L’amour des urgences

Cela fait maintenant deux trimestres que je fais des gardes aux urgences, et plus j’en fais, plus j’aime ça. Je me plains religieusement avant d’aller à chaque garde, car oui il faut se l’avouer, se lever à 7h, aller en stage le matin, à la bibliothèque l’après midi, et enchaîner sur une nuit sans dormir en mangeant ton dîner à 5h du matin, oui c’est crevant. En rentrant chez moi à 9h, quand je ne trouve pas de place dans le métro bondés de gens qui vont au travail, je leur dis : « excusez moi, cédez moi votre place car voyez vous, je viens de passez la nuit à m’occuper de gens comme vous et je suis CREVÉE ». Ok je leur dis pas, mais je le pense très fort et je m’agrippe à la barre du métro comme un naufragé à son radeau.

Je vais pas vous mentir, je vous l’ai déjà expliqué dans cet article, parfois c’est relou de voir débarquer un mec à quatre heures du mat car il s’est réveillé en nage d’un cauchemar et qu’il n’a pas su différencier le rêve de la réalité (true story). Mais on est là pour ça.

Oui, dans « urgences », il y a « urgences » et parfois la seule prescription que l’on aurait besoin de faire serait un Larousse .

1/ Caractère de ce qui est urgent, de ce qui ne souffre aucun retard :L’urgence d’une solution à la crise.
2/ Nécessité d’agir vite : Des mesures d’urgence.
3/ Situation pathologique dans laquelle un diagnostic et un traitement doivent être réalisés très rapidement.
4/ Situation qui peut entraîner un préjudice irréparable s’il n’y est porté remède à bref délai et qui permet au juge de prendre certaines mesures par une procédure rapide (référé, assignation à jour fixe) ; la procédure elle-même

Parfois ça rend violent, les gens violents. Un jour, je me suis faite agresser par la mère d’une patiente qui souffrait de crises d’angoisse. Elle en avait fait une énorme ce jour là qui l’empêchait de dormir et elle était venue pour qu’on la soulage. Elle exigeait qu’on l’endorme pour que cela passe, ce que l’on ne pouvait pas faire bien entendu, on ne va pas sédater quelqu’un pour une crise d’angoisse. Je ne suis pas en train de dire qu’une crise d’angoisse ce n’est rien, bien au contraire, c’est quelque chose d’assez horrible en réalité. Ça se manifeste différemment chez tout le monde, par une oppression thoracique qui vous empêche de respirer, par de la spasmophilie, pas des crampes abdominales, par des tremblements. Ça peut donner l’impression que l’on va mourir dans la seconde qui suit. Et puis ça part. Pour mieux revenir.

C’est en état d’épuisement total que cette patient est venue, pour arrêter de souffrir. Mais non, il n’existe pas de piqûre magique pour soulager l’angoisse. Il existe des médicaments utilisés en psychiatrie (l’atarax par exemple), mais à mes yeux, ce ne sont que des fuites en avant. Je suis passée en stage de psychiatrie l’année dernière et j’ai été choquée de voir à quel point les patients s’enfilaient ça comme des bonbons. En fait, on peut prescrire ce qu’on appelle des « sur demande » ou des « si besoin ». Ce sont des médicaments que l’on ne donne pas systématiquement aux patients, mais si jamais ils en éprouvent le besoin ils peuvent le demander. Et quand l’angoisse pointait le bout de son nez, qu’est-ce qu’ils faisaient ? Ils demandaient de l’atarax, que les soignants leur donnaient sans se poser de question.

Alors oui, l’atarax aide, il shoote un peu et ça permet de se relaxer. Mais est-ce que c’est vraiment la solution ? Est-ce que prendre un quart d’heure pour parler avec le patient qui vient demander son médicament ne serait pas mieux ? Des consultations « si besoin » ? Pour se poser, prendre le temps de questionner cette angoisse. Essayer de réfléchir ensemble à une cause, à une solution, plutôt que d’avaler un truc chimique pour se calmer. Peut être que ce serait soûlant pour les soignants, de voir le même patient anxieux toutes les deux heures qui n’arrive pas à se calmer. Mais c’est en l’accompagnant jour après jour qu’il devient autonome.

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Je divague, revenons à la patiente des urgences. Oui, elle aurait pu attendre le lendemain matin. Oui, sa mère aurait pu éviter de me saisir le bras de toutes ses forces pour me demander pourquoi on ne faisait rien de plus pour sa fille. Mais elles en avaient besoin, c’est insupportable l’angoisse, et c’est insupportable de ne pas comprendre pourquoi on ne fait rien de plus que de la garder la nuit avec nous dans un box parce que le psychiatre de garde ne se déplace que pour les personnes suicidaires. Je ne dis pas que j’aime me faire agresser, mais je dis que je peux comprendre. Je peux comprendre et imaginer la détresse. Je peux ne pas réagir violemment à cette mère désespérée de voir son enfant souffrir, accepter que c’est la peine qui l’a fait agir ainsi. Et tenter de l’aider.

Ou cette mère de famille qui venait parce qu’elle avait mal dans la poitrine. Elle n’avait rien, une simple crise d’angoisse, mais sa mère et sa sœur était toutes les deux mortes d’un infarctus et puis elle était seule avec la maison avec ses deux fils autistes et qu’elle n’en pouvait plus. Ces deux heures d’attente aux urgences, ces quinze minutes dans le box avec moi, c’était ses premières heures seule à s’occuper d’elle depuis de longues années. Alors quand c’est comme ça, je suis heureuse de prendre dix minutes de plus pour parler de tout et de rien avec elle. Parce que si elle est venue pour rien médicalement parlant, elle venue pour quelque chose d’important. Elle est venue pour elle.

Nous sommes là pour ça, pour les urgences vitales et les urgences moins vitales. Nous sommes des veilleurs de nuit quand tous les généralistes sont fermés. Nous sommes là pour vous. Et c’est ça que j’adore dans les urgences. C’est un bouillon de vie, on y voit de tout, et on voit tout le monde. Je voyage plus en une garde qu’en partant dans un autre pays. Ça vaut tous les netflix du monde, de regarder les gens vivre.

Tout le monde est loin d’être d’accord avec moi, et je peux le comprendre. Oui, les urgences sont débordées car ce qui aurait pu être réglé chez le généraliste finit par faire des attentes de cinq ou six heures aux urgences, et des pertes de chance pour les patients avec des pathologies nécessitant une prise en charge immédiate. On essaye de classer les personnes selon la gravité potentielle de leur motif de venue mais des fois, oui on se plante. Oui c’est chiant de voir un mec débarquer car il a eu une crise d’hypotension orthostatique, et qu’il a cru faire un AVC et passer devant quelqu’un qui avait un infarctus avéré.

Mais à mes yeux, nous sommes aussi bien là pour soigner que pour rassurer. Comme un phare, nous éclairons les récifs de la côte pour les personnes qui voguent sur la vie. Un petit phare, mais un phare quand même. Un phare qui ne règle pas tous  les soucis mais qui aide à passer la fin de la nuit, jusqu’à ce qu’au petit matin les autres médecins rouvrent leur cabinet.

(Mais s’il vous plait, laissez moi cinq minutes de répit pour que je puisse aller manger à ma prochaine garde sinon je jure que je mords un patient !)

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Reboot

« Mademoiselle ? Qu’est-ce qu’il m’est arrivé ? J’ai un peu mal à la tête… J’ai l’impression d’émerger. Je crois que je me suis cogné la tête… Juste une question, est-ce que je vais remarcher ? »

Il n’arrête pas de s’agiter sur son brancard. J’essaye tant bien que mal d’agrafer sa plaie du scalp mais il n’arrête pas de jacasser. L’envie de lui fermer la bouche à l’aide des agrafes me traverse brièvement l’esprit. Jamais je ne suis autant contenue face à un patient. Mais pourquoi ? Il veut simplement savoir ce qu’il s’est passé.

C’est assez simple en réalité : il est tombé en vélo, s’est méchamment cogné la tête contre le sol et s’est ouvert le scalp. On a fait un scan de contrôle, aucune atteinte cérébrale, pas de fracture. Tout baigne. Mais pourtant, il souffre, et nous fait souffrir aussi. En effet, monsieur G « émerge » toutes les deux minutes. Toutes les deux minutes, il retrouve ses esprits, se demande où il est et ce qu’il s’est passé. Cinquante fois, on lui a dit qu’il n’aurait pas de séquelles et qu’il allait rentrer chez lui. Cinquante-et-une fois, il nous a demandé ce que était son pronostic et si on allait le garder.

On a beau le rassurer encore et toujours, il continue de nous répéter la même chose tel le PNJ moyen dans un jeu vidéo. J’aimerais bien appuyer sur A pour passer les moments chiants de la conversation, mais malheureusement pour moi aujourd’hui, j’ai affaire à de vrais êtres humains en médecin et non pas des amas de pixels. On aurait dit un dresseur pokémon dont on aurait croisé la route parce qu’on a pas fait attention où on regardait et qu’on serait obligé de se battre, où dans le cas échéant de répondre à ses questions. « Embryon médical utilise fuite. Embryon médical pointe un pauvre infirmier qui n’a rien fait en disant qu’elle a des choses à faire. Embryon médical s’enfuit en courant. »

Je suis pas très fière de la vingtaine de fois où je l’ai esquivé. Ce n’est pas de sa faute. Vous imaginez ? Vous réveillez sans cesse dans un endroit inconnu, ne pas savoir ce qui nous est arrivé et personne nous répond, et pire, un mec allongé sur le lit aux draps jaunes dégueulasses nous demande de fermer notre gueule. C’est comme un die and retry sauf que c’est ta vie. Au bout d’un moment, le personnel en a eu marre car il nous interrompait sans cesse dans le moindre de nos gestes, quitte à nous insulter, et nous empêchait de prendre en charge les autres patients. On l’a donc mis dans un box à part. Il a tellement hurlé qu’on a préféré le remettre dans la salle commune pour ne pas faire peur aux gens.

Soudain, j’ai eu ce que j’appelle la fulgurance de quatre heures du matin, c’est-à-dire ce moment où tu es tellement fatigué, que des idées géniales dont tu ne fais jamais rien à cause de ladite fatigue pointent le bout de leur nez. Je lui ai écrit un mot. Pas un seul mot hein, plusieurs mots pour faire des phrases qui lui expliquaient ce qui lui était arrivé et qui répondait à toutes ses questions dans l’ordre. Mon CCA s’est moqué de moi avec l’infirmier mais j’ai quand même été le donner. « Tu t’es crue dans Memento ? T’es pas Christopher Nolan ! »

Et bien je crois que j’ai fait amende pour toutes les fois où j’ai appuyé sur A avec un aubergiste d’un jeu vidéo (ou un paysan ne soyons pas sectaires).  Il a lu et relu ce mot, le serrant parfois contre sa poitrine comme si c’était tout ce qui lui restait au monde. Ça l’a calmé en cinq minutes. Il ne nous parlait plus. Il ne criait plus sur les autres patients. Je passais le voir de temps à autre et j’ai pu constater qu’il émergeait pour de vrai cette fois. Il se souvenait de quand j’étais venu le voir l’heure précédente. Il se souvenait de m’avoir parlé de ses hobbies.

Je suis partie à 8h30 quand la relève est arrivée, le cerveau à marée basse mais le coeur en joie parce que j’avais enfin servi à quelque chose dans ma courte carrière d’étudiante en médecine. J’avais aidé quelqu’un.

Deux poids deux mesures

Elle marche dans les couloirs de l’hôpital qu’elle connait par coeur. Le bruit de son pas pressé la précède, suivi non loin de celui des roues mal huilées de son chariot. Elle vole de chambre en chambre, telle une super héroïne toute de blanc vêtue, distribuant médicaments, sourires et réconfort. Elle est belle, elle est vivante.

Soudain, elle sent que ça revient. La chose est là de nouveau. C’est juste comme une petite brûlure au début. Elle l’ignore, continue de voler de patient en aiguille, d’aiguille en tube. Elles sont deux pour s’occuper de tout le service, si jamais elle s’arrête elle laissera sa collègue toute seule pendant plusieurs heures, le temps qu’un remplaçant arrive. S’il arrive. Alors elle serre les dents, ravale ses larmes et continue.

Trois heures et quarante six minutes plus tard, elle débarque aux urgences. Cela fait aussi deux cents vingt six minutes, ou encore treize milles cinq cent soixante secondes. Vous avez déjà essayé de compter jusqu’à treize milles cinq cent soixante ? Moi non plus, mais ça a l’air diablement long.

Elle est pliée en deux sur un brancard, l’équipe s’affaire autour d’elle pour la soulager. On ne saurait dire qui de sa blouse ou d’elle est la plus blanche.

Cela fait trois mois qu’elle n’était pas venue. Trois mois de répit, trois mois de bonheur, trois mois d’angoisse anticipatrice en attendant que cela revienne. Elle souffre du syndrome de Cacchi-Ricci, un de ses reins est malformé et lui lance de temps à autre des signes de mécontentement, tels que les coliques néphrétiques. Il parait que c’est l’une des pires douleurs que l’on puisse ressentir et elle, ma super héroïne de Marvel, elle en a tous les mois.

Vite, on la sonde (deux litres d’urine dans la vessie mon dieu), vite, on la met sous morphine (EVA à 10/10 mon dieu), vite, on la laisse tranquille pour qu’elle puisse se reposer.

Au moment de quitter la chambre, elle se tourne vers nous et nous dit entre un spasme et un sanglot « Je suis désolée d’être venue, je sais que les urgences sont encombrées en ce moment mais j’en pouvais plus. Je suis désolée, tellement désolée. »

Elle est désolée. Désolée d’être malade, désolée d’être venue nous déranger, désolée d’être malade, désolée de déranger les malades dont elle s’occupe elle d’habitude. Elle est désolée.

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Il est venu aux urgences. Il a peur, il ne se reconnait plus. Il s’est levé et a essayé de vivre sa journée comme d’habitude mais c’était trop. En sortant du boulot, il a pris le métro et a zappé le dodo pour venir directement nous voir nous, les urgences. Il a défié vents et marrées et cinq heures d’attente dans cette salle moche aux sièges durs et à la machine à cafés insipides pour qu’on le voit.

Il est trois heures du matin, et je rentre dans son box. Costume trois pièces, rasé de près et l’air angoissé.

Il commence : »Je suis désolée d’être venu mais j’ai peur. Regardez docteur. »

Je regarde la joue qu’il me tend, puis l’autre et me sent obligée de le faire préciser ce qui l’amène. A part le fait qu’il mette trop de parfum, je n’ai rien senti, rien vu.

« Mais si, regardez docteur ! Là ! »

Là, du bout de son doigt, je vois un bouton. Un bouton de rasage. Il y a en un deuxième et un troisième qui se battent en duel sur son menton, et un quatrième perdu quelque part sur sa mâchoire.

« Docteur, pourquoi j’ai plus de boutons que d’habitude ? Je ne comprends pas, je n’ai rien changé pourtant. Suis-je malade ? Est-ce que ça pourrait être un cancer ? »

Deux options s’offrent à moi :
a) encastrer sa tête contre le mur à ma gauche parce que je suis fatiguée, qu’il est trois heures du matin et que je n’ai pas encore eu le temps de manger
b) prendre son angoisse (pas les boutons) pour une maladie à part entière et auto-digérer mon estomac en attendant

Le petit b) s’impose à moi car je ne veux pas finir en prison, je prends un tabouret et en tâtant de ci de là j’apprends que son père est mort il n’y a pas si longtemps et que son entreprise annonce une fusion et qui dit fusion dit licenciement et lui pauvre petit employé qui vient d’être embauché ne pèse pas bien lourd. Tout cela en une seule phrase ou presque.

Je ne vais pas vous mentir, il respirait si peu entre ses mots que j’ai décroché quelques secondes, pensant à la patiente du box d’à côté, celle avec le Cacchi-Ricci (que je m’étais entraîné à prononcer entre temps) et la morphine. Elle dort maintenant. Je n’ai pas le droit de traiter ces deux patient différemment, de leur porter un intérêt différent. Certes elle a mal, et son cas est une urgence. Certes il est trois heures du matin, et il vient nous casser les pieds avec ses boutons mais il a autant besoin d’attention qu’elle, même si c’est moins longtemps et qu’il repartira avec une adresse de CMP (Centre Médico-Psychologique), il en avait besoin. Ils en avaient besoin.