Régime draconien

Monsieur R. est diabétique. Monsieur R. est BPCO. Monsieur R. est myasthénique. Monsieur R. est obèse, et toutes ces choses là iraient mieux s’il perdait un peu de poids. Le CCA me fait les gros yeux et me dit « Bon, aujourd’hui ta mission, c’est de parler bouffe avec monsieur R. Je veux TOUT savoir du pourquoi du comment. Allez, zou ! »

J’entre donc dans la chambre de monsieur R. et après quelques formules de politesse pour ne pas aborder le sujet qui fâche immédiatement, je me lance :

« Vous pesez combien monsieur  R. ?
– Oh 110 kilos, par là…
– Vraiment ? Parce que la semaine dernière en nutrition vous pesiez 125 kilos…
– 110, 125 c’est la même chose.
– Et vous diriez que sur cette année, vous avez pris ou vous avez perdu du poids ?
– Ah perdu ! Je suis au régime moi.
– C’est génial ça, vous faites quoi comme régime ?
– Le régime sandwich !
– Le régime sandwich ?
– Oui, le régime sandwich !
– Et… Ça consiste en quoi ?
– Ma femme est au pays, je n’ai pas le temps de cuisiner. Alors je commande des trucs vous savez, les sandwichs là. D’habitude, je mange les frites avec, et la sauce aussi, mais maintenant je ne mange plus que le sandwich !
– Vous voulez dire que vous mangez des kebabs sans les frites ?
– Oui voilà ! Comme ça je prends deux sandwichs sans frites au lieu de un sandwich avec frites, mon docteur m’a dit que les frites étaient trop grasses pour moi du coup je n’en mange plus. »

Bon alors voilà, entre ce que dit le médecin, ce qu’entend le patient, ce que le patient pense qu’il est bien d’appliquer, ce que le patient arrive à appliquer sur ce qu’il pense qu’il est bien d’appliquer (monsieur R. avait un gros manque de frites au fond de son coeur et parfois il en mangeait quand même) il y a un monde…

Ensemble et c’est tout

Dans mon service, il y a de tout. Il y a un patient qui refuse de se laver depuis deux semaines. Il y a cette femme qui hurle à la mort chaque fois qu’elle a un sursaut de conscience et qu’elle se rend compte qu’elle est à l’hôpital (c’est-à-dire toutes les demi-heures depuis un an). Et il y a madame Ite et madame Ique.

Madame Ite et madame Ique ne se connaissaient pas. Madame Ite est peintre de son état, coutière à ses heures perdues et est à moitié paralysée. Madame Ique est épileptique, myoclonique, algique ainsi que tout un tas d’autres mots en ique pas très sympathiques qui font qu’elle ne peut plus être que l’ombre ses symptômes.

Moi je m’occupe de madame Ique. Chaque fois que je viens la voir, ça ne va pas. Elle est tellement stressée que ses myoclonies s’aggravent et on dirait un personne de dessin animé qui aurait avalé un bourdon. Mais quand elle se met à parler avec madame Ite, ou même de madame Ite… J’aimerais qu’elle soit tout le temps comme ça, aussi enjouée. Elles sont copains comme cochons et ça fait plaisir à voir. Elles ont leurs blagues entre elles et piquent des fous rires à des moments inopinés comme deux adolescentes de cinquante ans.

Madame Ite ne peut plus contrôler ses sphincters vésicaux et anaux. Elle s’en fiche, c’est une guerrière. Elle va tout récupérer. Enfin techniquement, elle veut tout récupérer et se donne les moyens pour le faire. Madame Ique l’encourage. C’est donc tout naturellement que lors d’une observation quotidienne, madame Ique me dit :

Madame Ique : Aujourd’hui, on y croit !
L’embryon médical : Ah bon ? Qu’est-ce qu’il se passe aujourd’hui de particulier ?
Madame Ite : Je me retiens !
L’embryon médical : Vous vous retenez ?
Madame Ique : Elle en a marre des couches.
Madame Ite : Oui j’en ai marre des couches. Donc là, je me retiens. Et quand on m’apportera le bassin, j’essaierai de pousser.
Madame Ique : Oui, elle va essayer de pousser !

J’apprends plus tard de la bouche de madame Ique qu’elles y sont arrivées, ensemble. Elles ont poussé ensemble et madame Ite a enfin repris le contrôle de son rectum, tel le vaillant capitaine de navire dans la tempête de l’ischémie médullaire. Enfin je dis de la bouche, j’aurais plutôt du dire que j’ai accouru lorsque j’ai entendu des cris digne d’un PSG-OM au stade des princes dans la chambre de madame Ite et de madame Ique.

Aujourd’hui madame Ite est partie vers l’océan de la rééducation, laissant madame Ique. Je les soupçonne fortement d’avoir échangé leurs 06 depuis que j’ai vu madame Ique rigoler toute seule devant son portable. Des fois la vie à l’hôpital, c’est quand même vachement chouette.