je l’aurais perdu. Ou alors des aliens. Ouais les aliens c’est plus plausible, ils ont désavantagé mes adversaires en augmentant la gravité sous leur pas. Du coup j’ai gagné sinon en fait je suis nul.
Contre-attaque : rationaliser et remettre les choses à leur place. Ok, mais tu as quand même gagné. Même si des aliens sont effectivement intervenus dans la course, tu as travaillé dur pour la compétition, trois fois par semaine par tous les temps, et tu as même fait le meilleur temps de la saison. Donc merci les aliens, mais merci toi aussi.

– la personnalisation, où la personne pense que c’est de sa faute à elle si tel événement est arrivé.

Exemple : Brad et Angelina se sont séparés alors que j’ai mangé du kiri hier, je n’aurais jamais du mangé ce kiri tout est ma faute
Contre-attaque : partager les fautes. Oui peut-être que Brad t’as vu manger un kiri, qu’il en a parlé à sa femme au dîner ce qui a déclenché un tollé et du coup ils divorcent, voilà. Mais bon, ils ont quand même tout un lot de marmots qui mangent sûrement du kiri aussi à leurs heures perdues donc voilà, c’est pas que toi.

– l’obstruction sélective, où la personne ne voit qu’un seul côté d’une situation, en oblitérant totalement le reste
Exemple : olala j’ai croisé cinq chats noir en venant ici je vais être malheureux pour le restant de mes jours
Contre-attaque : ne pas démentir le fait, c’est un fait. Il a croisé cinq chats noirs, on ne peut pas y toucher. Mais on peut essayer de détourner son attention sur autre chose, comme compter les chiens. En comptant les chiens, il oubliera un peu les chats. Jamais totalement, mais suffisamment pour que ça n’occupe plus son esprit comme avant. C’est comme quand on a froid. Si on se focalise sur le fait qu’on a froid, celui-ci devient tellement horrible qu’on se croirait dans La Reine des Neiges, alors que si on pense à autre chose le froid est un peu moins pénible, un peu moins présent.

Alors voilà, des erreurs de pensée qu’on croise en consultation comme dans la vie de tous les jours. Vous saurez enfin rassurer votre BFF ou même la caissière du supermarché en plein burn-out ! Si c’est pas le pied ça ?

C’est Noël en réanimation !

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En réa, hors de question d’apporter un vrai ou un faux sapin qui amènent bestioles ou aiguilles qui se glissent partout… Du coup on a fait un sapin en champ stérile !

Joyeux Noël à tous et à toutes !

Love the patient more than you hate the disease

Avant de faire partie de tout ça, de faire partie de l’hôpital en tant que soignant, j’avais toujours pensé que les médecins s’en foutaient un peu au final, des malades. Pas au sens où ils n’en auraient carrément rien à branler pour parler franchement, plutôt au sens où je les voyais comme des mécaniciens, qui réparaient voitures, horloges, mécanismes les uns après les autres et les rendaient comme neuf ou presque à leurs propriétaires. Hop hop hop, un coup d’Imurel, une pincée de Pravastatine et vous revenez dans 2000 kilomètres ! Youpi, un nouveau mécanisme ! Et cetera.

Dans ma tête ça donnait un peu ça :

Médecin 1 : bon, pour le type de la chambre 8, on lui fait quoi ?
Infirmier: il va mieux, aucun effet secondaire de la cure. Constantes nickel chrome.
Médecin 2 : ok, on le renvoie chez lui. Et pour la chambre 9 ?

‘fin vous voyez un peu le principe. Mais en fait, ça ressemble plutôt à ça :

Interne : bon, pour madame C., elle ne veut pas rentrer chez elle, elle a trop de choses à faire pour s’occuper de son mari là bas, elle a besoin de souffler encore un peu.
Externe : oui, j’ai vu sa fille qui dit qu’elle peut s’occuper un peu du mari.
Senior : d’accord, on la garde encore deux jours, puis on lui fait un arrêt maladie et on appelle l’assistante sociale pour qu’on puisse mettre en place des aides à domicile pour monsieur C.
Infirmière : ok. Et pour monsieur Y ?

Ca peut vous sembler con, mais je ne voyais pas, comment possiblement on pouvait retenir le nom de tout le monde. Non seulement les soignants retiennent les noms de l’intégralité des patients du service, mais en plus les noms de ceux dont ils se sont occupés auparavant. Parfois, si vous mentionnez quelqu’un ils vous regarderont d’un air interrogatif, mais si vous donnez un détail physique, ou bien un détail de son histoire ils vous répondront les yeux pétillants « Madame X ouiiii bien sûr c’est celle qui… » et de vous détailler sa vie en entier. En. Entier.

Un patient, ça ne s’oublie pas. Je ne pensais pas ça possible mais c’est le cas. Les patients ne sont pas des numéros de chambre, ce sont des personnes.
(sauf peut être la fois où on a eu une dame qui s’appelait Madame six, à qui on avait attribué la chambre 8 et tout le monde se plantait entre la chambre et le nom de la dame (les numéros ont été changés))
On les appelle par leur nom, jamais par leur chambre. On parle de tel monsieur, de telle dame, jamais de tel numéro de chambre. Et voilà, moi qui me pensait incapable de retenir aucun nom, je les connais tous.

Autre préjugé : le temps accordé à penser à la situation de chaque patient. Untel est guéri ? Il retourne chez lui hein, bisou et on espère pas à la prochaine ! Mais en fait on passe un temps infini à se prendre la tête pour que ça marche. Pour que madame C. puisse souffler un peu et que monsieur C. ait les soins dont il a besoin. Pour que chacun soit entendu, même les proches. On ne fait pas que prendre en charge un patient, on prend également en charge son entourage (sauf peut-être si l’entourage veut du mal au patient, ce qui peut arriver, dans ce cas on le protège et on les envoie se faire foutre, na). On prend en charge tout ce qui n’est pas remboursé par la sécu : la peur l’angoisse la joie la vie la mort. Nous ne sommes pas là que pour guérir. Nous sommes là pour nos patients, qu’ils guérissent ou non. Nous sommes là pour le meilleur et pour le pire. Nous sommes là pour nous occuper de lui tel qu’il est, même si c’est un sale con qui vous crache dessus parce qu’il est dément ou tout simplement détestable.

Ce qui m’avait aussi choquée en rédigeant des observ’, c’est le peu de détails qu’on y met. Quand je vois un patient, je vois une personne. Je vois celui qui a une cicatrice sur le coude gauche parce qu’il avait un peu trop bu avant d’aller faire du ski dans sa jeunesse. Je vois ses charentaises, dans lesquelles ils glissent ses petits petons qui le portent à peine désormais, tellement ses orteils ne sentent plus rien. Je me perds au fond de ses vieux yeux bleus, troubles à cause de l’énorme cataracte bilatérale. Je passe une heure assise à écouter ses histoires de stewart qui me passionnent, comment il a pris le petit déjeuner dans des décors magnifiques et comment un ami à lui a été retenu en otage pendant deux mois et demi lors de la guerre du Golfe. Mais mon observation dans le dossier ressemble plus à :

 » ATCD : fracture de l’humérus, MdV : retraité, ex stewart, HDM : paresthésies bilatérales et symétriques des pieds depuis une semaine, Examen clinique : cataracte bilatérale »

Qu’à :

« ATCD : fracture de l’humérus due à une beuverie étudiante, MdV : retraité, ex stewart avec plein d’extraordinaire qui connait plus la géographie que votre prof de terminale et qui peut vous parler des USA pendant des heures, HDM : jolis chaussons malgré des difficultés à marcher depuis une semaine, Examen clinique : j’ai jamais vu des yeux pareils sinon cataracte »

Et pourtant, à mon sens, ce sont tous ces petits détails qui font que vous soignez une personne et pas un numéro. Ce n’est pas un monsieur de plus, c’est monsieur W. Monsieur W. est unique, comme monsieur V. qui occupait le même lit de la même chambre du même service du même hôpital juste avant. Les dossiers écrits passent sous silence tellement de détails qui font la beauté de la vie que c’en est frustrant. Je suis frustrée, même si effectivement, si on devait chercher les « vraies » informations (sous entendu : les informations médicales importantes pour la prise en charge du patient) parmi tout ce qui est « inutile », bah il aurait le temps de mourir trois fois ou presque. Genre allergie à la pénicilline, ça peut être important.

C’est notre langage à nous, pour nous comprendre rapidement et ne pas perdre de temps. Mais si vous parliez de monsieur W. à une personne qui l’a soigné, alors vous n’auriez pas la version courte. Vous auriez la version dimanche à Bamako, prise d’otage, alcool, sexe et rock’n roll. Vous pourriez même parfois avoir le prénom du petit fils. Ces détails ne sont pas gravés dans le dossier, mais ils sont tout aussi importants, et nous ne les oublions pas.

Un jour je feuilletais le carnet de mon co-externe, où il note tout ce qu’il doit faire, des détails qu’il veut retenir. Sur la dernière page il avait marqué « Love the patient more than you hate the disease ». On s’est regardé, on s’est sourit. Nous n’avions pas besoin de mots pour savoir que nous ressentions la même chose.

Les médecins baisent comme des chiens

Riri, Fifi et Loulou sont des étudiants exemplaires. Ils vous rangent les bios en moins de temps qu’il faut pour compter trente Mississipi, font les meilleures observs du monde, sont attentifs à ce que disent les seniors, écoutent les patients avec sympathie et compréhension, disent bonjour à tout le personnel soignant, portent des chemises cintrées – pantalons repassés – chaussures à bout pointue.

Riri, Fifi et Loulou sont partis au weekend d’intégration, le WEI. Ils ont montré leur bite à plus de 300 personnes simultanément, ont comparé la taille de leurs couilles durant leur trajet en car, ont beuglé sur des inconnus sur une aire d’autoroute, ont fait des blagues graveleuses, ont chanté des paillardes, ont fait un concours de dégrafage de soutien gorge (Fifi a gagné haut la main, il a plaidé coupable avec un sourire ravageur), ont baisé trois filles différentes sur trois jours, ont vomi plus qu’un petit de trois ans ayant la gastro.

Je ne connaissais que les Rifi, Fifi et Loulou du stage. Bien qu’ayant déjà fait un WEI l’année passée, le contraste m’a encore frappée de plein fouet. Je ne suis pas offusquée, je ne suis pas choquée. Je suis admirative. Je suis admirative devant ce comportement qui permet d’affronter les choses les plus difficiles, les patients qui nous font pleurer quand on rentre chez nous. Laissez moi vous faire comprendre pourquoi.

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L’année dernière, j’étais en stage de sémiologie en réanimation. J’y ai fait mes premiers examens cliniques, mes premiers interrogatoires. J’adorais mon CCA. Il nous disait « ah vous voyez, celui là il faut faire attention, il a une tension de ouf sa mère » ou bien « bon allez les enfants, on va faire un rap pour mémoriser les paires crâniennes ». Il me faisait vraiment beaucoup rire, et me mettait à l’aise.

Puis un jour, première auscultation. Il nous dit « vous allez voir, vous n’allez jamais oublier ». Effectivement, je n’ai jamais oublié, mais pas parce que c’était un magnifique crépitant.

C’était une dame, obèse, plongée dans un profond coma artificiel pour lui permettre de récupérer les forces qu’elle n’avait plus. Elle avait un magnifique tatouage sur le bras droit, une rose rouge sang entrelacée avec une ancre verte. Elle avait un horrible respirateur artificiel qui lui faisait prendre des inspirations forcées. Elle avait un grain de beauté en dessous de son sein gauche. Elle avait une gastrotomie.

Nous sommes en arc de cercle autour du lit. Le CCA soulève la blouse de la patiente, attrape son sein droit comme il attraperait le sel sur la table, colle son stétho en dessous, puis avec un petit air triomphant nous fait signe de venir écouter à notre tour. Un par un, on arrive, on empoigne le sein, colle le stétho en dessous, écoute, lâche le sein et repart. J’ai envie de vomir. Je fais des aller-retours entre le tatouage, le sein qu’on empoigne, la machine qui la fait respirer, le sourire de mon CCA, le stéthoscope, la gastrotomie, le grain de beauté. Putain.

C’est pas censé servir à ça un sein. C’est censé être caressé. Qu’on glisse la main dessus pour toucher la fine peau, le téton en érection. Être regardé avec envie. C’est censé être un objet de désir, être choyé. On le touche par amour, par excitation, on le découvre avec une main tremblante d’impatience, on l’embrasse avec tendresse. On est pas censé le soulever comme on soulèverait n’importe quel machin pour faire n’importe quel truc. Putain.

Et pourtant, cette distance est nécessaire, cette distance nous sauve nous et sauve les patients. Qui pourrait on guérir si on s’attardait sur chaque pénis que l’on voit passer, sur chaque paire de sein mis en valeur dans leur plus simple appareil ? Personne. Cette distance soigne. Cette distance permet de ne pas s’effondrer trop fort quand on doit débrancher la dame au bout d’un moment pour la laisser partir vers d’autres cieux. Oublier que les personnes qu’on soigne sont un peu trop vivantes nous permet de soigner les prochaines. Oublier totalement qu’elles sont vivantes est une erreur, on doit quand même prendre en compte la personne.

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Si vous venez à une soirée médecine, vous serez probablement choqués par la crue-té (non pas la cruauté, mais la façon dont les personnes sont crues, j’invente des mots si je veux) des personnes présentes. Tout le monde embrasse n’importe qui, n’importe qui danse contre tout le monde. J’ai déjà vu une fille faire une fellation à son copain en plein milieu de la salle de danse, c’est dire.

Ce que vous voyez, ce ne sont pas que des jeunes dévergondés. Ce sont des êtres célébrant la vie, qui voient tous les jours des corps décharnés, malades, fatigués à l’hôpital. Ce sont des êtres charnels baisant, léchant, buvant, suçant. Ce sont des êtres qui vivent pour tout ceux qui ne le peuvent plus, qui affrontent la tempête de la maladie avec leur vaisseau de chaire et d’os.

Note : titre tiré de la paillarde éponyme, « Les médecins baisent comme des chiens »