Reboot

« Mademoiselle ? Qu’est-ce qu’il m’est arrivé ? J’ai un peu mal à la tête… J’ai l’impression d’émerger. Je crois que je me suis cogné la tête… Juste une question, est-ce que je vais remarcher ? »

Il n’arrête pas de s’agiter sur son brancard. J’essaye tant bien que mal d’agrafer sa plaie du scalp mais il n’arrête pas de jacasser. L’envie de lui fermer la bouche à l’aide des agrafes me traverse brièvement l’esprit. Jamais je ne suis autant contenue face à un patient. Mais pourquoi ? Il veut simplement savoir ce qu’il s’est passé.

C’est assez simple en réalité : il est tombé en vélo, s’est méchamment cogné la tête contre le sol et s’est ouvert le scalp. On a fait un scan de contrôle, aucune atteinte cérébrale, pas de fracture. Tout baigne. Mais pourtant, il souffre, et nous fait souffrir aussi. En effet, monsieur G « émerge » toutes les deux minutes. Toutes les deux minutes, il retrouve ses esprits, se demande où il est et ce qu’il s’est passé. Cinquante fois, on lui a dit qu’il n’aurait pas de séquelles et qu’il allait rentrer chez lui. Cinquante-et-une fois, il nous a demandé ce que était son pronostic et si on allait le garder.

On a beau le rassurer encore et toujours, il continue de nous répéter la même chose tel le PNJ moyen dans un jeu vidéo. J’aimerais bien appuyer sur A pour passer les moments chiants de la conversation, mais malheureusement pour moi aujourd’hui, j’ai affaire à de vrais êtres humains en médecin et non pas des amas de pixels. On aurait dit un dresseur pokémon dont on aurait croisé la route parce qu’on a pas fait attention où on regardait et qu’on serait obligé de se battre, où dans le cas échéant de répondre à ses questions. « Embryon médical utilise fuite. Embryon médical pointe un pauvre infirmier qui n’a rien fait en disant qu’elle a des choses à faire. Embryon médical s’enfuit en courant. »

Je suis pas très fière de la vingtaine de fois où je l’ai esquivé. Ce n’est pas de sa faute. Vous imaginez ? Vous réveillez sans cesse dans un endroit inconnu, ne pas savoir ce qui nous est arrivé et personne nous répond, et pire, un mec allongé sur le lit aux draps jaunes dégueulasses nous demande de fermer notre gueule. C’est comme un die and retry sauf que c’est ta vie. Au bout d’un moment, le personnel en a eu marre car il nous interrompait sans cesse dans le moindre de nos gestes, quitte à nous insulter, et nous empêchait de prendre en charge les autres patients. On l’a donc mis dans un box à part. Il a tellement hurlé qu’on a préféré le remettre dans la salle commune pour ne pas faire peur aux gens.

Soudain, j’ai eu ce que j’appelle la fulgurance de quatre heures du matin, c’est-à-dire ce moment où tu es tellement fatigué, que des idées géniales dont tu ne fais jamais rien à cause de ladite fatigue pointent le bout de leur nez. Je lui ai écrit un mot. Pas un seul mot hein, plusieurs mots pour faire des phrases qui lui expliquaient ce qui lui était arrivé et qui répondait à toutes ses questions dans l’ordre. Mon CCA s’est moqué de moi avec l’infirmier mais j’ai quand même été le donner. « Tu t’es crue dans Memento ? T’es pas Christopher Nolan ! »

Et bien je crois que j’ai fait amende pour toutes les fois où j’ai appuyé sur A avec un aubergiste d’un jeu vidéo (ou un paysan ne soyons pas sectaires).  Il a lu et relu ce mot, le serrant parfois contre sa poitrine comme si c’était tout ce qui lui restait au monde. Ça l’a calmé en cinq minutes. Il ne nous parlait plus. Il ne criait plus sur les autres patients. Je passais le voir de temps à autre et j’ai pu constater qu’il émergeait pour de vrai cette fois. Il se souvenait de quand j’étais venu le voir l’heure précédente. Il se souvenait de m’avoir parlé de ses hobbies.

Je suis partie à 8h30 quand la relève est arrivée, le cerveau à marée basse mais le coeur en joie parce que j’avais enfin servi à quelque chose dans ma courte carrière d’étudiante en médecine. J’avais aidé quelqu’un.