Ca va ça vient

Aujourd’hui, je suis allée avec le Docteur Jekyll constaté un décès. Je connaissais le patient car il faisait partie de nos visites à domicile. En soins palliatifs depuis maintenant quatre ans, il s’est éteint cette nuit, paisiblement.

On dit toujours qu’ils se sont « éteints paisiblement ». En vrai, pour eux c’est paisible mais pour sa femme qui dormait dans sa chambre comme chaque nuit, dans un lit d’appoint à côté de son lit médicalisé, cela ne l’était pas du tout. C’est comme un ordinateur qu’on éteint et qui a des tâches à faire avant, avec nous qui restons à côté « bon, tu vas te décider oui ??? » Oui oui, il se décide mais le corps « lutte ». C’est le cerveau reptilien qui lutte, et qui essaye tant bien que mal cette fonction si nécessaire à la vie : la respiration. Alors, quand on regarde quelqu’un mourir, on peut le voir gasper. Le gasp, c’est comme un poisson hors de l’eau qui essaye de survivre. C’est le cerveau qui s’éteint doucement.

Et c’est après cette nuit « paisible » que sa femme et ses enfants nous ont reçu pour qu’on constate le décès. On l’ausculte, on regarde s’il respire, on sent sa chaleur qui a déjà commencé à partir. On fait un certificat, on s’en va.

C’est assez simple en fait, de constater une mort. Un cadavre ça ne fait pas peur. Le plus difficile, c’est d’affronter la famille. Affronter n’est peut être pas un bon terme, mais voir les gens emplis de tristesse me fait plus mal que la mort en elle même. Je suis heureuse pour cet homme, qu’il ait enfin pu être libéré de son enveloppe charnelle avoir y avoir été coincé pendant tant d’années. Ne plus pouvoir marcher, manger, aller aux toilettes. Ne plus avoir toute sa tête mais l’avoir quand même assez pour se rendre compte de ce qu’il se passe. Non, pour lui je ne m’inquiète pas. C’est des vivants dont il faut s’occuper.

C’est de sa femme dont le quotidien tournait à celui d’un aide soignant qu’il faut aider à se reconstruire. Elle ne sait plus vivre pour elle et elle va devoir réapprendre. Elle pleurait, elle avait peur de ne pas avoir fait assez alors qu’elle en avait fait tellement. Voir ça est bien plus dur que de constater une mort.

Aujourd’hui, juste avant de partir en visite, nous avons vu une autre patiente de Docteur Jekyll, qui venait nous présenter sa fille de quelques jours. Ca faisait vingt ans qu’elle essayait de tomber enceinte, et à cause de problèmes de santé elle n’avait pas pu et elle avait abandonné. Et bien entendu, c’est toujours quand on abandonne que ça arrive !

Elle était tellement heureuse, et le bébé tellement beau. J’adore leurs petits doigts encore fripés, leur petite bouche qui fait cette moue si spéciale quand ils dorment. Le Docteur Jekyll était encore plus gaga, ne s’exprimant que par onomatopées. Trop de sourires dans ce cabinet pour une seule enfant.

La vie, ça va, ça vient. On ne peut jamais s’attendre à ce qu’il va s’arriver, à admirer les pieds délicats d’un bébé et sentir la peau d’un mort se refroidir sous ses doigts.  J’écris cela les larmes aux yeux, non pas parce que je suis triste, mais parce que je suis reconnaissante d’être en vie et d’avoir la joie de pouvoir ressentir autant de choses.

Merci.