Concertation pluriexterne

Cela fait maintenant quelques temps que monsieur C. est dans notre service. Je me souviens encore du jour où il est arrivé. L’externe avait commencé son « entrée », c’est-à-dire le point qu’on fait d’abord sur son dossier, puis en allant voir le patient, en lui parlant et en l’examinant. Quand j’ai ouvert la porte de la chambre, j’ai capté son regard de détresse, que j’ai rapidement compris en commençant l’interrogatoire.

En lisant son compte rendu, on pouvait apprendre qu’il avait un syndrome de Korsakoff (72 points compte triple au scrabble) qui se manifeste par des :

I/ Oublis à mesure : « Monsieur, vous avez compris pourquoi vous êtes ici ? – Grand dieu non ! Personne ne m’a jamais expliqué ! – Mais vous vous rendez bien compte que l’étudiant ici présent vient de passer un quart d’heure à parler de ça avec vous ?! »

II/ Fabulations : « Comment ça ça fait deux mois que je suis hospitalisé ? Puisque je vous dis que je me suis baladé dans le jardin du Palais Royal hier ! Vous voulez que je vous montre le ticket de caisse pour les ramens que j’ai mangé rue Saint Anne aussi ?? »

III/ Fausses reconnaissances : « Ah Bertrand ! Ca fait longtemps qu’on s’est pas fait une bouffe ! T’habites toujours à Montreuil ? » Non monsieur, ça c’est le chef de la salle…

Un vrai cas d’école, même dans les livres ce n’est pas aussi beau. Je me souviens d’avoir du apprendre la description de ce syndrome en première année de médecine, de la joie que j’avais à travailler de la sémiologie, même si je n’en comprenais pas la moitié, que c’était de la médecine, de la vraie, et non pas des choses ennuyeuses à savoir par coeur comme « Réaumur a étudié la digestion avant Spallanzani ». Je m’en souviens des années après et je ne sais toujours pas qui sont ces personnes !

Toujours est-il que le syndrome de Korsakoff est du à une carence en vitamine B1, que ce soit à cause d’un alcoolisme chronique ou d’une dénutrition profonde et de longue durée. Donc, le traitement, même si son efficacité est limitée, consiste à rééduquer la mémoire du patient, mais aussi à lui apporter la vitamine et les calories qui lui manquent. C’est pourquoi on trouve dans sa chambre une collection de compléments alimentaires aux goûts divers et variés : chocolat, caramel, pomme, fruits rouges… Enfin, ils ne sont pas censés s’entasser, ils sont censés être bus à raison de un par jour, mais voilà, monsieur C. oublie de les boire, oublie pourquoi ils sont là, et on ne peut pas vraiment lui reprocher puisque que c’est le principe de sa maladie.

Nous avons donc mis en place une stratégie : envoyer les externes le faire prendre un complément tous les jours pour être sûr qu’il soit correctement renutri. Ils sont trois dans ma salle, on fait un pow wow où je leur explique leur mission, qu’ils l’acceptent ou non car ils n’ont pas le choix. Ils ont tout bien compris et repartent vaquer à leurs occupations.

A la fin de la matinée, je leur demande :

« Alors, qui a fait prendre son complément à monsieur C ?

– Moi ! » ont-ils répondu en coeur.

Car oui, ils ne se sont pas concertés et sont tous allés, les uns après les autres, à petit coeur vaillant rien d’impossible, voir monsieur C et le faire prendre sa crème hypercalorique. Le pauvre homme avait déjà oublié en avoir pris une, puis deux quelques minutes auparavant et ne s’était pas plaint une seule fois.

C’est pourquoi maintenant, quand on lit nos transmissions, on peut voir :

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Vaut mieux trois tiens que un tu l’auras ?

Deux poids deux mesures

Elle marche dans les couloirs de l’hôpital qu’elle connait par coeur. Le bruit de son pas pressé la précède, suivi non loin de celui des roues mal huilées de son chariot. Elle vole de chambre en chambre, telle une super héroïne toute de blanc vêtue, distribuant médicaments, sourires et réconfort. Elle est belle, elle est vivante.

Soudain, elle sent que ça revient. La chose est là de nouveau. C’est juste comme une petite brûlure au début. Elle l’ignore, continue de voler de patient en aiguille, d’aiguille en tube. Elles sont deux pour s’occuper de tout le service, si jamais elle s’arrête elle laissera sa collègue toute seule pendant plusieurs heures, le temps qu’un remplaçant arrive. S’il arrive. Alors elle serre les dents, ravale ses larmes et continue.

Trois heures et quarante six minutes plus tard, elle débarque aux urgences. Cela fait aussi deux cents vingt six minutes, ou encore treize milles cinq cent soixante secondes. Vous avez déjà essayé de compter jusqu’à treize milles cinq cent soixante ? Moi non plus, mais ça a l’air diablement long.

Elle est pliée en deux sur un brancard, l’équipe s’affaire autour d’elle pour la soulager. On ne saurait dire qui de sa blouse ou d’elle est la plus blanche.

Cela fait trois mois qu’elle n’était pas venue. Trois mois de répit, trois mois de bonheur, trois mois d’angoisse anticipatrice en attendant que cela revienne. Elle souffre du syndrome de Cacchi-Ricci, un de ses reins est malformé et lui lance de temps à autre des signes de mécontentement, tels que les coliques néphrétiques. Il parait que c’est l’une des pires douleurs que l’on puisse ressentir et elle, ma super héroïne de Marvel, elle en a tous les mois.

Vite, on la sonde (deux litres d’urine dans la vessie mon dieu), vite, on la met sous morphine (EVA à 10/10 mon dieu), vite, on la laisse tranquille pour qu’elle puisse se reposer.

Au moment de quitter la chambre, elle se tourne vers nous et nous dit entre un spasme et un sanglot « Je suis désolée d’être venue, je sais que les urgences sont encombrées en ce moment mais j’en pouvais plus. Je suis désolée, tellement désolée. »

Elle est désolée. Désolée d’être malade, désolée d’être venue nous déranger, désolée d’être malade, désolée de déranger les malades dont elle s’occupe elle d’habitude. Elle est désolée.

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Il est venu aux urgences. Il a peur, il ne se reconnait plus. Il s’est levé et a essayé de vivre sa journée comme d’habitude mais c’était trop. En sortant du boulot, il a pris le métro et a zappé le dodo pour venir directement nous voir nous, les urgences. Il a défié vents et marrées et cinq heures d’attente dans cette salle moche aux sièges durs et à la machine à cafés insipides pour qu’on le voit.

Il est trois heures du matin, et je rentre dans son box. Costume trois pièces, rasé de près et l’air angoissé.

Il commence : »Je suis désolée d’être venu mais j’ai peur. Regardez docteur. »

Je regarde la joue qu’il me tend, puis l’autre et me sent obligée de le faire préciser ce qui l’amène. A part le fait qu’il mette trop de parfum, je n’ai rien senti, rien vu.

« Mais si, regardez docteur ! Là ! »

Là, du bout de son doigt, je vois un bouton. Un bouton de rasage. Il y a en un deuxième et un troisième qui se battent en duel sur son menton, et un quatrième perdu quelque part sur sa mâchoire.

« Docteur, pourquoi j’ai plus de boutons que d’habitude ? Je ne comprends pas, je n’ai rien changé pourtant. Suis-je malade ? Est-ce que ça pourrait être un cancer ? »

Deux options s’offrent à moi :
a) encastrer sa tête contre le mur à ma gauche parce que je suis fatiguée, qu’il est trois heures du matin et que je n’ai pas encore eu le temps de manger
b) prendre son angoisse (pas les boutons) pour une maladie à part entière et auto-digérer mon estomac en attendant

Le petit b) s’impose à moi car je ne veux pas finir en prison, je prends un tabouret et en tâtant de ci de là j’apprends que son père est mort il n’y a pas si longtemps et que son entreprise annonce une fusion et qui dit fusion dit licenciement et lui pauvre petit employé qui vient d’être embauché ne pèse pas bien lourd. Tout cela en une seule phrase ou presque.

Je ne vais pas vous mentir, il respirait si peu entre ses mots que j’ai décroché quelques secondes, pensant à la patiente du box d’à côté, celle avec le Cacchi-Ricci (que je m’étais entraîné à prononcer entre temps) et la morphine. Elle dort maintenant. Je n’ai pas le droit de traiter ces deux patient différemment, de leur porter un intérêt différent. Certes elle a mal, et son cas est une urgence. Certes il est trois heures du matin, et il vient nous casser les pieds avec ses boutons mais il a autant besoin d’attention qu’elle, même si c’est moins longtemps et qu’il repartira avec une adresse de CMP (Centre Médico-Psychologique), il en avait besoin. Ils en avaient besoin.

Ensemble et c’est tout

Dans mon service, il y a de tout. Il y a un patient qui refuse de se laver depuis deux semaines. Il y a cette femme qui hurle à la mort chaque fois qu’elle a un sursaut de conscience et qu’elle se rend compte qu’elle est à l’hôpital (c’est-à-dire toutes les demi-heures depuis un an). Et il y a madame Ite et madame Ique.

Madame Ite et madame Ique ne se connaissaient pas. Madame Ite est peintre de son état, coutière à ses heures perdues et est à moitié paralysée. Madame Ique est épileptique, myoclonique, algique ainsi que tout un tas d’autres mots en ique pas très sympathiques qui font qu’elle ne peut plus être que l’ombre ses symptômes.

Moi je m’occupe de madame Ique. Chaque fois que je viens la voir, ça ne va pas. Elle est tellement stressée que ses myoclonies s’aggravent et on dirait un personne de dessin animé qui aurait avalé un bourdon. Mais quand elle se met à parler avec madame Ite, ou même de madame Ite… J’aimerais qu’elle soit tout le temps comme ça, aussi enjouée. Elles sont copains comme cochons et ça fait plaisir à voir. Elles ont leurs blagues entre elles et piquent des fous rires à des moments inopinés comme deux adolescentes de cinquante ans.

Madame Ite ne peut plus contrôler ses sphincters vésicaux et anaux. Elle s’en fiche, c’est une guerrière. Elle va tout récupérer. Enfin techniquement, elle veut tout récupérer et se donne les moyens pour le faire. Madame Ique l’encourage. C’est donc tout naturellement que lors d’une observation quotidienne, madame Ique me dit :

Madame Ique : Aujourd’hui, on y croit !
L’embryon médical : Ah bon ? Qu’est-ce qu’il se passe aujourd’hui de particulier ?
Madame Ite : Je me retiens !
L’embryon médical : Vous vous retenez ?
Madame Ique : Elle en a marre des couches.
Madame Ite : Oui j’en ai marre des couches. Donc là, je me retiens. Et quand on m’apportera le bassin, j’essaierai de pousser.
Madame Ique : Oui, elle va essayer de pousser !

J’apprends plus tard de la bouche de madame Ique qu’elles y sont arrivées, ensemble. Elles ont poussé ensemble et madame Ite a enfin repris le contrôle de son rectum, tel le vaillant capitaine de navire dans la tempête de l’ischémie médullaire. Enfin je dis de la bouche, j’aurais plutôt du dire que j’ai accouru lorsque j’ai entendu des cris digne d’un PSG-OM au stade des princes dans la chambre de madame Ite et de madame Ique.

Aujourd’hui madame Ite est partie vers l’océan de la rééducation, laissant madame Ique. Je les soupçonne fortement d’avoir échangé leurs 06 depuis que j’ai vu madame Ique rigoler toute seule devant son portable. Des fois la vie à l’hôpital, c’est quand même vachement chouette.