J’attends

Je me suis rendue compte que si j’ai tant repoussé le moment de raconter cette histoire, mon histoire, c’était que le fait de la mettre par écrit allait la rendre réelle. Comme un secret, qui une fois confié, ne devient plus tout à fait un secret mais plutôt un fait. J’ai essayé mille fois de commencer à écrire mais j’ai arrêté mille fois, avec toujours une bonne excuse : la fatigue, le manque d’inspiration, pas les bons mots, pas le bon jour. Je me suis décidée au bout de trente six heures sans sommeil, enfermée à l’intérieur de moi, car je sens que si je ne parle pas je vais devenir folle. Les médicaments me donnent le vertige et la douleur me fait perdre le sens commun. J’ai besoin de mettre des mots, que l’on sache, pour me sentir moins seule. Une sorte de SOS à la The Police, une bouteille jetée dans la mer d’Internet. J’aimerais vous dire que je ressemble à une héroïne de série, fatiguée mais maquillage impeccable, en déshabillé de soie mais qui pourrait être belle dans un sac poubelle avec un verre de Chardonnay à la main. La vérité est plutôt que j’écris ça certes en pyjama mais en pilou pour que ce soit plus doux, avec la tête de quelqu’un qui aurait gardé une vingtaine d’enfants de six ans à l’occasion d’un anniversaire, à l’eau et au pain sec dans l’espérance que je puisse un jour dormir. C’était pour vous poser le décor, mais je vous invite à plutôt m’imaginer en Carry Bradshaw, ce sera préférable pour vous et moi.

Depuis bientôt six mois, je suis incapable de marcher normalement. J’ai décompensé une maladie extrêmement rare, que l’on qualifie en médecine d’orpheline. Je crois qu’après tout le terme est assez bien choisi on se sent tellement isolé que l’on est un peu orphelin, comme Harry Potter chez les Dursley. Mon corps est mon placard. Je cherche encore la baguette magique, je vous ferais signe si je la trouve.

Mon genou a arrêté de fonctionner correctement d’un seul coup. On a fini par comprendre que cela faisait longtemps, des années en réalité, qu’il ne marchait plus normalement et que je m’étais tout simplement habituée, que la restriction avait fini par devenir ma normalité. Mais ce lundi d’octobre, tout a basculé. Une douleur sourde m’a envahie et ne m’a plus quittée.

Je me suis dit que cela allait passer, mais le lendemain quand j’ai essayé de me lever je me suis effondrée. L’articulation n’a juste pas tenu le coup. Je suis allée voir des médecins, j’ai passé des examens. J’ai découvert le terme patient. Avant, je le connaissais mais je n’en avais pas vraiment saisi le sens. Je pensais que c’était quelqu’un qui patiente dans la salle d’attente. Le patient. Mais ce que je n’avais pas compris, c’est qu’on ne patiente pas qu’en salle d’attente. On patiente pour avoir le secrétariat au téléphone, qu’il faut parfois appeler des dizaines de fois pour avoir un être humain au bout du fil. On patiente jusqu’à la date du rendez-vous. On patiente dans la salle d’attente. On patiente durant l’examen, essayant d’analyser la tête du médecin, pour déceler si une ride d’expression pourrait trahir un diagnostic. On patiente pour avoir les résultats des bilans, qu’on finit par nous donner sans rien nous expliquer. On patiente pour revoir le médecin pour qu’il nous explique ce que les bilans veulent dire. On patiente à la pharmacie pour recevoir des médicaments. On patiente le temps que le corps guérisse, et c’est peut être cela le plus long. En tant que médecin, je n’avais jamais compris à quel point le temps était long quand on est malade. Être patient, c’est faire face au doute, à l’incertitude, aux inquiétudes qui nous rongent et de devoir attendre encore et encore pour avoir des réponses à nos questions. Et parfois, les réponses à ces questions soulèvent encore d’autres questions et on a rien à faire d’autre que d’attendre de nouveau pour ces nouvelles questions. Même si la maladie de la personne ne rend pas dépendant au sens physique du terme, elle rend dépendant d’autres personnes, le personnel médical, détenteur du savoir.

Le résultat de tous ces examens était que mon corps s’était retourné contre moi et avait ossifié un tendon, le tendon rotulien qui sert à plier et déplier le genou, qui sert à marcher, à courir, à aller faire les courses, à prendre les transports en commun, à tenir debout, à vivre. Moi qui avait décidé de me reprendre en main durant l’été, de me secouer et de faire face à l’autre maladie qui me minait auparavant, je me suis fait couper les ailes. Les jambes plutôt, mais le résultat est le même : je suis devenue dépendante. Le moindre pas me coûtait, les marches sont devenues des montagnes, les rebords de trottoir un peu trop hauts des sommets inaccessibles, le magasin en face de chez moi un paradis perdu. Je ne pouvais plus rien faire seule.

Alors j’ai pris mon courage à deux mains puisque je ne pouvais plus prendre mes jambes à mon cou. Mise au pied du mur j’ai fait face comme je le pouvais. Jongler d’un côté ma sixième année de médecine, la tant redoutée dernière année avec le concours en juin qui décide du destin de huit milles étudiants. De l’autre, ma santé chancelante. J’ai mis mon cerveau sur pause et je me suis laissée porter par l’équipe qui m’entourait.

Ils n’avaient jamais vu de cas comme moi, alors je me promenais dans les couloirs (traduction : je parcourais en béquille les dix pas séparant les portes des différents secteurs) comme une VIP (Very Important Patient) ; tout le monde me connaissait. On envoyait les étudiants m’examiner pour apprendre. Cela me faisait rire, car c’est exactement ce que l’on faisait dans le stage où j’étais présentement, aller voir les patients les plus intéressants, apprendre par coeur leur histoire pour mieux s’approprier une maladie, un symptôme. Et ça me faisait pleurer car si j’étais celle qu’on examinait je n’étais pas celle qui examinait.

J’ai continué d’aller en stage pour valider mon année, à mi temps, partageant encore une fois mon corps et mon esprit entre études de santé et santé tout court. Je ne pouvais même pas rentrer dans certaines chambres en isolement avec mes béquilles. Je peinais à examiner les patients, tenant en équilibre sur une jambe tel le flamant rose moyen (note pour plus tard : ne pas porter de pantalon rose quand on tient sur un pied sinon cela fait rire les patients (note pour la note : est-ce une mauvaise chose finalement ?)). Je me sentais plus patiente que soignante, un imposteur en blouse blanche qui venait pointer à l’hôpital uniquement pour valider l’année en cours et non plus pour apprendre. Comment aurais-je pu, planant à cause des médicaments antalgiques, envahie par la douleur, restant à peine une heure en stage avant de demander avec une tête de chien battue si je pouvais rentrer chez moi ? Je devais vraiment avoir l’air mal en point car cela marchait à chaque fois.

J’ai perdu ma motivation, mon amour pour la médecine. J’avais envie de pleurer chaque fois que je devais voir un patient. Parfois je pleurais vraiment. Qu’est-ce que j’ai pu pleurer depuis le début de cette histoire. Je ne sais pas si c’est la douleur, la colère, la tristesse, la solitude, la haine de moi ou tout à la fois. Tout ce que je peux vous dire c’est que l’adage « pleure tu pisseras moins » est complètement faux. J’ai toujours une aussi petite vessie pour mon plus grand malheur, et pourtant c’est pas faute de pleurer. J’avais juste envie d’être vraiment malade, de n’avoir rien à faire d’autre que d’être malade et non pas de me forcer à travailler jour après jour malgré la douleur et la fatigue en rentrant chez moi après six heures de rééducation.

Trois fois par semaine je suis allée au centre de réadaptation fonctionnelle à quarante minutes de chez moi en ambulance ne respectant pas les limitations de vitesse, soit à une heure de route pour les gens normaux. Si vous voulez des sensations fortes, n’allez pas dans les parcs d’attraction mais suivez plutôt des ambulanciers en retard dans leur planning, ils sont capables de passer de zéro à cent kilomètres heures en une demie seconde et zigzagent mieux que les asiatiques qui font du roller entre des plots sur internet.

En rééducation, on y trouve de tout mais surtout des vieux. Inscrite d’emblée à la balnéothérapie, je me suis retrouvée nez à nez avec une dizaine de septuagénaires mâles post prothèses de hanche/ de genou fixant ma pauvre personne, consciente de mon aspect en maillot de bain boitillant jusqu’à la piscine. Je m’étais toujours imaginée la balnéothérapie comme un dérivé d’aquagym avec un fond de Véronique et Davina mais en réalité il s’agit plutôt de faire des pointes de pied sur la longueur du bassin et réapprendre à tenir sur un pied en s’aidant de la poussée d’Archimède. J’espère que pour ma postérité vous continuez de vous imaginer Carry Bradshaw en maillot de bain plutôt que la vrai moi bloblottant dans la piscine. On fait également de la musculation et de la kinésithérapie. Au final, on enchaîne les activités sans pause toute la matinée. Je rentrais chez moi à quatorze heures, après être partie à sept heures trente. Au début, j’étais tellement épuisée que je dormais deux à trois heures chaque après-midi, me réveillant ainsi à dix sept heures, presque prête à me mettre directement en pyjama pour continuer ma nuit.

Après deux mois de rééducation, on a fini par me dire qu’il serait quand même bien que je vois un chirurgien, car malgré mes progrès il était très peu vraisemblable  que je remarche un jour normalement. Je l’ai très bien pris (non). Je suis donc allée bon gré mal gré, maugréant sur tout le chemin car j’avais l’impression d’avoir été flouée sur la marchandise. Quand j’avais vu le médecin au début, on m’avait dit qu’avec la rééducation cela passerait. Ma mère a fini par m’avouer qu’on m’avait dit dès le départ que j’aurais sûrement le droit à une opération mais mon cerveau a pris la quantité d’informations qu’il pensait pouvoir supporter, laissant cette donnée de côté. Peut-être que cela m’a protégée et que cela m’a permis de me donner à fond au centre. En étude de médecine, on nous apprend que les patients ont parfois ce mécanisme de défense lors des annonces graves comme l’annonce d’un cancer, et qu’il faut donc donner les informations en plusieurs fois pour qu’ils comprennent bien tout. Je me disais dans mon fort intérieur qu’on exagérait un peu mais mon propre cerveau m’a fait un beau doigt d’honneur.

Le chirurgien m’a donc chirurgiée (examinée), a chirurgié (regardé) mes examens, a chirurgié (réfléchi) pour finir par donner son avis chirurgical : la chirurgie était une bonne (comprendre la seule) option. Surprenant pour un chirurgien, je ne m’y attendais pas en allant à la consultation. Sarcasme mis à part, c’est le seul chirurgien à avoir chirurgié euh pardon vu pas moins de cinq personnes comme moi. Restez assis mesdames et messieurs je sais que c’est impressionnant mais il ne sert à rien de perdre son calme. Pour ceux qui n’ont pas de notion numéraire en me lisant, un chirurgien spécialiste dans le genou comme le docteur que j’ai vu va faire plusieurs milliers d’opérations d’un seul type au cours de sa carrière. Petit calcul (je suis fun en soirée si vous vous posez la question) : quand j’étais en chirurgie orthopédique, le chirurgien que je suivais faisait sept PTH (prothèse totale de hanche) par jour, cinq jour par semaine, avec une semaine de vacances toutes les neuf semaines ce qui nous donne une estimation grossière de cent soixante quinze PTH par an, je vous laisse faire l’addition sur quarante ans de carrière.Tout cela pour vous dire que cinq c’est ridicule. Mais pour cette forme rare de maladie orpheline c’est énorme. Donc on a pris un rendez-vous pour une opération.

Il faut savoir que en tant qu’étudiante en médecine, je suis passée dans quelques services de chirurgie donc je connais l’envers du décor. A la fois c’est rassurant car je sais exactement comment cela va se passer, les effets secondaires des médicaments, comment les suites opératoires vont se dérouler, le jargon médical incompréhensible que l’équipe soignante utilise parfois pour que les patients ne comprennent pas. Mais à la fois ça me donne envie de partir en courant car je sais EXACTEMENT comment cela va se passer, les blagues salaces du personnel médical, comment on bétadine le site opératoire avant y compris les parties génitales, les remarques que l’on fait sur les corps des patients, les bruits du burin sur l’os, l’odeur de cochon brulé quand on cautérise les tissus. Je peux vous garantir qu’à la minute où je pose pied dans le bureau de l’anesthésiste il n’aura pas le temps de dire bonjour que je hurlerai « JEVEUXUNEANESTHESIEGENERALEMERCIAUREVOIR ». Courage, fuyons.

J’ai suivi mon petit bonhomme de chemin en rééducation et j’ai fini par être suffisamment autonome pour me passer de béquilles (HOURRA) même si mon périmètre de marche restait limité et j’ai pu quitter le centre pour passer à une prise en charge en ville. Cela aurait pu bien se passer. Ca se passait très bien au début d’ailleurs. Mais j’ai été contrainte de rester assise dix heures par jour pendant trois jours pour passer le terrible, le redoutable examen de sixième année, en version blanche pour s’entraîner. Je ne vais pas vous faire un schéma car je ne peux tout simplement pas faire un schéma sur cet ordinateur, mais la partie osseuse de mon tendon a comprimé des heures durant la graisse située juste en dessous ce qui a fini par l’enflammer. Je me suis dit que cela allait passer, ce n’était pas la première fois depuis octobre que mon genou « râlait » après quelque chose d’inhabituel.

Mais, car il y a toujours un mais dans ce genre d’histoire, un beau jour (hier), je l’ai regardé et il avait doublé de volume et était devenu rouge et chaud. C’était comme une cerise sur un gâteau un beau jour d’été sauf qu’il y avait pas de gâteau et qu’il neigeait. C’était super. Je n’ai pas pu dormir de la nuit à cause de la douleur, me relevant toutes les deux heures pour aller chercher un pack de glace pour calmer les ardeurs fiévreuses de mon articulation. La seule chose qui m’a fait tenir c’était de me dire qu’au petit matin, je pourrais appeler mon médecin pour lui demander un rendez-vous en urgence. Je patientais (encore). C’était vraiment horrible, probablement la pire nuit de ma vie. Je ne sais pas si vous avez déjà eu mal, pas mal au niveau du coupure de papier sur le bout du doigt, mais vraiment mal. Si vous avez déjà eu mal, vous savez sûrement que la douleur rend dingue. On devient littéralement fou, cela envahit complètement et on se sent incroyablement seul. J’ai été comme ça toute la nuit. Mes parents dormaient à côté mais j’ai tout fait pour ne pas les réveiller ; qu’est-ce que ça aurait changé ? J’aurais réveillé ma mère pour qu’elle me regarde souffrir sans rien pouvoir faire pour qu’ensuite elle aille travailler en n’ayant pas dormi ?

Donc ce matin là (ce matin si vous suivez bien), j’ai appelé mon médecin. La conversation s’est déroulée comme ceci

« Bonjour docteur, mon genou est rouge chaud et j’ai mal et…
– Je te coupe là je suis au ski, prescris toi des anti-inflammatoires et on en reparle dans une semaine. » (ce n’est pas mot pour mot ce qu’il a dit, probablement qu’il a formulé cela avec beaucoup plus de pincettes, mais mon cerveau a décrypté cela en un « KTHXBYE »)

Je ne vous cache pas qu’à ce moment là je me suis effondrée. Je crois que tout a lâché d’un coup. Un cocktail (pas un cosmopolitan malheureusement tmtc Carry) de manque de sommeil, de douleur, de fatigue mentale et physique, de solitude, de pression des études, de faim, de toutes les petites contrariétés que j’ai pu rencontrer depuis plusieurs mois. Je me suis mise à beugler comme un veau. Je crois que je n’ai jamais pleuré aussi fort de ma vie. Alors j’en suis là. Je me suis calmée. Je n’ai toujours pas dormi grâce à mon amie la douleur. Le médecin m’a rappelée pour me dire qu’il m’avait trouvé un rendez-vous en urgence avec un autre médecin spécialiste. Je ne dirais pas exactement que je vais bien mais je ne peux pas vous dire que je vais mal non plus. Je suis vidée. J’avais besoin de jeter ma bouteille à la mer, voilà qui est fait. Et maintenant, j’attends.

A la prochaine.

Je suis en colère

Je suis en colère.

J’ai cette boule de rage et d’injustice coincée au fond de la gorge et je n’arrive pas à la faire sortir. Je ne sais même pas si je veux qu’elle sorte.

Aujourd’hui, j’ai vu une femme paniquée au cabinet du Docteur Jekyll. La peur se lisait sur son visage, dans ces gestes, cette façon de s’assoir sur la chaise mais pas tout à fait car il faut toujours être sur le qui vive.

Elle ne s’est jamais entendu avec ses voisins mais depuis quelques temps, c’est pire. L’autre jour, ils ont attendu son fils en bas de l’immeuble et l’ont frappé, l’ont insulté. Son mari, hors de lui, est allé sonner chez les voisins qui lui ont alors mis un coup de chaise « Du côté où il a eu son AVC docteur, vous vous rendez compte ? Lui ne se rendait plus compte de rien, il a mis des heures à s’en remettre ».

Ils ont porté plainte, mais les regards et les insultes continuent. Ils ont porté plainte, mais une expulsion prendra des mois. Ils ont porté plainte mais ils ont peur.

Cette femme et sa famille sont d’origine maghrébine. Depuis les attentats, ses voisins leur font payer ce que les terroristes ont fait. A cette « sale bougnoule avec son drap sur la tête ».

Et elle de nous expliquer : « Docteur, je ne sais plus quoi. Dans le coran, on nous explique que quand on nous fait du mal, il faut rester indifférent et ne pas réagir, et ainsi la personne en face comprendra son erreur. C’est ça l’islam docteur, et ma religion n’arrive plus à me protéger du terrorisme. »

Non, l’islam ne protège ni du terrorisme qu’on voit à la télé avec les armes à feu, les camions et les explosions, ni du terrorisme ordinaire du voisinage.

L’islam n’est pas non plus la cause du terrorisme. Le terrorisme n’a pas de religion et n’est la lubie que d’une poignée de fous qui s’en servent comme excuse, mais la religion qu’ils prétendent défendre, ce n’est pas l’islam. C’est une religion déformée, malléable à volonté qui leur permet de justifier je ne sais quelle horreur.

Je suis dégoutée et j’ai la haine, que dans mon pays, on frappe, on martyrise ceux qui comme nous, subissent le terrorisme, simplement parce qu’ils ont une couleur de peau ou une religion différente. Ca aussi c’est du terrorisme, une forme de terrorisme qui empêche cette famille, comme beaucoup d’autres familles, de vivre normalement, s’en crainte qu’on leur tombe dessus à tous les coins de rue.

Je suis en colère et ça ne part pas. Je n’ai pas envie que ça parte. J’ai envie que cela change.

La médecine générale

En ce moment, je suis en stage chez le généraliste. Enfin chez les généralistes vu que j’en ai deux, que je nommerais Docteur Jekyll et Mister Hyde. Venir en médecine générale (MG) a été un choix très fort de ma part. En effet, 50% des étudiants en médecine, à l’issue de leur sixième année, deviendront généralistes, ce qui vous en conviendrez, est énorme. Et pourtant, les facs ne proposent que peu de stages chez le généraliste. Ceux qui acceptent de nous prendre dans leur cabinet ont parfois une activité très spécialisée, parfois même tirant vers la médecine alternative comme l’homéopathie ou l’acupuncture. Dur donc, de trouver des médecins généralistes reflétant ce nous, nous pourrions devenir plus tard. Nous devions faire notre choix parmi des couples de généralistes, et ça faisait longtemps que j’avais repéré Docteur Jekyll et Mister Hyde. Je l’ai voulu, je l’ai eu. Et cela a dépassé toutes mes attentes.

– Docteur Jekyll –

Docteur Jekyll est exactement le genre de médecin que je voudrais devenir plus tard. Il travaille avec des associations de femmes battues, prend en charge des patients en soins palliatifs à domicile, et est doté d’une humanité extraordinaire. Il sait écouter chaque personne individuellement, et leur rappelle leur valeur.

Un jour une femme chassée par son mari est arrivée chez nous. Il a pris bien plus que le quart d’heure réglementaire pour l’écouter, lui laisser le temps de parler, le temps de pleurer. Il lui a dit qu’elle était forte d’avoir fait tout ce chemin, et qu’en aucun cas elle ne devait se considérer comme coupable de quelque chose. Et puis il lui a montré un poster de Wonder Woman qui est accroché sur son mur. Et il s’est penché vers elle « vous voyez ça, c’est vous ». Elle a haussé les épaules, mais j’ai vu au fond de ses yeux que ça l’avait touché.

Plusieurs fois je l’ai vu montré ce poster à des patientes, et à chaque fois j’ai vu cette lueur. Je l’ai vu rendre à ces Wonder Women leurs superpouvoirs. Ce sont des petits gestes comme ça qui font parfois toute la différence. Vous pourriez vous dire que c’est une arnaque qu’ils disent à toutes ses femmes qu’elles sont toutes des Wonder Woman. Mais au contraire, on pourrait le dire à chaque femme cela resterait vrai.

Chaque jour que je passe auprès de lui, j’en apprends un peu plus. Pas forcément sur les connaissances médicales, mais sur comment être un bon médecin. J’espère qu’il n’a pas trop remarqué les paillettes que j’ai dans les yeux quand j’assiste aux consultations.

– Myster Hyde –

Mister Hyde est l’opposé de Docteur Jekyll. Il matérialise le médecin que je ne voudrais PAS devenir plus tard. Tout est automatique chez lui. Il dit systématiquement les mêmes phrases aux mêmes moments de la consultations. Une consultation ne doit pas durer plus d’un quart d’heure sinon on perd de l’argent. Les patients sont plus des clients qu’autre chose.

Il a une ordonnance type pour chaque symptôme. Durant une demi-journée de stage, nous avons vu cinq patients différents, qui toussaient depuis des durées différentes pour des raisons différentes. Ils ont chacun eu la même ordonnance : sirop antitussif, anti histaminique et corticoïdes en cure courte. Devant mes yeux ébahis se déroulaient consultation après consultation ce bafouement de toutes les recommandations possibles et imaginables de la HAS (Haute Autorité de Santé). Une cargaison de médicaments, pour un rhume ????

L’autre jour, j’ai assisté à une annonce de cancer, ma première annonce de cancer. Voici le résumé de la consultation :

 » Bonjour, nous avons les résultats de votre biopsie, c’est cancéreux.
– Quoi ???????????
– Voici l’adresse d’un spécialiste.
– Mais c’est grave docteur ?
– Vous demanderez au spécialiste.
– Et… Quels genres de traitements je vais avoir ? Enfin quelles sont les options ?
– Vous demanderez au généraliste.
– Je ne me sens pas très bien.
– Tenez un verre d’eau. Vous avez votre carte vitale ? Cela fera 23€ s’il vous plaît. Vous payez par carte bancaire ? »

Vingt-trois euros pour se faire annoncer en cinq minutes chrono que l’on a un cancer, et que peu importe les questions que l’on a on devra les poser à quelqu’un d’autre. Et la réassurance, l’empathie, on peut se la mettre là où je pense.

J’ai rarement été aussi choquée de toute ma vie. J’avais les larmes aux yeux j’ai du sortir du cabinet pour me calmer en inventant une raison stupide. On aurait tellement pu rassurer ce patient en utilisant des mots, des gestes simples. Ces gestes qui font toute la différence.

Il s’ennuie profondément dans son métier, et ça se voit qu’il aimerait être ailleurs. Il répond même à ses mails pendant les consultations, alors que le patient pense qu’il prend juste le temps de bien rédiger son ordonnance (mais non elle est toute prête !)

J’espère qu’il ne remarque pas le dégoût que j’ai pour son exercice quand je viens chez lui.

– La médecine générale –

Je l’ai plus remarqué chez le Docteur Jekyll que chez Mister Hyde, je pense à cause de la relation de confiance qui s’installe au fur et à mesure des consultations. Les patients ne viennent pas juste parce qu’ils sont malades. Ils viennent voir leur généraliste. Pour parler, pour donner des nouvelles. C’est le médecin qui les suit dans la vie de tous les jours, qui savent tout d’eux. C’est un regard bienveillant qui les accompagne peu importe l’étape de la vie qu’ils traversent.

Un lundi, nous avons vu une patiente de 65 ans pour l’ajustement de son traitement anti-hypertenseur. Le lundi d’après, elle avait repris un rendez-vous. Elle l’avait pris pour annoncé au Docteur Jekyll que son mari _ qu’il suivait également_ était mort entre temps d’un AVC. Il était tombé dans le coma pour ne plus jamais se réveiller. Vous me direz qu’au sens médical du terme cette consultation n’était pas nécessaire, que la sécu ne devrait pas avoir à rembourser cela. Mais humainement, elle était indispensable. Qu’elle puisse se décharger sur quelqu’un de neutre, qu’elle puisse montrer sa faiblesse qu’elle cache farouchement devant ses enfants. J’ai eu du mal à retenir mes larmes durant cette consultation. A la fin de la matinée, j’ai demandé au Docteur Jekyll comment il faisait pour se barricader. Et il s’est retourné vers moi et m’a dit qu’il avait aussi eu les larmes aux yeux, et que parfois, oui ça nous touche.

J’ai aussi compris le sens de « médecin de famille ». Un mercredi, nous avons vu un très grand alcoolique, tenant à peine sur ses jambes, qui essayait pour la millième fois de se sevrer. Son visage et son esprit était ravagé par l’alcool. Le lendemain, un couple très sympathique vient nous voir pour le suivi de leur diabète respectif. A la fin des consultations, le Docteur Jekyll se tourne vers moi et me dit :

« Tu as remarqué ?
– Quoi donc ?
– Les noms de famille. »

Le couple était les parents du patient que nous avions vu la veille. Cela faisait des années qu’ils avaient coupé le contact à cause de l’alcool, mais chacun continuait de voir le même médecin. C’est l’unique lien qu’il reste entre eux sans même qu’ils le sachent, puisque que ce serait briser le secret médical que de mentionner à l’un que l’autre est venu consulter.

Je ne m’étais jamais rendu compte auparavant de l’importance du médecin généraliste, en première ligne sur le front de la vie des patients. De la différence qu’un bon et un mauvais médecin généraliste peut faire dans une vie.

Je ne sais pas si je deviendrais généraliste même si je dois avouer que la spécialité m’attire beaucoup. Mais je sais quel genre de médecin je veux devenir. Je veux pointer Wonder Woman du doigt.

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Ensemble et c’est tout

Dans mon service, il y a de tout. Il y a un patient qui refuse de se laver depuis deux semaines. Il y a cette femme qui hurle à la mort chaque fois qu’elle a un sursaut de conscience et qu’elle se rend compte qu’elle est à l’hôpital (c’est-à-dire toutes les demi-heures depuis un an). Et il y a madame Ite et madame Ique.

Madame Ite et madame Ique ne se connaissaient pas. Madame Ite est peintre de son état, coutière à ses heures perdues et est à moitié paralysée. Madame Ique est épileptique, myoclonique, algique ainsi que tout un tas d’autres mots en ique pas très sympathiques qui font qu’elle ne peut plus être que l’ombre ses symptômes.

Moi je m’occupe de madame Ique. Chaque fois que je viens la voir, ça ne va pas. Elle est tellement stressée que ses myoclonies s’aggravent et on dirait un personne de dessin animé qui aurait avalé un bourdon. Mais quand elle se met à parler avec madame Ite, ou même de madame Ite… J’aimerais qu’elle soit tout le temps comme ça, aussi enjouée. Elles sont copains comme cochons et ça fait plaisir à voir. Elles ont leurs blagues entre elles et piquent des fous rires à des moments inopinés comme deux adolescentes de cinquante ans.

Madame Ite ne peut plus contrôler ses sphincters vésicaux et anaux. Elle s’en fiche, c’est une guerrière. Elle va tout récupérer. Enfin techniquement, elle veut tout récupérer et se donne les moyens pour le faire. Madame Ique l’encourage. C’est donc tout naturellement que lors d’une observation quotidienne, madame Ique me dit :

Madame Ique : Aujourd’hui, on y croit !
L’embryon médical : Ah bon ? Qu’est-ce qu’il se passe aujourd’hui de particulier ?
Madame Ite : Je me retiens !
L’embryon médical : Vous vous retenez ?
Madame Ique : Elle en a marre des couches.
Madame Ite : Oui j’en ai marre des couches. Donc là, je me retiens. Et quand on m’apportera le bassin, j’essaierai de pousser.
Madame Ique : Oui, elle va essayer de pousser !

J’apprends plus tard de la bouche de madame Ique qu’elles y sont arrivées, ensemble. Elles ont poussé ensemble et madame Ite a enfin repris le contrôle de son rectum, tel le vaillant capitaine de navire dans la tempête de l’ischémie médullaire. Enfin je dis de la bouche, j’aurais plutôt du dire que j’ai accouru lorsque j’ai entendu des cris digne d’un PSG-OM au stade des princes dans la chambre de madame Ite et de madame Ique.

Aujourd’hui madame Ite est partie vers l’océan de la rééducation, laissant madame Ique. Je les soupçonne fortement d’avoir échangé leurs 06 depuis que j’ai vu madame Ique rigoler toute seule devant son portable. Des fois la vie à l’hôpital, c’est quand même vachement chouette.

Embryon médical

C’est mon père qui m’a appelée comme ça.

C’était le jour où j’ai appris que j’avais eu ma PACES, la Première Année Commune aux Etudes de Santé. Mon père, c’est le genre de personne qui pense qu’on motive plus les gens en leur montrant leurs erreurs plutôt qu’en les félicitant pour ce qu’ils ont déjà fait, qui pense que les échecs sont plus importants que les victoires, qui pense que le verre est plutôt à moitié vide qu’à moitié plein. Je ne suis pas là pour une psychothérapie, ni vous d’ailleurs, je vous pose juste le contexte, ou plutôt comme on dit dans le jargon je fais les antécédents.

Mon père donc, médecin de son état, me félicite pour la première fois de ma vie. Ah. Je n’ai pas trop l’habitude, je ne sais pas comment prendre la chose. Heureusement, il enchaîne directement avec son histoire d’embryon médical.

« Bienvenue dans le monde de la médecine, ma fille. Souviens toi que tu n’es rien. Tu ne sais rien. Et tu ne commenceras à saisir le sens de ce que tu fais vraiment que dans une dizaine d’années. Quand tu vas arriver à l’hôpital, tu seras encore moins que ce que je viens de te dire. Même la serveuse du Relais Hospitalier en sait plus que toi sur les patients à force de les voir déambuler. Les Parkinson, les cardiaques, les psychiatriques, les familles, les vivants, les morts.

« Tu n’es qu’un embryon médical, à peine implanté dans l’endomètre de ta mère. Non seulement tu n’apportes rien, mais en plus tu prends les ressources de ton environnement pour grandir, pour apprendre. Regarde moi. Tu vas pomper l’air de tout le monde. Tu vas être chiante. Ils se diront « Pfff. Encore un bébé médecin qui ne sait rien, même pas ranger des bios à qui il va falloir tout apprendre. Encore un qui ne dira plus bonjour dès qu’il considérera qu’il aura appris tout ce qu’il peut de nous et qui ne nous parlera que pour nous demander des bilans sanguins. Encore un. » Tu n’es pas spéciale. Pour le moment tu ne vaux rien. A toi de gagner ta valeur. Traite les gens avec humanité, patients comme soignants.

« Tu n’es pas meilleure que les autres parce que tu es arrivée dans les quinze premiers putain de pourcents d’un putain de concours. Tu ne sais qu’apprendre par coeur et cocher des QCMs. Ce n’est pas ça la médecine. Et c’est à toi, petit embryon, de l’apprendre, la vraie médecine. Tu vas l’apprendre avec tes tripes, avec ton cœur, avec ta tête. Il te reste un long chemin à parcourir avant de devenir ne serait-ce qu’un fœtus. »

Alors voilà, bonjour, je suis un embryon médical et je suis là pour apprendre. Enchantée.