Comme un oiseau

Aujourd’hui, j’ai regardé des oiseaux voler pendant un quart d’heure. Je ne pensais pas dire ça un jour, mais c’était un moment magnifique. Ils étaient une centaine, peut-être deux cents, posés sur des fils électriques, sur un toit. Soudainement, une partie d’entre eux s’envolait, comme s’ils allaient s’enfuir loin, migrer au Sud. Je les imaginais parcourir des centaines de kilomètres, flirtant avec les couches de la stratosphère. Mais il n’en était rien. Ils allaient se poser tous sur un même arbre, une cinquantaine de mètres plus loin. Ils piaillaient, bougeaient dans tous les sens si bien qu’ils faisaient tomber toutes les feuilles de cet arbre, comme s’il pleuvait de l’automne. Puis, ils s’envolaient de nouveau pour retourner sur leurs fils. Puis ils revenaient sur l’arbre. Puis sur les fils. Puis sur l’arbre. Encore et encore. J’ai du m’en aller au bout d’un moment. Quand je suis partie, ils étaient encore en train de faire leur petit manège.

Aujourd’hui, j’ai vu monsieur B. Cela faisait maintenant une semaine que je le suivais pour une cure d’immunoglobuline, dans le cadre de sa neuropathie non étiquetée. Monsieur B. ne pouvait même plus marcher seul, et maintenant il retourne à la salle de sport soulever de la fonte.

J’étais partie me renseigner pour un éventuel retour chez lui en taxi. Quand je suis revenue dans sa chambre, il était exactement là où je l’avais laissé. Debout, les papiers de sa mutuelle à la main. Il se grattait machinalement la cuisse et ses yeux bougeaient très vite de droite à gauche et de gauche à droite. J’ai commencé à lui parler, quand je me suis rendue compte qu’il ne m’écoutait pas. Monsieur B. n’était plus là. Monsieur B avait une « absence ». Son corps était là, mais plus son esprit.

« Monsieur B. ? », j’ai dit. Pas de réponse. « Vous m’entendez ? ». Pas de réponse (Ø réaction, comme j’ai noté dans son dossier). J’ai fait deux pas, pour lui toucher doucement la main.

« Monsieur B. ?
– Oui.
– Monsieur B., vous me comprenez ?
– Oui. »

J’ai eu l’impression qu’il était revenu donc je lui ai lâché la main. Tenir la main des patients n’est pas vraiment dans la charte des médecins, ou tout du moins ne le serait pas s’il en existait une.

« Monsieur B., vous avez fait une absence, vous vous en êtes rendu compte ? » Pas de réponse. Je lui ai repris la main.

« Monsie…
– Oh arrêtez de me hurler dessus. (je parlais fort pour faire un stimulus auditif)
– Excusez moi.
[pas de réponse] »

Je me suis écartée de lui. Pendant les crises d’absence, il n’y a rien à faire, sinon attendre. Cela finit toujours par passer. On peut avoir parfois l’impression que la crise s’arrête car la personne nous répond, mais en réalité les personnes atteintes d’absence peuvent parler durant leurs crises.

Soudain, monsieur B. s’est arrêté de se gratter machinalement la cuisse, et ses yeux ont ralenti. Il était revenu.

« Monsieur B., est-ce que vous m’entendez ? » Il fit un bond monstrueux.

« Mais qu’est-ce que vous faites là ? Quand est-ce que vous êtes rentrée ? Et surtout, qui êtes vous ?
– Je suis une étudiante en médecine, nous nous sommes parlés il y a cinq minutes, vous vous en souvenez ?
– Euh. Je suis où là ?
– A l’hôpital.
– Quel jour ?
– Vendredi.
– Ah. Immunoglobulines hein ?
– Oui, immunoglobulines.
– Absence hein ?
– Effectivement.
– Je crois que je vous connais. Ah mais oui, je me souviens de vous, on s’est vus lundi.
– On s’est également vu tout à l’heure, on a parlé transports, ça vous dit quelque chose ?
– Ah oui le taxi… Ca me fait un peu comme un déjà-vu. »

Pendant un quart d’heure, on s’est parlés. Il était anxieux à l’idée d’avoir fait une crise, chose que je peux comprendre. Puis soudainement, il m’a demandée : « Mais, vous êtes déjà revenue ? Alors, le taxi ? »

Je l’ai regardé avec des yeux ronds, puis ça m’a frappée. Il venait d’oublier une nouvelle fois sa crise, et d’oublier qu’il avait oublié sa crise, et toutes les explications que je lui avais données à l’instant, sur son absence et sur le taxi. J’ai du lui réexpliquer une nouvelle fois.

Il m’a écoutée, et sa voix s’est brisée. « Pourquoi est-ce que ça m’arrive à moi ? Je ne comprends pas, pourquoi moi ? Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi putain, pourquoi. Dites moi pourquoi. »

Je ne savais pas pourquoi. Ça ressemblait à de l’épilepsie à type d’absence mais tous les tests qui auraient pu diagnostiquer une épilepsie étaient revenus normaux. Je n’arrivais à penser qu’aux oiseaux. J’étais restée là, plantée dans la rue pendant un quart d’heure à les regarder voler du point A  au point B, puis du point B au point A encore. Pendant ce quart d’heure, je me suis creusée la tête pour savoir ce qu’il passait par la tête de ces piafs pour qu’ils fassent ça. Qu’ils migrent, ok, ça je peux comprendre. Qu’ils se posent à un endroit, ok. Qu’ils changent d’endroit où se poser, ok. Mais qu’ils fassent ça en boucle ? Ça n’avait aucun sens commun et ça m’avait poursuivi toute la matinée. C’était une bonne question, « Pourquoi putain, pourquoi volez vous ainsi ? » J’avais envie de le dire, à monsieur B. De raconter l’histoire des oiseaux, et de lui dire que nous, simples spectateurs, sommes obligés de répondre « je ne sais pas » plus de fois que nous aimerions l’avouer. Comme si les impulsions électriques de son cerveau à lui faisaient des boucles comme les oiseaux dans le ciel, au lieu d’aller dans les endroits prévus, dans le lobe frontal, dans le lobe cingulaire, dans son petit orteil droit.

Je l’ai regardé, et je n’ai pas pu. Monsieur B. est non voyant depuis sa naissance. Il n’a jamais vu d’oiseau de sa vie, n’a jamais pu les regarder voler. Il peut l’imaginer, grâce au bruit qu’ils font quand ils se déplacent, mais jamais il ne verra le magnifique mouvement qu’ils font quand ils virent de bord tous ensemble tout d’un coup. C’est tellement gracieux, tellement spontané. J’avais l’impression qu’il aurait manqué la moitié de l’histoire s’il ne pouvait s’imaginer les oiseaux en train de voler. Alors j’ai juste dit « je suis désolée, je ne sais pas, mais je peux vous promettre qu’on continuera d’explorer toutes les pistes que l’on connait à ce jour ».

Quand je repense à monsieur B. je repense aux oiseaux. Je l’imagine voler avec eux pendant ces absences, comme s’il faisait partie de leur formation. Je l’imagine libre l’espace de deux minutes, jouant avec les nuages, avant de revenir parmi nous. Ceux qui regardons les oiseaux voler.

Do ré mi fa sol

Elle avait un pull gris et un jean bleu. Son tee shirt était d’un rouge écarlate, comme sa bouche, soulignée par un incroyable rouge à lèvre. Ça peut vous sembler banal, mais le simple fait de rentrer dans une chambre et de trouver un patient habillé de ses habits me remplit de joie. Je viens de passer deux mois en réanimation neurologique, où la pudeur n’existe pas et où les patients sont vêtus en tout et pour tout des blouses moches fournies par l’hôpital, qui se ferment dans le dos par des boutons. Ils sont ainsi plus facile à laver par les aides soignants quand ils ne peuvent plus le faire seuls. Patient habillé de ses propres vêtements, patient qui va à peu près bien. Patient conscient, patient vivant.

Elle vient pour une neuropathie multifocale à bloc de conduction. Globalement, les gaines de myéline entourant ses nerfs et assurant une bonne conduction de l’influx nerveux sont parties en vacances en Papouasie Nouvelle Guinée. Sans elle. Du coup, elle a des nerfs, sans myéline. Autant vous dire que ses muscles ne marchent plus très bien.

On parle. Je l’aime bien, elle a du peps. Je l’ai dérangée en plein travail, elle était en train d’étudier des partitions de musique. Elle est chef de choeur me dit-elle, pour enfants, adolescents et adultes. Ça me fait rêver, de voir ma petite patiente à la bouche écarlate en train de mener des dizaines de gens pour produire l’accord parfait. Je lui dis, ce à quoi elle me répond d’un air triste : « Oh c’est sympa, mais vous savez, moi j’étais pianiste. »

Pianiste. Je regarde ses mains. Pianiste. Tous les muscles de ses doigts sont atrophiés. Pianiste. Elle ne peut même plus les étendre, les tenir droit ne serait-ce qu’un dixième de seconde. Pianiste. Ça me fait pleurer, d’imaginer ma petite patiente à la bouche écarlate de devoir renoncer à la passion d’une vie.

Ce n’est pas parce que les patients sont habillés avec leurs propres vêtements que tout est beau. Des gaines de myéline partent en vacances et des doigts restent suspendus  au dessus les touches ivoires et ébènes d’un piano sans plus jamais les toucher.