Semaine 1

Cela va faire deux semaines que le gouvernement a enforcé les premières mesures de protection de la population, et une semaine que notre service a complètement changé. On a eu 24h pour vider tous les lits, 48h pour mettre en place les mesures de sécurité, recevoir le matériel et préparer les esprits et nous avons ouvert notre unité Covid.  Pour l’instant, nous n’avons pas beaucoup de patients mais à terme nous serons amenés à en gérer près de quatre vingt s’il le faut.

Personne parmi nous n’a été formé pour cela. Dans notre service, nous avons une orientation plutôt neurologique et pour nous aider nous avons recruté des médecins extérieurs. Nous avons donc une équipe composée de : 2 chefs à orientation neuro, 1 interne à orientation neuro, 2 médecins du sport, 1 pédiatre, 1 rhumatologue. Un seul point commun : l’envie d’aider. On se regarde, on sait que ça va être difficile.

On doit tout construire de zéro. Les protocoles pour recevoir et faire sortir les patients, commence organiser le bal des soignants dans les chambres, apprendre à être systématique. On se projette, on prépare des situations à l’avance en s’imaginant comme cela va être.

On reçoit notre premier patient, qui a besoin d’oxygène. Ca va. Deuxième patient, qui est juste très fatigué. Ok. Troisième patient, qui a des troubles cognitifs et qui ne peut pas rentrer chez lui. Je gère. Quatrième patient. Quand elle est partie de là où elle venait elle allait bien, petite fièvre, petite toux, rien de méchant, ils avaient besoin de l’isoler du reste de leur unité pour limiter le reste de contamination donc bien sûr qu’on la prend.

Quand elle arrive, elle est dys-pnéique (qui respire mal, comme une patate), poly-pnéique (qui respire vite, comme une patate mais rapide), elle est marbrée (comme le gâteau mais c’est pas bon signe). Elle est non communicante, grabataire depuis des années, et donc non réanimatoire, c’est-à-dire qu’elle ne fait pas partie des critères d’intubation et de prise en charge dans un service de réanimation. Ce qui signifie que soit on arrive à la stabiliser là maintenant tout de suite, soit on va devoir l’accompagner le plus confortablement possible.

On monte l’oxygène, on lui donne les médicaments que l’on sait peut-être marcher dans le cadre d’une infection à Covid19 mais on est pas trop sûrs mais on tente quand même. Je passe la voir à intervalles réguliers, parfois dans sa chambre, habillée en cosmonaute de la tête aux pieds, mais le plus souvent par la fenêtre de sa chambre. En effet, cela prend au moins cinq vraies minutes à s’habiller de façon sécuritaire, la même pour se déshabiller, et je ne peux pas me permettre de perdre ce temps là systématiquement. Alors je suis (presque) scotchée à la vitre, à regarder sa poitrine se soulever de loin. C’est toujours aussi rapide et j’entends de loin que ça grésille. Elle est en train de s’étouffer.

C’est là que se pose la terrible, la difficile question de : quand est-ce qu’on arrête d’essayer de la sauver, et qu’on la soulage ? On n’est jamais seul pour ce genre de choses, on se réunit entre médecins, on appelle des collègues spécialistes au téléphone. Et on décide de commencer la sédation de phase terminale. Cela ne se voit pas quand j’écris, mais dans mon esprit, c’est en lettres d’or que ces mots sont marqués. Ils sont solennels, durs, nécessaires.

Je prescris de la morphine, du midazolam et de la scopolamine. Le bon cocktail de toute sédation pour soulager l’asphyxie et faire en sorte que le patient meurt en s’endormant tranquillement et non pas en s’étouffant. Je passe la voir par la vitre. Je me rends compte qu’on lui a laissé le masque chirurgical qu’on met aux patients quand on va les voir, pour nous protéger nous. Mais ça la gêne pour respirer. Je pèse le pour, le contre, mais en vrai j’ai déjà commencé à m’habiller pour aller l’installer correctement. J’aurais aimé que l’on fasse ça pour moi.

Je crois que le plus terrible dans tout ça, c’est qu’on interdit aux familles de venir, même dans les derniers moments, en raison du risque infectieux. On les tient au courant par téléphone mais on ne peut pas faire grand chose de plus. Je lui tiens la main, quelques secondes, mes gants contre sa peau qui se refroidit progressivement, puis je sors de la chambre. Je pleure un peu je crois.

C’est la première mais pas la dernière.

La suite demain.

Concertation pluriexterne

Cela fait maintenant quelques temps que monsieur C. est dans notre service. Je me souviens encore du jour où il est arrivé. L’externe avait commencé son « entrée », c’est-à-dire le point qu’on fait d’abord sur son dossier, puis en allant voir le patient, en lui parlant et en l’examinant. Quand j’ai ouvert la porte de la chambre, j’ai capté son regard de détresse, que j’ai rapidement compris en commençant l’interrogatoire.

En lisant son compte rendu, on pouvait apprendre qu’il avait un syndrome de Korsakoff (72 points compte triple au scrabble) qui se manifeste par des :

I/ Oublis à mesure : « Monsieur, vous avez compris pourquoi vous êtes ici ? – Grand dieu non ! Personne ne m’a jamais expliqué ! – Mais vous vous rendez bien compte que l’étudiant ici présent vient de passer un quart d’heure à parler de ça avec vous ?! »

II/ Fabulations : « Comment ça ça fait deux mois que je suis hospitalisé ? Puisque je vous dis que je me suis baladé dans le jardin du Palais Royal hier ! Vous voulez que je vous montre le ticket de caisse pour les ramens que j’ai mangé rue Saint Anne aussi ?? »

III/ Fausses reconnaissances : « Ah Bertrand ! Ca fait longtemps qu’on s’est pas fait une bouffe ! T’habites toujours à Montreuil ? » Non monsieur, ça c’est le chef de la salle…

Un vrai cas d’école, même dans les livres ce n’est pas aussi beau. Je me souviens d’avoir du apprendre la description de ce syndrome en première année de médecine, de la joie que j’avais à travailler de la sémiologie, même si je n’en comprenais pas la moitié, que c’était de la médecine, de la vraie, et non pas des choses ennuyeuses à savoir par coeur comme « Réaumur a étudié la digestion avant Spallanzani ». Je m’en souviens des années après et je ne sais toujours pas qui sont ces personnes !

Toujours est-il que le syndrome de Korsakoff est du à une carence en vitamine B1, que ce soit à cause d’un alcoolisme chronique ou d’une dénutrition profonde et de longue durée. Donc, le traitement, même si son efficacité est limitée, consiste à rééduquer la mémoire du patient, mais aussi à lui apporter la vitamine et les calories qui lui manquent. C’est pourquoi on trouve dans sa chambre une collection de compléments alimentaires aux goûts divers et variés : chocolat, caramel, pomme, fruits rouges… Enfin, ils ne sont pas censés s’entasser, ils sont censés être bus à raison de un par jour, mais voilà, monsieur C. oublie de les boire, oublie pourquoi ils sont là, et on ne peut pas vraiment lui reprocher puisque que c’est le principe de sa maladie.

Nous avons donc mis en place une stratégie : envoyer les externes le faire prendre un complément tous les jours pour être sûr qu’il soit correctement renutri. Ils sont trois dans ma salle, on fait un pow wow où je leur explique leur mission, qu’ils l’acceptent ou non car ils n’ont pas le choix. Ils ont tout bien compris et repartent vaquer à leurs occupations.

A la fin de la matinée, je leur demande :

« Alors, qui a fait prendre son complément à monsieur C ?

– Moi ! » ont-ils répondu en coeur.

Car oui, ils ne se sont pas concertés et sont tous allés, les uns après les autres, à petit coeur vaillant rien d’impossible, voir monsieur C et le faire prendre sa crème hypercalorique. Le pauvre homme avait déjà oublié en avoir pris une, puis deux quelques minutes auparavant et ne s’était pas plaint une seule fois.

C’est pourquoi maintenant, quand on lit nos transmissions, on peut voir :

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Vaut mieux trois tiens que un tu l’auras ?

Gueule cassée

« Antécédents : autolyse par arme à feu ».

Voilà les premiers mots du dossier de monsieur M. Autolyse, c’est le mot pour faire joli pour dire qu’il a essayé de s’ôter la vie avec son fusil de chasse. En lisant ces mots, j’imaginais bien la scène comme dans les films, monsieur M. assis au milieu d’une grande vide, sur sa chaise à bascule, son labrador chocolat à ses pieds, son fusil. Plan large sur l’ensemble de la grange, on zoome progressivement. Monsieur M., impassible, rapproche le canon sous sa mâchoire, le chien a la tête posé sur ses pieds. Gros plan sur la tête de Monsieur M., regard droit devant lui, à la fois vide et déterminé. On entend juste le coup de feu. Bang. Plan sur l’extérieur de la grange, des oiseaux s’envolent de la forêt en arrière plan et le chien aboie. Fondu noir.

Bon, ce que le film ne dit pas, c’est qu’en fait monsieur M. vivait dans un appartement, qu’il avait un tel coup dans le nez que son suicide s’est transformé en tentative de suicide grâce à l’intervention de l’alcool et de sa voisine.

Je suis donc rentrée dans sa chambre, pensant trouver un monsieur à qui il manquait éventuellement un bout de mâchoire, de pommette, souriant et détendu, venant pour son syndrome cérébelleux. Hop hop hop, doigt-nez talon-genou polygone de sustentation et tout le monde rigole.

Il lui manquait les deux maxillaires. Monsieur M. n’avait plus de mâchoire supérieure, sa lèvre s’affaissant à l’intérieur de sa bouche, découvrant sa langue. Ses joues pendent de chaque côté sans leur support. Son zygomatique droit n’est plus, son oeil droit non plus. Son oeil gauche est vitreux, aveugle. Monsieur M. est une gueule cassée.

Albert Jugon, secrétaire général de l’Union des Blessés de la Face et de la Tête, mutilé lors de la première guerre mondiale

Cassée par la vie, par l’alcool, par la balle, par son âme, par sa détresse, par sa solitude. Monsieur M. s’est cassé la gueule, au sens figuré comme au sens propre.

Là, j’ai cette pensée horrible : « Heureusement qu’il ne peut pas me voir. Heureusement mon dieu. » Je n’ose pas imaginer ma tête à ce moment là, comme je n’ose pas imaginer la tête de cette homme. Et pourtant, il existe bel et bien. Il est là, en face de moi. Ça me serre le cœur de savoir que quelqu’un non seulement a été suffisamment désespéré pour tenter de se suicider, mais que même si on l’a sauvé, cela sera très difficile de se reconstruire.

Mais ça, c’était avant que je comprenne que monsieur M. ne savait pas où on était. Ne savait quelle année on était. Ne savait pas qui lui parlait. Savait à peine qui il était. Et là, cette pensée affreuse me heurte de plein fouet : sait-il seulement à quoi il ressemble ? Il est aveugle, il ne peut pas se voir, se comparer aux autres. A-t-il notion de sa différence ? Se rappelle-t-il qu’il y a quelque chose d’autre qu’un trou béant à la place d’une bouche ? Que cette bouche peut rire, chanter, embrasser, mange, aimer, parler ? Le sait-il seulement ? Sait-il que l’on peut vivre et que l’on peut mourir ? Que lui a essayé de mourir ? Si monsieur M, le monsieur M. d’avant « l’autolyse par arme à feu », se rendait compte de la situation dans laquelle il se trouve, choisirait-il de vivre ou de mourir ?

Nous, le personnel soignant, le maintenons en vie. Mais que maintenons-nous réellement ? Une idée, la notion, le souvenir de ce qu’il était avant ? Mais pour qui ? Pas pour lui en tout cas, il ne sait plus tout ça, et ne peut même pas retenir la date. Il sait à peu près qu’il est monsieur M. Pas pour sa famille, il n’en a pas. Pas pour ses amis, il n’en a visiblement pas non plus. Pas pour nous, techniquement nous ne le connaissons pas, c’est un patient comme un autre que l’on essaye d’aider, d’accompagner du mieux que nous pouvons, en essuyant sa bave, en l’alimentant via gastrostomie.

La seule réponse que j’ai trouvé à cette question, c’est pour l’éthique, pour la loi. Parce que nous le devons. Mais est-ce vraiment humain ? Le vrai monsieur M. en pleine possession de ses moyens, que répondrait-il ? Je ne sais pas, personne ne le sait. Il n’est plus là. Le regarder ne me dérange pas. Il ne m’effraie pas, ne me fait pas peur, ne me dégoûte pas. Il m’interroge juste, l’énorme béance lui servant de visage faisant écho à l’énorme trou de doutes que je transporte chaque jour, face à chaque patient : « est-ce que je suis en train de faire est juste ? »