La cinétique des catastrophes

Un jour d’été, Julie laissa son lapin, Jules, jouer dans le jardin de la maison familiale. Jules bondissait d’un massif de fleurs à l’autre, gambadant joyeusement dans les hautes herbes. Hautes, parce que le père de Julie, Julien, avait encore eu la flemme de tondre la pelouse, comme lui faisait remarquer un peu trop souvent à son goût, Julia, sa tendre épouse depuis maintenant dix sept ans.

Un peu plus loin se trouvait Didier Tourcoing, le chat des voisins, manifestement  manquaient d’imagination pour les noms, ou alors en avaient un tout petit peu trop. Didier Tourcoing se prélassait au soleil, trônant sur les tuiles du mur mitoyen entre les jardins des deux voisins.

Soudain, un camion poubelle entra dans la rue, avec son lot de bruits et d’odeurs, ce qui incommoda notre ami le chat. Celui-ci s’étira, et se prépara à retourner dans la maison de ses maîtres, quand un mouvement inhabituel attira son regard. Là, dans les hautes herbes, une petite boule de poils noirs à sang chaud batifolait avec la nature environnante. Ni une ni deux, son instinct de chasseur reprit le dessus, et Didier Tourcoing se mit en chasse.

Julia était excédée. Elle avait comptée et cela faisait maintenant sept fois qu’elle avait demandé à ce ventre à bière de Julien de tondre cette pelouse. L’herbe était devenue tellement haute qu’on aurait pu organiser un safari. Elle se promit de lui faire payer, et alla chercher elle même la tondeuse. Elle allait la mettre en route quand elle aperçut sa fille en train de lire dans un coin de ce foutoir de jardin. « Julie, rentre s’il te plaît pendant que JE tonds la pelouse ». Elle avait dit le « je » très fort pour que Julien le remarque, mais il ne lui répondit que par un ronflement sonore. Julia allait prendre un malin plaisir à le réveiller, peut être même à lui tondre un bout d’orteil, qui sait. Juste un petit bout. Le petit doigt de pied n’avait jamais servi à rien pas vrai ?

Didier Tourcoing était caché dans un massif de bégonias. Sa proie était dans sa ligne de mire, parfait. Les yeux rivés sur le lapin, il était tendu, prêt à bondir dès qu’il sentirait le moment parfait. Son arrière train oscillait de gauche à droite. Chaque muscle de son corps était prêt. Il allait s’élancer, quand soudain Julie attrapa fermement Jules. Celui-ci se débattit, tapant du pied dans l’air mais la jeune fille tint bon. Sa mère allait tondre la pelouse, elle ne voulait pas prendre le risque d’avoir du hachis de lapin pendant le dîner. Didier Tourcoing était dépité. Il se lécha la patte pour se réconforter, quand un énorme bruit le fit sursauter et détaler ventre à terre. Une machine du diable avait commencé à hacher menu l’herbe du jardin et se dirigeait droit vers lui. Ni une ni deux, il retourna chez ses maîtres au goût douteux.

Julien fut réveillé en sursaut par le bruit des camions poubelles. Il entendit ensuite sa femme sortir la tondeuse à gazon en faisant le plus de bruit possible, reconnaissant là les prémices de son énervement. Quand elle était en colère, Julia avait une adorable fossette sur la joue droite qui le faisait fondre. Il adorait la voir en colère et avouait parfois provoquer des disputes rien que pour voir cette petite fossette. Quand elle mit la machine en route, il fit mine de se réveiller, l’embrassa dans le cou et lui prit la tondeuse des mains. Elle haussa les yeux au ciel et rentra à l’intérieur. Elle avait la fossette. Il tondit la pelouse.

Dans cette histoire, beaucoup de choses auraient pu mal se passer. Jules aurait pu être mangé par Didier Tourcoing. Julia aurait pu raser de près le petit orteil de Julien ce qui aurait causé du tort à leur union, une certaine rancoeur des non dits et peut être même une liaison revancharde suivi d’un divorce non moins revanchard et d’une lutte sans merci pour la garde de Julie et Jules. Non, vraiment, tout ceci aurait pu beaucoup plus mal se passer. Mais il n’en a rien été, et la vie a suivi son cours.

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– De garde aux urgences le jour de Noël, le 25 décembre –

« Je vous jure docteur, si ma mère vivait encore je jurerais sur sa propre vie (paix aie son âme), je ne l’ai pas fait exprès. Si jamais j’avais su je l’aurais pas fait. Enfin je veux dire, jamais je l’aurais fait sciemment hein qu’on soit bien d’accord hein docteur. Mais c’est pas faute. »

Derrière ce flot ininterrompu de paroles se trouve monsieur M., vaillant et logorrhéique mari de madame M. Hier soir, veille de Noël, madame M. avait pris un peu plus de temps que d’habitude pour sortir de la voiture, côté siège passager.  Monsieur, lassé des embouteillages et pressé de se mettre enfin les pieds sous la table, n’avait qu’une envie : se garer. Une fois sa femme descendue, il commença à ajuster sa voiture dans la place de parking car elle n’était pas tout à fait droite. Seul petit souci : sa femme n’avait pas eu le temps de sortir, et lorsque que monsieur M. avança, il coinça la malheureuse entre la portière et un plot en ciment. Ouille, fit madame M. Crac, fit la portière. Putain de bordel de merde, fit le mari.

C’est donc en boitillant que madame M. était venue s’échouer dans nos urgences. Elle avait quand même tenu à réveillonner donc elle avait même pris le temps de passer le déjeuner du 25 avec sa famille avant de venir nous voir, m’expliqua-t-elle.

Alors on teste toutes les articulations pour vérifier comme diraient nos orthopédistes préférés, si c’est cassé ou pas cassé. C’était pas cassé, tout fonctionnait à merveille. Elle aurait même pu faire des claquettes si elle n’avait pas eu cette sciatalgie S1. Cette sciatalquoi votre honneur ? Cette douleur dans la fesse à type de décharge électrique descendant le long de la face postérieure de la jambe, Alfred. Suis donc un peu bon dieu de bon diou.

L’interne vient revoir la patiente derrière moi, RàS, normal, roger, no soucaï. On se regarde et elle me dit : « bon typiquement elle, on la laisse sortir avec des antalgiques et on la revoit dans un mois en consult neuro. Je te laisse faire la pres[cription] ? »

Pendant que je rédige la-dite pres’, l’interne parle de madame M. à notre grande chef sioux des urgences. La grande chef sioux, c’est celle qui gère tous les petits indiens que nous sommes pour vérifier qu’on ne tue personne et que même parfois, elle sauve des vies. Alors la GCS (Grande Chef Sioux, suis Alfred suis !) nous dit que bon les cocottes on est bien gentilles, mais les cocottes la cinétique ! La cinéquoi ?

Bon Alfred. Tu commences à sérieusement me… Hein voilà. Tu m’as comprise. La cinétique c’est la vitesse. Plus t’as de vitesse, plus ça va taper fort. Plus ça va taper fort, plus ça va faire mal. Plus ça va faire mal… Plus ça va faire mal. Du coup mettons, si une personne lambda telle que madame M. tombe de sa chaise et se cogne la hanche, pas très vite, elle va se faire mal mais ça va aller. Mais si la même madame M. se mange un plot en ciment en étant compressée par une voiture, là les dégâts vont commencer à arriver. Tu comprends ? Oui, donc on fait quoi ? On prescrit un scanner de contrôle.

Le scanner de contrôle arrive, mon interne peste un peu parce qu’elle aurait bien aimé faire sortir la patiente et diminué le nombre de patients aux urgences. On regarde le scanner et on fait « putain de bordel de merde ». Fracture bilatérale du cotyle non déplacée, double fracture du sacrum non déplacée. Globalement, elle s’était cassé le bassin dans les règles de l’art.

On se regarde, on regarde madame M. à travers la vitre du poste de soin. Nous avons actuellement une bombe à retardement dans les urgences, qui peut marcher, danser, engueuler son mari comme personne. Mais si elle fait un pas de travers, elle peut se déplacer l’une ou l’autre fracture et là elle aura mal, très mal.

« Du coup… On l’hospitalise ?
– Ouais… Ouais ouais ouais.
– Mais si tu l’avais faite sortir, et que ça lui ai été arrivée dans la rue, il se serait passé quoi ?
– Tais toi.
– Hein ?
– Non mais tais toi. Je veux pas savoir. Va faire un ECG tiens ça t’occupera ».

Mon interne était pâle et transpirante. On était littéralement passées à deux doigts de la catastrophe. Si jamais la GCS n’avait pas été là… Avec des si on referait le monde, et pas que pour le meilleur.

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C’est Noël en réanimation !

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En réa, hors de question d’apporter un vrai ou un faux sapin qui amènent bestioles ou aiguilles qui se glissent partout… Du coup on a fait un sapin en champ stérile !

Joyeux Noël à tous et à toutes !