De la noix de coco sur un mur froid

Quand on est en P1 (première année), on finit rapidement par adopter une routine dont on ne dérive plus pendant une, voire deux années.

Moi, j’étais de ceux qui allaient travailler à la bibliothèque universitaire (BU). Je me levais tous les jours à 7h30 pour y être à 8h50, afin de faire la queue pour pouvoir avoir les bonnes places. Pas à côté d’une bouche de ventilation, ça fait du bruit. Pas à côté de l’allée, c’est les gens qui font du bruit. Avec le groupe avec qui je travaillais, on avait « notre » table. Alors à 9h, quand les portes s’ouvraient nous courrions réserver nos places avant de travailler jusqu’à 12h15.

A 12h15, nous relevions la tête de nos polys et nous partions manger pendant 45 minutes, pour revenir à 13h pile et recommencer à travailler jusqu’à 19h. L’après-midi, je m’accordais une pause de un quart d’heure, à 16h, pour décompresser.

Ce n’était pas facile mais on prend l’habitude.

Je me souviens que j’ai fêté mes 20 ans en P1. C’était mon année de doublante, et j’ai mangé un muffin d’anniversaire dans les escaliers de la fac. Qu’est-ce que j’étais heureuse. Ce simple muffin, offert par des gens qu’au final je ne connaissais pas en dehors de la bibliothèque, m’avait rendu tellement heureuse. Quand on n’a pas grand chose, on se contente d’un rien, même d’un muffin dans un escalier pour ses 20 ans.

On travaillait sans savoir si l’on allait avoir le fameux sésame, le droit de rentrer dans le merveilleux monde de la médecine. On s’abrutissait d’anatomie, de chimie, de santé publique.

Je me souviens d’avoir souvent regardé les tables réservées « aux D3-D4 », les cinquièmes et sixièmes qui passent l’ECN. Je les regardais et je me disais qu’au moins ils travaillent pour quelque chose qu’ils aimaient. Et puis je me replongeais dans mon poly.

Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai eu le droit de m’assoir à cette table. Je me suis assise doucement sur une des chaises, et j’ai posé mes livres devant moi. J’ai pensé à celle que j’était il y a cinq ans, quand j’ai commencé ma première P1. En P1, je n’osais rien imaginer de peur d’être déçue. J’ai bien fait, je n’aurais jamais pu deviner ce qui allait suivre.

Ces études m’ont apporté tellement de bonheur, tellement d’émotions. J’ai rencontré tellement de personnes, aussi bien à l’hôpital que dans la faculté. Jamais de ma vie je n’ai été aussi heureuse.

Hier, je suis allée en conférence. Ce sont des cours du soir, de 19h à 23h, que l’on peut prendre en supplément pour se préparer l’ECN (le fat boss des études de médecine). Et là, en attendant que cela commence, on a partagé des morceaux de noix de coco, assis sur un mur. Nous n’avions pas forcément besoin de parler, on était juste bien là, à savourer quelque chose de frais avant d’aller s’enfermer pendant quatre heures dans un amphithéâtre où il fait beaucoup trop chaud.

J’ai retrouvé cette sensation que j’avais eu en mangeant ce muffin en P1. Un petit moment de répit, qui n’aurait pas autant de valeur ni je n’avais pas passé le reste de ma journée à la BU et si je ne devais pas travailler encore quatre heures avant de pouvoir retrouver mon chez moi.

Non, ce n’est pas un chemin facile. Tous les jours on est poussés à se dépasser, on repousse nos propres limites car au final, si on ne travaille pas, personne ne viendra nous le reprocher. Nous nous acharnons pour nous, pour nos futurs patients, quitte à s’enfermer des heures et des heures à travailler. Je ne sais pas quel genre de médecin je deviendrai, je ne sais même pas si je deviendrai médecin ou si je vais finir par tout quitter sur un coup de tête pour ouvrir le restaurant dont je rêvais quand j’étais petite.

Ce bête petit morceau de noix de coco m’a rappelé tout ça. Je râle souvent mais je suis là où je veux être, et ça, ça n’a pas de prix. Je ne sais pas où je vais, mais tant qu’il y aura de la noix de coco et des muffins, je sais que je serai heureuse.

Je suis tellement heureuse d’être ici.

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La cinétique des catastrophes

Un jour d’été, Julie laissa son lapin, Jules, jouer dans le jardin de la maison familiale. Jules bondissait d’un massif de fleurs à l’autre, gambadant joyeusement dans les hautes herbes. Hautes, parce que le père de Julie, Julien, avait encore eu la flemme de tondre la pelouse, comme lui faisait remarquer un peu trop souvent à son goût, Julia, sa tendre épouse depuis maintenant dix sept ans.

Un peu plus loin se trouvait Didier Tourcoing, le chat des voisins, manifestement  manquaient d’imagination pour les noms, ou alors en avaient un tout petit peu trop. Didier Tourcoing se prélassait au soleil, trônant sur les tuiles du mur mitoyen entre les jardins des deux voisins.

Soudain, un camion poubelle entra dans la rue, avec son lot de bruits et d’odeurs, ce qui incommoda notre ami le chat. Celui-ci s’étira, et se prépara à retourner dans la maison de ses maîtres, quand un mouvement inhabituel attira son regard. Là, dans les hautes herbes, une petite boule de poils noirs à sang chaud batifolait avec la nature environnante. Ni une ni deux, son instinct de chasseur reprit le dessus, et Didier Tourcoing se mit en chasse.

Julia était excédée. Elle avait comptée et cela faisait maintenant sept fois qu’elle avait demandé à ce ventre à bière de Julien de tondre cette pelouse. L’herbe était devenue tellement haute qu’on aurait pu organiser un safari. Elle se promit de lui faire payer, et alla chercher elle même la tondeuse. Elle allait la mettre en route quand elle aperçut sa fille en train de lire dans un coin de ce foutoir de jardin. « Julie, rentre s’il te plaît pendant que JE tonds la pelouse ». Elle avait dit le « je » très fort pour que Julien le remarque, mais il ne lui répondit que par un ronflement sonore. Julia allait prendre un malin plaisir à le réveiller, peut être même à lui tondre un bout d’orteil, qui sait. Juste un petit bout. Le petit doigt de pied n’avait jamais servi à rien pas vrai ?

Didier Tourcoing était caché dans un massif de bégonias. Sa proie était dans sa ligne de mire, parfait. Les yeux rivés sur le lapin, il était tendu, prêt à bondir dès qu’il sentirait le moment parfait. Son arrière train oscillait de gauche à droite. Chaque muscle de son corps était prêt. Il allait s’élancer, quand soudain Julie attrapa fermement Jules. Celui-ci se débattit, tapant du pied dans l’air mais la jeune fille tint bon. Sa mère allait tondre la pelouse, elle ne voulait pas prendre le risque d’avoir du hachis de lapin pendant le dîner. Didier Tourcoing était dépité. Il se lécha la patte pour se réconforter, quand un énorme bruit le fit sursauter et détaler ventre à terre. Une machine du diable avait commencé à hacher menu l’herbe du jardin et se dirigeait droit vers lui. Ni une ni deux, il retourna chez ses maîtres au goût douteux.

Julien fut réveillé en sursaut par le bruit des camions poubelles. Il entendit ensuite sa femme sortir la tondeuse à gazon en faisant le plus de bruit possible, reconnaissant là les prémices de son énervement. Quand elle était en colère, Julia avait une adorable fossette sur la joue droite qui le faisait fondre. Il adorait la voir en colère et avouait parfois provoquer des disputes rien que pour voir cette petite fossette. Quand elle mit la machine en route, il fit mine de se réveiller, l’embrassa dans le cou et lui prit la tondeuse des mains. Elle haussa les yeux au ciel et rentra à l’intérieur. Elle avait la fossette. Il tondit la pelouse.

Dans cette histoire, beaucoup de choses auraient pu mal se passer. Jules aurait pu être mangé par Didier Tourcoing. Julia aurait pu raser de près le petit orteil de Julien ce qui aurait causé du tort à leur union, une certaine rancoeur des non dits et peut être même une liaison revancharde suivi d’un divorce non moins revanchard et d’une lutte sans merci pour la garde de Julie et Jules. Non, vraiment, tout ceci aurait pu beaucoup plus mal se passer. Mais il n’en a rien été, et la vie a suivi son cours.

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– De garde aux urgences le jour de Noël, le 25 décembre –

« Je vous jure docteur, si ma mère vivait encore je jurerais sur sa propre vie (paix aie son âme), je ne l’ai pas fait exprès. Si jamais j’avais su je l’aurais pas fait. Enfin je veux dire, jamais je l’aurais fait sciemment hein qu’on soit bien d’accord hein docteur. Mais c’est pas faute. »

Derrière ce flot ininterrompu de paroles se trouve monsieur M., vaillant et logorrhéique mari de madame M. Hier soir, veille de Noël, madame M. avait pris un peu plus de temps que d’habitude pour sortir de la voiture, côté siège passager.  Monsieur, lassé des embouteillages et pressé de se mettre enfin les pieds sous la table, n’avait qu’une envie : se garer. Une fois sa femme descendue, il commença à ajuster sa voiture dans la place de parking car elle n’était pas tout à fait droite. Seul petit souci : sa femme n’avait pas eu le temps de sortir, et lorsque que monsieur M. avança, il coinça la malheureuse entre la portière et un plot en ciment. Ouille, fit madame M. Crac, fit la portière. Putain de bordel de merde, fit le mari.

C’est donc en boitillant que madame M. était venue s’échouer dans nos urgences. Elle avait quand même tenu à réveillonner donc elle avait même pris le temps de passer le déjeuner du 25 avec sa famille avant de venir nous voir, m’expliqua-t-elle.

Alors on teste toutes les articulations pour vérifier comme diraient nos orthopédistes préférés, si c’est cassé ou pas cassé. C’était pas cassé, tout fonctionnait à merveille. Elle aurait même pu faire des claquettes si elle n’avait pas eu cette sciatalgie S1. Cette sciatalquoi votre honneur ? Cette douleur dans la fesse à type de décharge électrique descendant le long de la face postérieure de la jambe, Alfred. Suis donc un peu bon dieu de bon diou.

L’interne vient revoir la patiente derrière moi, RàS, normal, roger, no soucaï. On se regarde et elle me dit : « bon typiquement elle, on la laisse sortir avec des antalgiques et on la revoit dans un mois en consult neuro. Je te laisse faire la pres[cription] ? »

Pendant que je rédige la-dite pres’, l’interne parle de madame M. à notre grande chef sioux des urgences. La grande chef sioux, c’est celle qui gère tous les petits indiens que nous sommes pour vérifier qu’on ne tue personne et que même parfois, elle sauve des vies. Alors la GCS (Grande Chef Sioux, suis Alfred suis !) nous dit que bon les cocottes on est bien gentilles, mais les cocottes la cinétique ! La cinéquoi ?

Bon Alfred. Tu commences à sérieusement me… Hein voilà. Tu m’as comprise. La cinétique c’est la vitesse. Plus t’as de vitesse, plus ça va taper fort. Plus ça va taper fort, plus ça va faire mal. Plus ça va faire mal… Plus ça va faire mal. Du coup mettons, si une personne lambda telle que madame M. tombe de sa chaise et se cogne la hanche, pas très vite, elle va se faire mal mais ça va aller. Mais si la même madame M. se mange un plot en ciment en étant compressée par une voiture, là les dégâts vont commencer à arriver. Tu comprends ? Oui, donc on fait quoi ? On prescrit un scanner de contrôle.

Le scanner de contrôle arrive, mon interne peste un peu parce qu’elle aurait bien aimé faire sortir la patiente et diminué le nombre de patients aux urgences. On regarde le scanner et on fait « putain de bordel de merde ». Fracture bilatérale du cotyle non déplacée, double fracture du sacrum non déplacée. Globalement, elle s’était cassé le bassin dans les règles de l’art.

On se regarde, on regarde madame M. à travers la vitre du poste de soin. Nous avons actuellement une bombe à retardement dans les urgences, qui peut marcher, danser, engueuler son mari comme personne. Mais si elle fait un pas de travers, elle peut se déplacer l’une ou l’autre fracture et là elle aura mal, très mal.

« Du coup… On l’hospitalise ?
– Ouais… Ouais ouais ouais.
– Mais si tu l’avais faite sortir, et que ça lui ai été arrivée dans la rue, il se serait passé quoi ?
– Tais toi.
– Hein ?
– Non mais tais toi. Je veux pas savoir. Va faire un ECG tiens ça t’occupera ».

Mon interne était pâle et transpirante. On était littéralement passées à deux doigts de la catastrophe. Si jamais la GCS n’avait pas été là… Avec des si on referait le monde, et pas que pour le meilleur.

Verdun m’a tuer

« COMMENT CA VOUS VOULEZ VOIR MA BELETTE ?
– Non madame, je vous ai demandé si vous étiez PRÊTE !
– VOUS VOULEZ QUE JE RÉPÈTE ? JE VOUS AI DÉJÀ PARLE DE VERDUN ?
Oui au moins cinquante fois non racontez moi pendant que je vous fais le pansement.
– VOUS VOULEZ DU CIMENT ? DÉSOLÉE JE SUIS SOURDE. »

Dimanche, garde de la joie aux urgences. De la joie parce que c’est le jour du seigneur et qu’il faut pas déconner, agnostique je suis j’aime bien la grasse mat’ pendant que les croyants vont à la messe mais aussi parce qu’on est à J-5 des partiels et qu’il faut pas déconner, je suis loin d’avoir fini de réviser.

Trêve de plaisanterie, passons à la rigolade, j’arrive dans le box 6, je tente de remonter les manches de ma blouse pour m’atteler à mon premier patient avant de me souvenir que c’est une blanche à manches courtes. Je passe outre, je les remonte mentalement et je me présente à madame Colette, quatre-vingt quinze ans (l’âge c’est comme le poids, au bout d’un certain nombre ça vaut le coup de l’écrire en toute lettre pour se rendre compte de l’ampleur), qui vient pour chute à domicile. Elle n’a strictement rien, mise à part une jambe qui fouite. Elle aurait pu fuiter, mais comme madame Colette dit fouiter et qu’on a déjà suffisamment du mal à se comprendre elle et moi, si elle dit que sa jambe fouite c’est qu’elle fouite. Heureusement qu’elle ne fouette pas sinon j’étais repartie pour un tour de belette, de blette et autres prises de tête.

Sa jambe qui fouite, c’est son oedème des membres inférieurs qui s’écoule goutte à goutte par une phlyctène au niveau de son mollet. Si j’avais été plombier j’aurais bien resserré deux ou trois écrous mais comme je ne suis qu’externe j’ai préféré faire un pansement (note pour plus tard : penser à passer un CAP plomberie pour madame Colette).

Elle m’impressionne cette petite dame. Elle est là, toute ratatinée, toute paniquée par sa chute mais elle est là. Elle est autonome, c’est-à-dire qu’à quatre-vingt quinze ans, elle est encore chez elle. Des aides viennent régulièrement, mais elle peut rester chez elle avec tous ses petits objets et ses petites manies, ses petites habitudes et ses petites joies du quotidien.

Pendant mon examen clinique, j’en profite pour lui ausculter le cœur. J’ai réussi à lui faire comprendre qu’il fallait qu’elle arrête de parler (« COMMENT CA VOUS AVEZ PLEURE ? »), je ferme les yeux et je me concentre.
pa poum, pa poum,                  pa poum, pa poum, pa poum,    pa poum, pa poum            pa poum
Aussi (ir)régulier qu’un coucou asthmatique, on prescrit donc un ECG. Pendant l’ECG, madame Colette me parle de Verdun pour la première fois.

« VOUS SAVEZ MADEMOISELLE LA GUERRE C’EST UNE CHOSE TERRIBLE, J’Y AI PERDU MON MARI ET MES FILS. VERDUN C’ÉTAIT HORRIBLE COMME LE GOLFE SAUF QUE VERDUN C’ÉTAIT PIRE PARCE QUE MES FILS SONT MORTS ET VERDUN JE VEUX MOURIR. »

Ça m’a mis la puce à l’oreille. En soi, les personnes âgées ont une tendance à la dépression donc le fait qu’elle veuille mourir est à explorer mais ne m’étonne pas. Non c’est plutôt Verdun. Verdun, ça rime avec 1920. 1920, c’est l’année de naissance de madame Colette. Or Verdun, selon mes (pauvres, très pauvres (non non je n’avais pas 8 de moyenne en histoire-géo au lycée)) souvenirs d’histoire, c’était avant 1920. Donc soit nous sommes face à une personne ayant inventé la machine à remonter le temps, soit madame Colette commence lentement mais sûrement à perdre la boule.

« Madame, on est en quelle année ?
– VOUS VOULEZ DE LA PÂTÉE ?
– Non l’ANNÉE!
– AH MAIS IL FALLAIT LE DIRE AVANT ! ON EST EN 2008.
– C’est qui le PRÉSIDENT ?
– LE PETIT QUI CRIE.
– … Sarkozy ?
– OUI LUI ! IL EST PAS MORT A VERDUN LUI, C’EST TOUJOURS LES MEILLEURS QUI PARTENT. »

Miiiiiiiip. La machine à ECG m’indique fièrement qu’elle a fini son travail, qui me montre que le cœur de madame Colette n’arrive plus arriver à aligner deux pa poum d’affiler sans faire n’importe quoi, c’est ce qu’on appelle une AC/FA.

Alors l’interne se démène un peu partout pour trouver une place dans les étages à notre doyenne de la soirée pendant que moi je me démène pour trouver la coordonnée de la nièce de madame Colette. Elle se souvient en tout et pour tout de son nom et de sa ville. Après une enquête digne de Colombo, je finis par dénicher son numéro de téléphone sur internet et prends ma plus belle voix pour qu’on me réponde :

« QUOI ? VOUS FAITES PARTIE D’UN CLUB DE DANSE ?
– Non madame, je vous appelle des URGENCES.
– AH CA TOMBE BIEN PARCE QUE JE NE PEUX PLUS DANSER, J’AI QUATRE-VINGT NEUF ANS ET DEMI MOI MADAME. »

Alors  je comprends que :
– la surdité est héréditaire
– je vais avoir des acouphènes en rentrant chez moi à force de me faire crier dans les oreilles
– la seule famille de ma patiente est une dame fort sympathique d’un âge avancée, en fauteuil roulant, à deux heures de route
– madame Colette, ma petite patiente qui fouite partout sur le brancard, est une dame de quatre-vingt quinze ans avec une maladie cardiaque non stabilisée et une démence débutante, qui était autonome jusqu’à présent devra probablement aller pour le reste de ses jours en maison de retraite.
Et ça, ça me serre le cœur.

On la regarde partir vers les étages où elle sera hospitalisée. Mon interne me la désigne et me demande si j’ai déjà entendu parler du syndrome de glissement. Ma tête fait oui oui et mon coeur fait non non. Le syndrome de glissement, c’est quand une personne âgée hospitalisée se laisse aller. Elle n’a tout simplement plus envie de vivre et se désintéresse de toutes choses, aussi bien consciemment qu’inconsciemment. Elle n’a plus envie de regarder Question pour un champion, tombe de plus souvent, se fait de plus en plus pipi dessus alors que cela n’était jamais arrivé et refuse de manger son flamby du midi alors qu’elle adorait ça. Elle se laisse mourir.

Alors madame Colette, qui ne sait pas que ces fils ne sont pas morts à Verdun, et qui pense qu’on va la renvoyer chez elle en deux temps trois mouvements, elle qui était autonome et qui allait vaillamment aller acheter sa demie baguette tous les jours à huit heures trente quatre, madame Colette qui aime le rose mais pas le violet parce que ça ne lui va pas au teint, madame Colette qui fouite partout, ne rentrera pas chez elle ce soir. Ni demain. Ni dans trois semaines.

C’est question de pragmatisme, elle ne se souviendra jamais de prendre ses médicaments et un jour elle oubliera aussi de fermer la porte de chez elle voire le gaz. C’est mieux pour elle qu’elle soit entourée, mais on sait que c’est le début de la fin. J’espère qu’il y aura des gens pour avoir la patience de l’écouter de Verdun là où elle ira, et qui feront semblant d’oublier l’histoire avec elle.

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Brève vision d’avenir de madame Colette et de ses futurs soignants

Deux poids deux mesures

Elle marche dans les couloirs de l’hôpital qu’elle connait par coeur. Le bruit de son pas pressé la précède, suivi non loin de celui des roues mal huilées de son chariot. Elle vole de chambre en chambre, telle une super héroïne toute de blanc vêtue, distribuant médicaments, sourires et réconfort. Elle est belle, elle est vivante.

Soudain, elle sent que ça revient. La chose est là de nouveau. C’est juste comme une petite brûlure au début. Elle l’ignore, continue de voler de patient en aiguille, d’aiguille en tube. Elles sont deux pour s’occuper de tout le service, si jamais elle s’arrête elle laissera sa collègue toute seule pendant plusieurs heures, le temps qu’un remplaçant arrive. S’il arrive. Alors elle serre les dents, ravale ses larmes et continue.

Trois heures et quarante six minutes plus tard, elle débarque aux urgences. Cela fait aussi deux cents vingt six minutes, ou encore treize milles cinq cent soixante secondes. Vous avez déjà essayé de compter jusqu’à treize milles cinq cent soixante ? Moi non plus, mais ça a l’air diablement long.

Elle est pliée en deux sur un brancard, l’équipe s’affaire autour d’elle pour la soulager. On ne saurait dire qui de sa blouse ou d’elle est la plus blanche.

Cela fait trois mois qu’elle n’était pas venue. Trois mois de répit, trois mois de bonheur, trois mois d’angoisse anticipatrice en attendant que cela revienne. Elle souffre du syndrome de Cacchi-Ricci, un de ses reins est malformé et lui lance de temps à autre des signes de mécontentement, tels que les coliques néphrétiques. Il parait que c’est l’une des pires douleurs que l’on puisse ressentir et elle, ma super héroïne de Marvel, elle en a tous les mois.

Vite, on la sonde (deux litres d’urine dans la vessie mon dieu), vite, on la met sous morphine (EVA à 10/10 mon dieu), vite, on la laisse tranquille pour qu’elle puisse se reposer.

Au moment de quitter la chambre, elle se tourne vers nous et nous dit entre un spasme et un sanglot « Je suis désolée d’être venue, je sais que les urgences sont encombrées en ce moment mais j’en pouvais plus. Je suis désolée, tellement désolée. »

Elle est désolée. Désolée d’être malade, désolée d’être venue nous déranger, désolée d’être malade, désolée de déranger les malades dont elle s’occupe elle d’habitude. Elle est désolée.

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Il est venu aux urgences. Il a peur, il ne se reconnait plus. Il s’est levé et a essayé de vivre sa journée comme d’habitude mais c’était trop. En sortant du boulot, il a pris le métro et a zappé le dodo pour venir directement nous voir nous, les urgences. Il a défié vents et marrées et cinq heures d’attente dans cette salle moche aux sièges durs et à la machine à cafés insipides pour qu’on le voit.

Il est trois heures du matin, et je rentre dans son box. Costume trois pièces, rasé de près et l’air angoissé.

Il commence : »Je suis désolée d’être venu mais j’ai peur. Regardez docteur. »

Je regarde la joue qu’il me tend, puis l’autre et me sent obligée de le faire préciser ce qui l’amène. A part le fait qu’il mette trop de parfum, je n’ai rien senti, rien vu.

« Mais si, regardez docteur ! Là ! »

Là, du bout de son doigt, je vois un bouton. Un bouton de rasage. Il y a en un deuxième et un troisième qui se battent en duel sur son menton, et un quatrième perdu quelque part sur sa mâchoire.

« Docteur, pourquoi j’ai plus de boutons que d’habitude ? Je ne comprends pas, je n’ai rien changé pourtant. Suis-je malade ? Est-ce que ça pourrait être un cancer ? »

Deux options s’offrent à moi :
a) encastrer sa tête contre le mur à ma gauche parce que je suis fatiguée, qu’il est trois heures du matin et que je n’ai pas encore eu le temps de manger
b) prendre son angoisse (pas les boutons) pour une maladie à part entière et auto-digérer mon estomac en attendant

Le petit b) s’impose à moi car je ne veux pas finir en prison, je prends un tabouret et en tâtant de ci de là j’apprends que son père est mort il n’y a pas si longtemps et que son entreprise annonce une fusion et qui dit fusion dit licenciement et lui pauvre petit employé qui vient d’être embauché ne pèse pas bien lourd. Tout cela en une seule phrase ou presque.

Je ne vais pas vous mentir, il respirait si peu entre ses mots que j’ai décroché quelques secondes, pensant à la patiente du box d’à côté, celle avec le Cacchi-Ricci (que je m’étais entraîné à prononcer entre temps) et la morphine. Elle dort maintenant. Je n’ai pas le droit de traiter ces deux patient différemment, de leur porter un intérêt différent. Certes elle a mal, et son cas est une urgence. Certes il est trois heures du matin, et il vient nous casser les pieds avec ses boutons mais il a autant besoin d’attention qu’elle, même si c’est moins longtemps et qu’il repartira avec une adresse de CMP (Centre Médico-Psychologique), il en avait besoin. Ils en avaient besoin.

Zéro pointé

Elle est tellement mignonne. C’est la deuxième patiente que je vois chaque jour, juste après le très gentil mais très imposant (de par sa taille et de par la quantité de soins qu’il nécessite) éthylique chronique monsieur R. Elle, elle ressemble plutôt à une petite souris d’un conte pour enfant.

Madame S. (pour Souris donc si vous suivez) est là car elle a mal au ventre. Quoi de plus normal dans un service de digestif, me direz-vous. Elle avait tellement mal au ventre qu’elle ne pouvait plus parler, plus manger, plus parler, plus respirer, plus vivre. Cette douleur est partie brutalement, à peine le temps de dire trois mississipis, pouf envolée vers d’autres contrées épigastriques à torturer de pauvres gens. On lui a diagnostiqué une mésentérite, que l’on a attribuée à un point gris entouré de blanc sur un scanner, logé confortablement dans son pancréas. Il est pas gros son point, pas un vrai poing ou alors celui d’un tout petit enfant qu’on aurait miniaturisé pour être encore plus riquiqui. Mais cela reste un point.

Comme ce point ne nous permettait pas de mettre un point final dans le dossier de madame S., on l’a envoyée faire une écho-endoscopie, pour faire des poinctions (des ponctions de point du coup, si vous suivez toujours). C’est prévu pour la semaine prochaine.

Aujourd’hui, j’ai dit au revoir à madame S. Elle va faire ses examens en ambulatoire et rentre chez elle. Notre conversation touche à sa fin, je m’apprête à lui serrer la main, mais je vois qu’elle veut me dire quelque chose : « Dites… Vous savez ce point, ce tout petit point de mon pancréas, qu’est-ce que c’est ? »

Elle me dit ça comme ça mais ses yeux disent « pasunetumeurpasunetumeurpasunetumeur ». Comme je mets un petit temps à répondre, elle reprend : « cela ne peut pas être une tumeur, pas vrai ? », ce qui veut dire « dites moi que ce petit point n’est qu’un petit point, qu’un tout tout tout tout petit point qui ne va pas faire d’autres petits points ».

« On ne peut pas savoir, c’est pour cela que l’on vous envoie faire d’autres examens. On va faire une biopsie pour connaître la nature exacte du point.
– D’accord, on ne peut pas savoir. Mais si c’était une tumeur ? »

Et là je ne sais pas pourquoi je n’ai pas tout simplement répondu « Alors on fera ensemble ce qu’on pourra pour combattre cette tumeur ». Cela parait si facile maintenant, de prononcer ces douze mots, douze tout petits mots, aussi petit que le point du pancréas de Madame S. Mais je ne sais pas, ma sympathie pour elle a pris le dessus et avec elle la peur et le flot d’angoisse et du coup de douze mots je suis passée à quatre mots si ridicules que…

« Ben je sais pas.
– J’ai peur. [reflot d’angoisse, elle a peur]
– On ne peut pas savoir, c’est pour cela que l’on vous envoie faire d’autres examens. On va faire une biopsie pour connaître la nature exacte du point. »

Elle avait tellement peur et j’avais tellement peur de sa peur, peur que sa peur me fasse peur et me touche, peur pour elle, peur pour moi que j’ai répondu exactement la même chose qu’à la première question. Elle aurait pu parler à un robot cela n’aurait pas été différent, j’aurais pu lui répondre 42 et cela n’aurait pas été différent non plus. Elle s’est figée, a souri d’une façon crispée d’une manière que je n’oublierai jamais, de la manière de la personne qui comprend qu’elle n’aura rien de plus, à la manière du serveur qui se rend compte qu’il n’aura pas de pourboire, à la manière de votre sœur quand votre oncle lui a encore offert un cadeau affreux à Noël, à la manière de la patiente qui comprend que son docteur panique.

« D’accord merci. Bonne continuation dans vos études. »

Ce fut la fin de notre échange et des jours après encore je m’en veux. Je m’en veux de lui avoir laissé transparaître la peur de point, d’avoir laissé ma sympathie prendre le dessus sur mon empathie, de ne pas l’avoir rassurée correctement, de ne pas avoir fini l’échange autrement, de m’être laissée rentrée moi, dans ses soins à elle. C’est son point et ma peur n’avait rien à voir là dedans. Je voudrais tellement changer ma réponse, la rassurer, au moins lui montrer un brin d’humanité mais non. J’ai mis mon plus beau casque et je me la suis jouée Daft Punk parce que je ne savais pas quoi répondre, parce que je ne savais pas réagir face à mes sentiments qui prenaient toute la place dans cette chambre.

Maintenant, avant de rentrer dans la chambre d’un patient, je prends ma peur et mes angoisses pour mes patients, je les roule en boule et les range dans un carton dans ma tête. Je vérifie trois fois que la boîte est bien fermée, je respire, et j’entre. Un jour je l’espère, je n’aurais plus besoin de la boîte.