J’attends

Je me suis rendue compte que si j’ai tant repoussé le moment de raconter cette histoire, mon histoire, c’était que le fait de la mettre par écrit allait la rendre réelle. Comme un secret, qui une fois confié, ne devient plus tout à fait un secret mais plutôt un fait. J’ai essayé mille fois de commencer à écrire mais j’ai arrêté mille fois, avec toujours une bonne excuse : la fatigue, le manque d’inspiration, pas les bons mots, pas le bon jour. Je me suis décidée au bout de trente six heures sans sommeil, enfermée à l’intérieur de moi, car je sens que si je ne parle pas je vais devenir folle. Les médicaments me donnent le vertige et la douleur me fait perdre le sens commun. J’ai besoin de mettre des mots, que l’on sache, pour me sentir moins seule. Une sorte de SOS à The Police, une bouteille jetée dans la mer d’Internet. J’aimerais vous dire que je ressemble à une héroïne de série, fatiguée mais maquillage impeccable, en déshabillé de soie mais qui pourrait être belle dans un sac poubelle avec un verre de Chardonnay à la main. La vérité est plutôt que j’écris ça certes en pyjama mais en pilou pour que ce soit plus doux, avec la tête de quelqu’un qui aurait gardé une vingtaine d’enfants de six ans à l’occasion d’un anniversaire, à l’eau et au pain sec dans l’espérance que je puisse un jour dormir. C’était pour vous poser le décor, mais je vous invite à plutôt m’imaginer en Carry Bradshaw, ce sera préférable pour vous et moi.

Depuis bientôt six mois, je suis incapable de marcher normalement. J’ai décompensé une maladie extrêmement rare, que l’on qualifie en médecine d’orpheline. Je crois qu’après tout le terme est assez bien choisi on se sent tellement isolé que l’on est un peu orphelin, comme Harry Potter chez les Dursley. Mon corps est mon placard. Je cherche encore la baguette magique, je vous ferais signe si je la trouve.

Mon genou a arrêté de fonctionner correctement d’un seul coup. On a fini par comprendre que cela faisait longtemps, des années en réalité, qu’il ne marchait plus normalement et que je m’étais tout simplement habituée, que la restriction avait fini par devenir ma normalité. Mais ce lundi d’octobre, tout a basculé. Une douleur sourde m’a envahie et ne m’a plus quittée.

Je me suis dit que cela allait passer, mais le lendemain quand j’ai essayé de me lever je me suis effondrée. L’articulation n’a juste pas tenu le coup. Je suis allée voir des médecins, j’ai passé des examens. J’ai découvert le terme patient. Avant, je le connaissais mais je n’en avais pas vraiment saisi le sens. Je pensais que c’était quelqu’un qui patiente dans la salle d’attente. Le patient. Mais ce que je n’avais pas compris, c’est qu’on ne patiente pas qu’en salle d’attente. On patiente pour avoir le secrétariat au téléphone, qu’iil faut parfois appeler des dizaines de fois pour avoir un être humain au téléphone. On patiente jusqu’à la date du rendez-vous. On patiente dans la salle d’attente. On patiente durant l’examen, essayant d’analyser la tête du médecin, pour déceler si une ride d’expression pourrait trahir un diagnostic. On patiente pour avoir les résultats des bilans, qu’on finit par nous donner sans rien nous expliquer. On patiente pour revoir le médecin pour qu’il nous explique ce que les bilans veulent dire. On patiente à la pharmacie pour recevoir des médicaments. On patiente le temps que le corps guérisse, et c’est peut être cela le plus long. En tant que médecin, je n’avais jamais compris à quel point le temps était long quand on est malade. Être patient, c’est faire face au doute, à l’incertitude, aux inquiétudes qui nous rongent et de devoir attendre encore et encore pour avoir des réponses à nos questions. Et parfois, les réponses à ces questions soulèvent encore d’autres questions et on a rien à faire d’autre que d’attendre de nouveau pour ces nouvelles questions. Même si la maladie de la personne ne rend pas dépendant au sens physique du terme, elle rend dépendant d’autres personnes, le personnel médical, détenteur du savoir.

Le résultat de tous ces examens était que mon corps s’était retourné contre moi et avait ossifié un tendon, le tendon rotulien qui sert à plier et déplier le genou, qui sert à marcher, à courir, à aller faire les courses, à prendre les transports en commun, à tenir debout, à vivre. Moi qui avait décidé de me reprendre en main durant l’été, de me secouer et de faire face à l’autre maladie qui me minait auparavant, je me suis fait couper les ailes. Les jambes plutôt, mais le résultat est le même : je suis devenue dépendante. Le moindre pas me coutait, les marches sont devenues des montagnes, les rebords de trottoir un peu trop hauts des sommets inaccessibles, le magasin en face de chez moi un paradis perdu. Je ne pouvais plus rien faire seule.

Alors j’ai pris mon courage à deux mains puisque je ne pouvais plus prendre mes jambes à mon cou. Mise au pied du mur j’ai fait face comme je le pouvais. Jongler d’un côté ma sixième année de médecine, la tant redoutée dernière année avec le concours en juin qui décide du destin de huit milles étudiants en médecine. De l’autre, ma santé chancelante. J’ai mis mon cerveau sur pause et je me suis laissée porter par l’équipe médicale qui m’entourait.

Ils n’avaient jamais vu de cas comme moi, alors je me promenais dans les couloirs (traduction : je parcourais en béquille les dix pas séparant les portes des différents secteurs) comme une VIP (Very Important Patient) ; tout le monde me connaissait. On envoyait les étudiants m’examiner pour apprendre. Cela me faisait rire, car c’est exactement ce que l’on faisait dans le stage où j’étais présentement, aller voir les patients les plus intéressants, apprendre par coeur leur histoire pour mieux s’approprier une maladie, un symptôme. Et ça me faisait pleurer car si j’étais celle qu’on examinait je n’étais pas celle qui examinait.

J’ai continué d’aller en stage pour valider mon année, à mi temps, partageant encore une fois mon corps et mon esprit entre études de santé et santé tout court. Je ne pouvais même pas rentrer dans certaines chambres en isolement avec mes béquilles. Je peinais à examiner les patients, tenant en équilibre sur une jambe tel le flamant rose moyen (note pour plus tard : ne pas porter de pantalon rose quand on tient sur un pied sinon cela fait rire les patients (note pour la note : est-ce une mauvaise chose finalement ?)). Je me sentais plus patiente que soignante, un imposteur en blouse blanche qui venait pointer à l’hôpital uniquement pour valider l’année en cours et non plus pour apprendre. Comment aurais-je pu, planant à cause des médicaments antalgiques, envahie par la douleur, restant à peine une heure en stage avant de demander avec une tête de chien battue si je pouvais rentrer chez moi ? Je devais vraiment avoir l’air mal en point car cela marchait à chaque fois.

J’ai perdu ma motivation, mon amour pour la médecine. J’avais envie de pleurer chaque fois que je devais voir un patient. Parfois je pleurais vraiment. Qu’est-ce que j’ai pu pleurer depuis le début de cette histoire. Je ne sais pas si c’est la douleur, la colère, la tristesse, la solitude, la haine de moi ou tout à la fois. Tout ce que je peux vous dire c’est que l’adage « pleure tu pisseras moins » est complètement faux. J’ai toujours une aussi petite vessie pour mon plus grand malheur, et pourtant c’est pas faute de pleurer. J’avais juste envie d’être vraiment malade, de n’avoir rien à faire d’autre que d’être malade et non pas de me forcer à travailler jour après jour malgré la douleur et la fatigue en rentrant chez moi après six heures de rééducation.

Trois fois par semaine je suis allée au centre de réadaptation fonctionnelle à quarante minutes de chez moi en ambulance ne respectant pas les limitations de vitesse, soit à une heure de route pour les gens normaux. Si vous voulez des sensations fortes, n’allez pas dans les parcs d’attraction mais suivez plutôt des ambulanciers en retard dans leur planning, ils sont capables de passer de zéro à cent kilomètres heures en une demie seconde et zigzagent mieux que les asiatiques qui font du roller entre des plots sur internet.

En rééducation, on y trouve de tout mais surtout des vieux. Inscrite d’emblée à la balnéothérapie, je me suis retrouvée nez à nez avec une dizaine de septuagénaires mâles post prothèses de hanche/ de genou fixant ma pauvre personne, consciente de mon aspect en maillot de bain boitillant jusqu’à la piscine. Je m’étais toujours imaginée la balnéothérapie comme un dérivé d’aquagym avec un fond de Véronique et Davina mais en réalité il s’agit plutôt de faire des pointes de pied sur la longueur du bassin et réapprendre à tenir sur un pied en s’aidant de la poussée d’Archimède. J’espère que pour ma postérité vous continuez de vous imaginer Carry Bradshaw en maillot de bain plutôt que la vrai moi bloblottant dans la piscine. On fait également de la musculation et de la kinésithérapie. Au final, on enchaîne les activités sans pause toute la matinée. Je rentrais chez moi à quatorze heures, après être partie à sept heures trente. Au début, j’étais tellement épuisée que je dormais deux à trois heures chaque après-midi, me réveillant ainsi à dix sept heures, presque prête à me mettre directement en pyjama pour continuer ma nuit.

Après deux mois de rééducation, on a fini par me dire qu’il serait quand même bien que je vois un chirurgien, car malgré mes progrès il était très peu vraisemblable  que je remarche un jour normalement. Je l’ai très bien pris (non). Je suis donc allée bon gré mal gré, maugréant sur tout le chemin car j’avais l’impression d’avoir été flouée sur la marchandise. Quand j’avais vu le médecin au début, on m’avait dit qu’avec la rééducation cela passerait. Ma mère a fini par m’avouer qu’on m’avait dit dès le départ que j’aurais sûrement le droit à une opération mais mon cerveau a pris la quantité d’informations qu’il pensait pouvoir supporter, laissant cette donnée de côté. Peut-être que cela m’a protégée et que cela m’a permis de me donner à fond au centre. En étude de médecine, on nous apprend que les patients ont parfois ce mécanisme de défense lors des annonces graves comme l’annonce d’un cancer, et qu’il faut donc donner les informations en plusieurs fois pour qu’ils comprennent bien tout. Je me disais dans mon fort intérieur qu’on exagérait un peu mais mon propre cerveau m’a fait un beau doigt d’honneur.

Le chirurgien m’a donc chirurgiée (examinée), a chirurgié (regardé) mes examens, a chirurgié (réfléchi) pour finir par donner son avis chirurgical : la chirurgie était une bonne (comprendre la seule) option. Surprenant pour un chirurgien, je ne m’y attendais pas en allant à la consultation. Sarcasme mis à part, c’est le seul chirurgien à avoir chirurgié euh pardon vu pas moins de cinq personnes comme moi. Restez assis mesdames et messieurs je sais que c’est impressionnant mais il ne sert à rien de perdre son calme. Pour ceux qui n’ont pas de notion numérique en me lisant, un chirurgien spécialiste dans le genou comme le docteur que j’ai vu va faire plusieurs milliers d’opérations d’un seul type au cours de sa carrière. Petit calcul (je suis fun en soirée si vous vous posez la question) : quand j’étais en chirurgie orthopédique, le chirurgien que je suivais faisait sept PTH (prothèse totale de hanche) par jour, cinq jour par semaine, avec une semaine de vacances toutes les neuf semaines ce qui nous donne une estimation grossière de cent soixante quinze PTH par an, je vous laisse faire l’addition sur quarante ans de carrière.Tout cela pour vous dire que cinq c’est ridicule. Mais pour cette forme rare de maladie orpheline c’est énorme. Donc on a pris un rendez-vous pour une opération.

Il faut savoir que en tant qu’étudiante en médecine, je suis passée dans quelques services de chirurgie donc je connais l’envers du décor. A la fois c’est rassurant car je sais exactement comment cela va se passer, les effets secondaires des médicaments, comment les suites opératoires vont se dérouler, le jargon médical incompréhensible que l’équipe soignante utilise parfois pour que les patients ne comprennent pas. Mais à la fois ça me donne envie de partir en courant car je sais EXACTEMENT comment cela va se passer, les blagues salaces du personnel médical, comment on bétadine le site opératoire avant y compris les parties génitales, les remarques que l’on fait sur les corps des patients, les bruits du burin sur l’os, l’odeur de cochon brulé quand on cautérise les tissus. Je peux vous garantir qu’à la minute où je pose pied dans le bureau de l’anesthésiste il n’aura pas le temps de dire bonjour que je hurlerai « JEVEUXUNEANESTHESIEGENERALEMERCIAUREVOIR ». Courage, fuyons.

J’ai suivi mon petit bonhomme de chemin en rééducation et j’ai fini par être suffisamment autonome pour me passer de béquilles (HOURRA) même si mon périmètre de marche restait limité et j’ai pu quitter le centre pour passer à une prise en charge en ville. Cela aurait pu bien se passer. Ca se passait très bien au début d’ailleurs. Mais j’ai été contrainte de rester assise dix heures par jour pendant trois jours pour passer le terrible, le redoutable examen de sixième année, en version blanche pour s’entraîner. Je ne vais pas vous faire un schéma car je ne peux tout simplement pas faire un schéma sur cet ordinateur, mais la partie osseuse de mon tendon a comprimé des heures durant la graisse située juste en dessous ce qui a fini par l’enflammer. Je me suis dit que cela allait passer, ce n’était pas la première fois depuis octobre que mon genou « râlait » après quelque chose d’inhabituel.

Mais, car il y a toujours un mais dans ce genre d’histoire, un beau jour (hier), je l’ai regardé et il avait doublé de volume et était devenu rouge et chaud. C’était comme une cerise sur un gâteau un beau jour d’été sauf qu’il y avait pas de gâteau et qu’il neigeait. C’était super. Je n’ai pas pu dormir de la nuit à cause de la douleur, me relevant toutes les deux heures pour aller chercher un pack de glace pour calmer les ardeurs fiévreuses de mon articulation. La seule chose qui m’a fait tenir c’était de me dire qu’au petit matin, je pourrais appeler mon médecin pour lui demander un rendez-vous en urgence. Je patientais (encore). C’était vraiment horrible, probablement la pire nuit de ma vie. Je ne sais pas si vous avez déjà eu mal, pas mal au niveau du coupure de papier sur le bout du doigt, mais vraiment mal. Si vous avez déjà eu mal, vous savez sûrement que la douleur rend dingue. On devient littéralement fou, cela envahit complètement et on se sent incroyablement seul. J’ai été comme ça toute la nuit. Mes parents dormaient à côté mais j’ai tout fait pour ne pas les réveiller ; qu’est-ce que ça aurait changé ? J’aurais réveillé ma mère pour qu’elle me regarde souffrir sans rien pouvoir faire pour qu’ensuite elle aille travailler en n’ayant pas dormi ?

Donc ce matin là (ce matin si vous suivez bien), j’ai appelé mon médecin. La conversation s’est déroulée comme ceci

« Bonjour docteur, mon genou est rouge chaud et j’ai mal et…
– Je te coupe là je suis au ski, prescris toi des anti-inflammatoires et on en reparle dans une semaine. » (ce n’est pas mot pour mot ce qu’il a dit, probablement qu’il a formulé cela avec beaucoup plus de pincettes, mais mon cerveau a décrypté cela en un « KTHXBYE »)

Je ne vous cache pas qu’à ce moment là je me suis effondrée. Je crois que tout a lâché d’un coup. Un cocktail (pas un cosmopolitan malheureusement tmtc Carry) de manque de sommeil, de douleur, de fatigue mentale et physique, de solitude, de pression des études, de faim, de toutes les petites contrariétés que j’ai pu rencontrer depuis plusieurs mois. Je me suis mise à beugler comme un veau. Je crois que je n’ai jamais pleuré aussi fort de ma vie. Alors j’en suis là. Je me suis calmée. Je n’ai toujours pas dormi grâce à mon amie la douleur. Le médecin m’a rappelée pour me dire qu’il m’avait trouvé un rendez-vous en urgence avec un autre médecin spécialiste. Je ne dirais pas exactement que je vais bien mais je ne peux pas vous dire que je vais mal non plus. Je suis vidée. J’avais besoin de jeter ma bouteille à la mer, voilà qui est fait. Et maintenant, j’attends.

A la prochaine.

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(Re)trouvailles

Trigger warning : fausse couche, viol, VIH, malformations foetales, interruption de grossesse

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La noirceur de la nuit pèse sur ma poitrine. C’est étrange à quel point on peut tenir la respiration comme quelque chose de spontané, d’acquis, alors qu’à trois heures trente quatre du matin il est aussi difficile d’inspirer que de gravir le mont Everest. Alors je compte, comme les galériens, pour me donner un rythme et rester en vie. Inspire (un deux trois quatre). Bloque (un deux trois quatre). Expire (un deux trois quatre). Bloque (un deux trois quatre). Recommence (zéro). On dirait que les battements de mon coeur m’encouragent. Je le sens vrombir, prêt à s’échapper de ma cage thoracique. J’entends sa rythmique bourdonner dans mes oreilles, emplissant ma tête. Dieu que je déteste ces moments là. Avant, je portais tout le temps des montres, l’heure m’était indispensable. Maintenant, je les ai bannies de ma vie, leur tic tac incessant, incessamment enthousiaste me rendait folle, surtout dans des moments comme celui là, où j’ai mon propre tic tac dans la poitrine.

Je rêve que l’on m’assomme. Je rêve de réellement rêver qu’on m’assomme, car cela voudrait dire que suis (enfin) endormie. La formulation la plus juste serait que je souhaite que l’on m’assomme. J’ai un petit rictus à penser que je suis en train de me corriger moi-même, à trois heures maintenant trente sept du matin au lieu de dormir.

Ce que je vous décris là, c’est une nuit comme j’en passe souvent. Je suis épuisée toute la journée, et arrivé le soir, une fois glissée sous mes draps, l’anxiété s’empare de mon corps et me maintient éveillée, comme si le sommeil s’apparentait à une mort certaine et que m’empêcher de m’endormir, pour mon cerveau c’était me garder en vie. Cette nuit là, c’était une nuit avant une garde de 26 heures à la maternité où j’étais en stage. Tout le monde sait qu’il faut dormir une nuit avant une garde, car ce n’est pas en garde que l’on atteindra son capital sommeil de la semaine.

Cette nuit là, je n’en pouvais plus. J’avais mal, mal au ventre à cause de ma maladie, mal au coeur à cause de l’anxiété, mal à la tête à cause du manque de sommeil. J’en avais marre d’avoir mal. Marre de mes études. La maladie a mis beaucoup de choses en perspective. J’en ai marre de me tuer à travailler 20 heures par semaine à l’hôpital, pour rentrer chez moi pour travailler mais cette fois sur des supports de cours, pour être ne serait-ce qu’un peu moins mauvaise. Je ne me suis jamais considérée comme « bonne » dans mes études. Enfin, ce serait un mensonge de dire cela. J’ai surfé sur la vague de mes facilités au collège-lycée, avant de m’écraser sur le mur des capacités mnésiques et de travail extraordinaires de mes camarades de faculté. Moi qui pensais être bonne, je me suis rendue compte que tel le Formidable*, je ne m’étais jamais réellement confrontée à la difficulté. Je l’ai voulue, je l’ai eue, je n’en veux plus. Je me sens mauvaise, épuisée. J’ai envie de tout jeter par la fenêtre. Est-ce que c’est vraiment ça dont j’ai envie ? Bosser en permanence, être malade à côté et au final être toujours trop fatiguée pour sortir (et rester ensuite éveillée jusqu’à 4 heures du matin). Non, cette nuit là n’était pas une bonne nuit.

J’arrive en garde, je fais de choses que font les gens de garde. Je pose ma nourriture dans le frigo, je salue l’équipe de jour, je me mets en crocs pour être au minimum de mon sex appeal mais au maximum du confort. Je prends un, deux, puis trois cafés. Après j’arrête de compter, mais j’estime ma consommation de ce jour là à un par heure de sommeil perdue la nuit précédente. Ca fait beaucoup de cafés.

Nous sommes dans une maternité-urgences gynécologiques. En tant qu’étudiants, nous sommes principalement situés aux urgences pour aider l’interne à dégrossir le flot incessant de patientes. Les heures défilent, les femmes aussi. A 20 heures, heure du crime, nous avons déjà vu à nous deux une quarantaine de patientes. A ce moment là, ma garde bascule.

Je vois une première (une quarante-et-unième) patiente, enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

J’en vois une deuxième (une quarante-deuxième), enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

J’en vois une troisième (une quarante-troisième) patiente, enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

Je devrais peut-être vous préciser que les saignements au premier trimestre de grossesse est l’un des motifs de consultation aux urgences gynécologiques les plus fréquents. 25% des femmes auront des saignements lors du premier trimestre et mèneront joyeusement leur grossesse à terme, avant d’accoucher d’un magnifique bébé en bonne santé. Trois fausses couches d’un coup, trois femmes au bord du gouffre. Une externe qui commence à pâlir du manque de sommeil, du trop plein de café, de l’émotion de ces patientes.

J’en vois une quatrième (une quarante-quatrième). Je n’ai pas fait exprès, j’ai attrapé son dossier, je l’ai appelée, je l’ai vue. Après, je me ferais copieusement insulter par l’interne de garde car nous n’avons pas le droit de voir les patientes mineures tous seuls, en tant qu’étudiant. Mais pour le moment, j’apprends qu’elle a 16 ans et qu’elle vient d’un pays d’Afrique, mais que c’est pas son vrai pays. Elle en a traversé une demie-douzaine pour pouvoir atteindre celui-là, pour prendre le bateau et passer enfin en France. Son vrai pays n’est plus qu’un lointain souvenir. Dans son village un jour, des hommes sont arrivés. Ils ont tués tous les parents, tous les fils, se sont emparés des filles et les ont violées pendant des jours et des jours, avant de partir et de reprendre leur vie comme si de rien n’était. Elle vient pour un avortement.

Je sors du box, les larmes aux yeux. Le monde est vraiment trop cruel. (là je me fais engueuler par l’interne) On lui fait un test de diagnostic du VIH. Bien entendu, il est positif. J’ai envie de hurler.

J’en vois une cinquième (une quarante-cinquième). Elle a été envoyée par le médecin du centre d’imagerie où elle a passé sa première échographie. Ce sont des jumeaux. Ils sont tous les deux malformés et non viables. Avec l’interne, nous passons une demie heure avec elle et son compagnon à leur expliquer ce qu’il se passe. Ils sortent, hagards, et sortent en zig-zaguant des urgences, telles deux personnes bourrées qui viennent de décuver d’un seul coup après une connerie de trop.

Je sors du box, et là la fatigue, le café, les fausses couches, le viol, les foetus non viables, mon sentiment d’impuissance et d’incapacité face à ces patients, tout ça m’explose à la figure et je cours me réfugier en chambre de garde pour pleurer toutes les larmes de mon corps. Mais qu’est-ce que je fous là ? Vraiment, qu’est-ce qu’il est en train de se passer ? Qu’on soit bons ou pas, on ne peut rien pour ces patientes. Certains diraient « c’est la vie, c’est comme ça, on y peut rien et il faut avancer ». Je n’en peux plus, pourquoi ? Pourquoi se tuer à bosser autant si c’est pour que ça finisse comme cela ?

Epuisée et la mort dans l’âme, je retourne aux urgences pour m’occuper de ma sixième patiente (une quarante-sixième). Enceinte. Premier trimestre. Saignements. Fausse couche. L’interne passe sa tête dans la chambranle de la porte pour nous prévenir qu’elle arrive bientôt. La patiente se met à trembler. Elle ne peut pas pleurer, peut-être ai-je quelque part, déjà pleuré pour elle quelques minutes auparavant. J’ai l’impression qu’elle va s’évanouir. Alors je la fais parler. D’elle, de son compagnon, de leur projet bébé. De sa tante qui l’a élevée qui vient de mourir. Du bébé qui aurait du avoir son nom si cela avait été une fille. De son travail où ça ne va pas. On parle en réalité pendant 20 minutes, les « bientôt » aux urgences sont toujours très relatifs.

L’interne arrive enfin, explique à la patiente ce qui vient de lui arriver. Lui demande si elle a besoin de parler, ce à quoi elle répond par la négative. Je lis le soulagement sur le visage de l’interne, elle déteste parler aux patients, m’a-t-elle avoué lors d’une pause clope un peu plus tôt dans la journée. Alors, nous sortons toutes les trois du box. La patiente se tourne vers moi et me dit « Merci, je ne vous oublierai pas » et s’en va.

Quelque part dans mon corps, quelque chose lâche. Je ne saurais pas vous expliquer quoi, mais c’est comme si une digue c’était rompue, et que la tension accumulée s’était échappée d’un coup. Mes épaules se détendent pendant que je regarde la patiente partir. Elle se retourne, hoche la tête à mon intention et franchit les portes coulissantes séparant la salle d’attente de la rue. Dans ma tête, tout s’est calmé, tout s’est ralenti. J’ai réussi à aider quelqu’un. Dans la tourmente des urgences, j’ai servi à quelque chose. J’ai apaisé, ne serait-ce qu’un instant, la souffrance d’une personne. Je ne peux pas lui retirer comme j’aimerais tant le faire, je ne peux pas réparer les choses mais je peux accompagner. Je le savais mais je l’avais oublié. Je l’avais enfoui profondément en moi au cours de ces derniers mois, au fond de mon lit, terrassée par la douleur. J’avais repoussé toutes mes envies, toutes mes raisons d’être, je m’étais faite avalée toute entière par la maladie. Je ne ressentais plus la joie, à peine plus la tristesse. J’avais intégré le mot apathie.

Cette patiente là, sans le savoir, m’a rappelé la raison de ma présence ici, dans cet hôpital. J’ai toujours voulu aider les autres personnes. Je ne peux pas prétendre être la plus intelligente, la plus brillante, mais je peux faire une différence. Je peux accompagner, je peux aider, je peux poser la main sur l’épaule de la personne d’en face et l’écouter. Mais tout ça, je ne peux pas le faire sans m’aider moi-même. Alors, grâce à cette patiente, malgré la douleur je sors de mon lit et je vais faire des choses qui me font plaisir. Sur mon temps de travail. Et oui monsieur.

Depuis que je fais ça, depuis que j’ai ré-appris l’importance de me faire plaisir, je travaille mieux. Depuis, j’arrive de nouveau à écouter réellement les patients, à me focaliser sur eux et non plus sur moi. Je me sens ancrée dans ma vie, moins centrée sur ma petite personne. Je me sens de nouveau moi-même, différente mais moi-même. Tout n’est pas rose, mais ça se passe bien. J’ai envie d’être là.

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Epilogue :

J’en vois une septième (une quarante-septième). Enceinte. Premier trimestre. Saignements. Elle est morte de trouille, elle a déjà perdu un bébé. Elle pleure de stress, tremble comme une feuille. On l’installe sur la table d’examen pour lui faire une échographie. A peine a-t-on posé la sonde qu’on voit le bébé bouger dans tous les sens. C’est un petit garçon. Je ferme les yeux l’espace d’un instant et je me dis que j’ai vraiment de la chance de faire ce métier. Je les rouvre et on se sourit. Merci.

* référence au superbe livre La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert de Joël Dickert

Histoire de femme

Elle est tombée, elle s’est cognée. Elle s’est ouvert le front. Rien de grave, mais cela mérite quand même des points de suture, alors elle vient aux urgences.

Je l’examine, tout est normal.

Et elle se met à pleurer.

« Vous trouvez pas ça drôle vous ? Il y a un an, presque jour pour jour, je suis venue ici pour un nez cassé. Pour un nez qu’il m’a cassé.
Et là, quand j’ai finalement réussi à le plaquer, partir avec mes enfants commencer une nouvelle vie je tombe et je me fais mal toute seule. Comme une grande. La boucle est bouclée en quelque sorte.
Mais ça fait un mal de chien, vous êtes sûre que c’est joli ? »

Elle était épuisée, blessé, seule, mais qu’est-ce qu’elle était belle et forte. Courageuse. Incroyablement vivante.

Elle ne s’en rendait même pas compte, mais quelle femme.

Merci pour la leçon de vie.

L’amour des urgences

Cela fait maintenant deux trimestres que je fais des gardes aux urgences, et plus j’en fais, plus j’aime ça. Je me plains religieusement avant d’aller à chaque garde, car oui il faut se l’avouer, se lever à 7h, aller en stage le matin, à la bibliothèque l’après midi, et enchaîner sur une nuit sans dormir en mangeant ton dîner à 5h du matin, oui c’est crevant. En rentrant chez moi à 9h, quand je ne trouve pas de place dans le métro bondés de gens qui vont au travail, je leur dis : « excusez moi, cédez moi votre place car voyez vous, je viens de passez la nuit à m’occuper de gens comme vous et je suis CREVÉE ». Ok je leur dis pas, mais je le pense très fort et je m’agrippe à la barre du métro comme un naufragé à son radeau.

Je vais pas vous mentir, je vous l’ai déjà expliqué dans cet article, parfois c’est relou de voir débarquer un mec à quatre heures du mat car il s’est réveillé en nage d’un cauchemar et qu’il n’a pas su différencier le rêve de la réalité (true story). Mais on est là pour ça.

Oui, dans « urgences », il y a « urgences » et parfois la seule prescription que l’on aurait besoin de faire serait un Larousse .

1/ Caractère de ce qui est urgent, de ce qui ne souffre aucun retard :L’urgence d’une solution à la crise.
2/ Nécessité d’agir vite : Des mesures d’urgence.
3/ Situation pathologique dans laquelle un diagnostic et un traitement doivent être réalisés très rapidement.
4/ Situation qui peut entraîner un préjudice irréparable s’il n’y est porté remède à bref délai et qui permet au juge de prendre certaines mesures par une procédure rapide (référé, assignation à jour fixe) ; la procédure elle-même

Parfois ça rend violent, les gens violents. Un jour, je me suis faite agresser par la mère d’une patiente qui souffrait de crises d’angoisse. Elle en avait fait une énorme ce jour là qui l’empêchait de dormir et elle était venue pour qu’on la soulage. Elle exigeait qu’on l’endorme pour que cela passe, ce que l’on ne pouvait pas faire bien entendu, on ne va pas sédater quelqu’un pour une crise d’angoisse. Je ne suis pas en train de dire qu’une crise d’angoisse ce n’est rien, bien au contraire, c’est quelque chose d’assez horrible en réalité. Ça se manifeste différemment chez tout le monde, par une oppression thoracique qui vous empêche de respirer, par de la spasmophilie, pas des crampes abdominales, par des tremblements. Ça peut donner l’impression que l’on va mourir dans la seconde qui suit. Et puis ça part. Pour mieux revenir.

C’est en état d’épuisement total que cette patient est venue, pour arrêter de souffrir. Mais non, il n’existe pas de piqûre magique pour soulager l’angoisse. Il existe des médicaments utilisés en psychiatrie (l’atarax par exemple), mais à mes yeux, ce ne sont que des fuites en avant. Je suis passée en stage de psychiatrie l’année dernière et j’ai été choquée de voir à quel point les patients s’enfilaient ça comme des bonbons. En fait, on peut prescrire ce qu’on appelle des « sur demande » ou des « si besoin ». Ce sont des médicaments que l’on ne donne pas systématiquement aux patients, mais si jamais ils en éprouvent le besoin ils peuvent le demander. Et quand l’angoisse pointait le bout de son nez, qu’est-ce qu’ils faisaient ? Ils demandaient de l’atarax, que les soignants leur donnaient sans se poser de question.

Alors oui, l’atarax aide, il shoote un peu et ça permet de se relaxer. Mais est-ce que c’est vraiment la solution ? Est-ce que prendre un quart d’heure pour parler avec le patient qui vient demander son médicament ne serait pas mieux ? Des consultations « si besoin » ? Pour se poser, prendre le temps de questionner cette angoisse. Essayer de réfléchir ensemble à une cause, à une solution, plutôt que d’avaler un truc chimique pour se calmer. Peut être que ce serait soûlant pour les soignants, de voir le même patient anxieux toutes les deux heures qui n’arrive pas à se calmer. Mais c’est en l’accompagnant jour après jour qu’il devient autonome.

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Je divague, revenons à la patiente des urgences. Oui, elle aurait pu attendre le lendemain matin. Oui, sa mère aurait pu éviter de me saisir le bras de toutes ses forces pour me demander pourquoi on ne faisait rien de plus pour sa fille. Mais elles en avaient besoin, c’est insupportable l’angoisse, et c’est insupportable de ne pas comprendre pourquoi on ne fait rien de plus que de la garder la nuit avec nous dans un box parce que le psychiatre de garde ne se déplace que pour les personnes suicidaires. Je ne dis pas que j’aime me faire agresser, mais je dis que je peux comprendre. Je peux comprendre et imaginer la détresse. Je peux ne pas réagir violemment à cette mère désespérée de voir son enfant souffrir, accepter que c’est la peine qui l’a fait agir ainsi. Et tenter de l’aider.

Ou cette mère de famille qui venait parce qu’elle avait mal dans la poitrine. Elle n’avait rien, une simple crise d’angoisse, mais sa mère et sa sœur était toutes les deux mortes d’un infarctus et puis elle était seule avec la maison avec ses deux fils autistes et qu’elle n’en pouvait plus. Ces deux heures d’attente aux urgences, ces quinze minutes dans le box avec moi, c’était ses premières heures seule à s’occuper d’elle depuis de longues années. Alors quand c’est comme ça, je suis heureuse de prendre dix minutes de plus pour parler de tout et de rien avec elle. Parce que si elle est venue pour rien médicalement parlant, elle venue pour quelque chose d’important. Elle est venue pour elle.

Nous sommes là pour ça, pour les urgences vitales et les urgences moins vitales. Nous sommes des veilleurs de nuit quand tous les généralistes sont fermés. Nous sommes là pour vous. Et c’est ça que j’adore dans les urgences. C’est un bouillon de vie, on y voit de tout, et on voit tout le monde. Je voyage plus en une garde qu’en partant dans un autre pays. Ça vaut tous les netflix du monde, de regarder les gens vivre.

Tout le monde est loin d’être d’accord avec moi, et je peux le comprendre. Oui, les urgences sont débordées car ce qui aurait pu être réglé chez le généraliste finit par faire des attentes de cinq ou six heures aux urgences, et des pertes de chance pour les patients avec des pathologies nécessitant une prise en charge immédiate. On essaye de classer les personnes selon la gravité potentielle de leur motif de venue mais des fois, oui on se plante. Oui c’est chiant de voir un mec débarquer car il a eu une crise d’hypotension orthostatique, et qu’il a cru faire un AVC et passer devant quelqu’un qui avait un infarctus avéré.

Mais à mes yeux, nous sommes aussi bien là pour soigner que pour rassurer. Comme un phare, nous éclairons les récifs de la côte pour les personnes qui voguent sur la vie. Un petit phare, mais un phare quand même. Un phare qui ne règle pas tous  les soucis mais qui aide à passer la fin de la nuit, jusqu’à ce qu’au petit matin les autres médecins rouvrent leur cabinet.

(Mais s’il vous plait, laissez moi cinq minutes de répit pour que je puisse aller manger à ma prochaine garde sinon je jure que je mords un patient !)

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Juste une brique

Trigger warning : arrêt cardiaque, hémorragie, pensées noires.

J’écris ça à chaud, comme le sang qui bouillonne dans mes veines, comme le sang qui sillonnait ses vaisseaux à lui il y a quelques heures. Ce même sang qui m’a éclaboussé les pieds et le cœur en même temps, qui a défiguré ma bonne humeur et cassé mes murs.

Mes murs. Je construis des murs. Quand quelque chose me dérange, je m’imagine en train de construire un mur de briques tout autour de ce que je ne veux ou peux pas voir et ça m’apaise. J’ai tout une ville fantôme sans porte ni fenêtre dans ma tête. Aujourd’hui c’était wrecking ball dans mon esprit. Miley Cyrus sur une boule dans ma ville, Miley Cyrus qui était en fait un pakistanais de 55 ans mais Miley Cyrus quand même.

Je l’avais vu la semaine dernière pour DPC, le sigle un peu court pour expliquer l’opération un peu longue qu’est la duodénopancréatectomie céphalique. Voilà vous pouvez me remercier vous gagnerez toujours au pendu désormais. Il était venu pour choc hémorragique. Il pissait le sang, on l’a stabilisé, il est reparti.

Mais il est revenu ce matin. Comme dans wrecking ball. Miley sort de ma tête ou je te construis des murs et tu vas pas aimer. Il est revenu chapeau pointu tout exsangue. A un tel point que son cœur s’est arrêté de battre. Qu’avec deux trois petits coups de baguette magique on l’a fait revenir (planche à masser – adré – transfuser – prier). Retour au bloc.

Moi je suis au bloc. J’opère pas, je suis du côté des anesthésistes. Tout le monde s’affaire, c’est une question de minute. Pourquoi ? Oh, parce que sa pression artérielle est de 41-23mmHg. Voilà pourquoi. (rajoutez un 1 devant chaque nombre et vous trouvez quelque chose d’à peu près normal). Vite les chirurgiens le rouvrent et découvrent une mare de gélatine. Enfin ce n’est plus une mare vu que c’est gélatineux mais ça remplit toute la cavité abdominale. C’est du sang coagulé. C’est dégueulasse. Déjà que je n’aimais pas la jelly…

On coupe on coud on aspire on lave on prie. De notre côté du champ à nous on perfuse on transfuse on réchauffe on prie. Enfin moi je prie. Je prie pour tout le monde, de tout mon petit cœur d’agnostique je prie.

CIVD. Il saigne la rage. Il commence à saigner par le nez, par les yeux, par les oreilles. On augmente l’adré. On commande de nouveaux culots. Je prie.

Les chirurgiens ferment le patient. Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient faire pour lui. Enlever ce qu’il restait du pancréas, aboucher le jéjunum à la peau car quand on a saigné comme lui a saigné, les anastomoses  intestinales ont la fâcheuse tendance de lâcher. Pourquoi je vous raconte ça ? Je ne sais même pas trop pourquoi j’explique pourquoi on abouche le jéjunum. Je suppose que ça me permet de me persuader qu’on a pas fait ça pour rien.

On l’a maintenu en vie le temps de l’opération. En vie. C’est beau la vie. Il respire. Son coeur bat. Mais est-il vivant ? Est-il vivant sachant que son coeur s’est arrêté de battre pendant une heure durant ? Est-il vivant sachant qu’on a du lui perfuser en tout quinze litres de liquides divers et variés, sang, plasma, plasmion, sérum salé isotonique, ringer lactate ? Est-il vivant sachant que son cerveau, ses reins, son foie, tous ses organes ont souffert de l’ischémie ? Est-il vivant sachant que s’il passe la nuit il sera probablement un « légume » ?

Mes murs. Putain mes murs. Non arrêtez je vous en prie, ne cassez pas mes murs. Pas les briques ! Je les ai placées moi-même une à une ! Non s’il vous plaît, laissez moi au moins une brique. Juste une. Pour pouvoir me reconstruire. Pour pouvoir l’encadrer et continuer. Pour ne pas oublier.

Juste une. Laissez moi à feu et à sang, laissez ma chair à vif, laissez moi avec mes sentiments, mon empathie et ma sympathie. Laissez moi avec mes larmes et le souvenir de ceux qui sont morts, de ceux que j’avais enfermé dans mes murs et qui reviennent me hanter. Mais laissez moi une brique. Juste une brique.