Juste une brique

Trigger warning : arrêt cardiaque, hémorragie, pensées noires.

J’écris ça à chaud, comme le sang qui bouillonne dans mes veines, comme le sang qui sillonnait ses vaisseaux à lui il y a quelques heures. Ce même sang qui m’a éclaboussé les pieds et le cœur en même temps, qui a défiguré ma bonne humeur et cassé mes murs.

Mes murs. Je construis des murs. Quand quelque chose me dérange, je m’imagine en train de construire un mur de briques tout autour de ce que je ne veux ou peux pas voir et ça m’apaise. J’ai tout une ville fantôme sans porte ni fenêtre dans ma tête. Aujourd’hui c’était wrecking ball dans mon esprit. Miley Cyrus sur une boule dans ma ville, Miley Cyrus qui était en fait un pakistanais de 55 ans mais Miley Cyrus quand même.

Je l’avais vu la semaine dernière pour DPC, le sigle un peu court pour expliquer l’opération un peu longue qu’est la duodénopancréatectomie céphalique. Voilà vous pouvez me remercier vous gagnerez toujours au pendu désormais. Il était venu pour choc hémorragique. Il pissait le sang, on l’a stabilisé, il est reparti.

Mais il est revenu ce matin. Comme dans wrecking ball. Miley sort de ma tête ou je te construis des murs et tu vas pas aimer. Il est revenu chapeau pointu tout exsangue. A un tel point que son cœur s’est arrêté de battre. Qu’avec deux trois petits coups de baguette magique on l’a fait revenir (planche à masser – adré – transfuser – prier). Retour au bloc.

Moi je suis au bloc. J’opère pas, je suis du côté des anesthésistes. Tout le monde s’affaire, c’est une question de minute. Pourquoi ? Oh, parce que sa pression artérielle est de 41-23mmHg. Voilà pourquoi. (rajoutez un 1 devant chaque nombre et vous trouvez quelque chose d’à peu près normal). Vite les chirurgiens le rouvrent et découvrent une mare de gélatine. Enfin ce n’est plus une mare vu que c’est gélatineux mais ça remplit toute la cavité abdominale. C’est du sang coagulé. C’est dégueulasse. Déjà que je n’aimais pas la jelly…

On coupe on coud on aspire on lave on prie. De notre côté du champ à nous on perfuse on transfuse on réchauffe on prie. Enfin moi je prie. Je prie pour tout le monde, de tout mon petit cœur d’agnostique je prie.

CIVD. Il saigne la rage. Il commence à saigner par le nez, par les yeux, par les oreilles. On augmente l’adré. On commande de nouveaux culots. Je prie.

Les chirurgiens ferment le patient. Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient faire pour lui. Enlever ce qu’il restait du pancréas, aboucher le jéjunum à la peau car quand on a saigné comme lui a saigné, les anastomoses  intestinales ont la fâcheuse tendance de lâcher. Pourquoi je vous raconte ça ? Je ne sais même pas trop pourquoi j’explique pourquoi on abouche le jéjunum. Je suppose que ça me permet de me persuader qu’on a pas fait ça pour rien.

On l’a maintenu en vie le temps de l’opération. En vie. C’est beau la vie. Il respire. Son coeur bat. Mais est-il vivant ? Est-il vivant sachant que son coeur s’est arrêté de battre pendant une heure durant ? Est-il vivant sachant qu’on a du lui perfuser en tout quinze litres de liquides divers et variés, sang, plasma, plasmion, sérum salé isotonique, ringer lactate ? Est-il vivant sachant que son cerveau, ses reins, son foie, tous ses organes ont souffert de l’ischémie ? Est-il vivant sachant que s’il passe la nuit il sera probablement un « légume » ?

Mes murs. Putain mes murs. Non arrêtez je vous en prie, ne cassez pas mes murs. Pas les briques ! Je les ai placées moi-même une à une ! Non s’il vous plaît, laissez moi au moins une brique. Juste une. Pour pouvoir me reconstruire. Pour pouvoir l’encadrer et continuer. Pour ne pas oublier.

Juste une. Laissez moi à feu et à sang, laissez ma chair à vif, laissez moi avec mes sentiments, mon empathie et ma sympathie. Laissez moi avec mes larmes et le souvenir de ceux qui sont morts, de ceux que j’avais enfermé dans mes murs et qui reviennent me hanter. Mais laissez moi une brique. Juste une brique.

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