De l’art de s’adapter au patient

Madame C. est au lit 6. Elle vient pour une PIDC, Polyradiculonévrite Inflammatoire Démyélinisante Chronique. Globalement, des petites cellules de notre système immunitaire décident un beau jour que s’attaquer soit même, c’est vraiment beaucoup plus drôle que d’attaquer les virus en tout genre, et viennent manger les gaines de myéline de certains nerfs. Quand je pense à cette maladie, je pense toujours à Pacman. Paku paku paku paku. Hum, la bonne myéline.

PIDC, illustration.

Je ne connais pas madame C. On vient la voir dans le cadre de la visite, et la PH refait l’interrogatoire devant nous.

« Bon alors concrètement, qu’est-ce qui vous gêne dans la vie de tous les jours ?
– J’ai du mal à tenir des casseroles, vides ça va, mais dès qu’il y a quelque chose dedans je les lâche. »

Et moi de l’imaginer en train de se faire des pâtes et de se lâcher la casserole d’eau sur les pieds.

« Et qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
– Oh je suis cuisinière. »

Cusini… Et moi de l’imaginer en train de préparer friands, babas et soupes d’exception. En fait juste de se tenir devant le plan de travail, de regarder sa main, la casserole, sa main encore et de dire « Ok, à nous deux poupée ». Puis de lâcher la casserole sur ses pieds et de s’effondrer en pleurs.

« J’ai fait le deuil maintenant. Je sais faire autre chose dans la restauration. D’ailleurs je cherche un travail mais vous savez, je dois dire à mon employeur que je dois m’absenter quelques jours par mois pour aller à l’hôpital. J’ose même pas dire que j’ai une maladie neurologique. Ça fait peur à tout le monde comme mot ça, « neurologie ». On a l’impression que vous êtes forcément à l’article de la mort, et que vous allez poser cinquante arrêts de travail par trimestre. Du coup je ne trouve pas de boulot. »

Là, la médecin réfléchit quelques instants, puis dit ces mots qui ont tout changé :

« Vous savez, je crois qu’on peut faire quelque chose pour vous. On peut vous mettre en place un traitement à domicile, une petite pompe en sous-cutané au niveau du ventre, vous savez comme les pompes à insuline. Vous la mettez une fois par semaine, pendant deux heures. Pendant ce temps là, vous pouvez faire le ménage, regarder la télé… Ce que vous voulez. Et vous ne viendrez ici plus que pour les consultations de contrôle. Ça vous irait ? »

Je crois qu’on a tous en tête l’image d’un gosse le matin de Noël, qui voit l’énorme cadeau à son nom sous le sapin. Elle faisait à peu près cette tête là, mais en mieux. Cette pompe allait changer sa vie. Elle n’aurait plus à venir tous les mois à l’hôpital, poser des congés Elle pourrait faire ça le weekend sans que personne ne le sache. Elle pourrait retrouver du travail.

Madame C. nous avait dit quelques minutes auparavant qu’elle se sentait mal, déprimée depuis plusieurs mois, qu’elle n’arrivait pas à remonter la pente. Et j’ai eu l’impression d’être le témoin de quelque chose de génial, de magnifique. C’est comme quand vous marchez dans le froid de février, la pluie battue par le vent, le froid mordant vos joues. Vous n’avez qu’une envie : rentrer chez vous vous mettre au chaud. Mais si vous levez la tête, vous vous rendrez compte qu’il est 18 heures, et qu’il fait encore un peu jour, pour la première fois depuis novembre. Et vous savez que ça va aller mieux. J’ai eu l’impression d’assister à ça, à son premier jour de février.

_

La veille, Madame B. occupait ce même lit 6, pour la même pathologie : PIDC touchant uniquement les mains. Madame C. a un métier qui fait rêver : elle est cravatière de luxe. Elle fabrique à la main des cravates dans les matières les plus nobles pour les grandes maisons de couture. Elle vient aussi tous les deux mois pour ses cures. Ça ne l’améliore pas, mais au moins maintenant elle est stable.

Je l’ai accompagnée à l’EMG, ElectroMyoGramme, un examen où on regarde comment vont les fibres nerveuses, si elles conduisent bien le courant, si oui à la bonne vitesse, sans anomalie. Cela permet aussi d’évaluer les effets du traitement, voir si le patient récupère au niveau des chiffres même si lui a du mal à sentir la différence.

C’est la même PH qui fait l’EMG. A la fin, elle s’assoit à côté de madame B., et lui dit :

« Vous savez, j’ai pensé à vous, et j’ai pensé qu’éventuellement on pourrait mettre en place un autre traitement. Un traitement à la maison, une petite pompe que vous brancheriez une fois par semaine, comme ça vous n’auriez plus à vous faire hospitaliser aussi souvent. Je vais soumettre votre dossier au staff, et on en reparle après, d’accord ? »

On reprend l’ascenseur vers ce fameux lit 6, et je vois madame B. qui est blanche, si blanche. Elle me regarde et me demande, les larmes aux yeux : « Mais je suis vraiment obligée de mettre ce machin ? Je peux pas garder les cures ? Ça me convient moi les cures, je veux pas avoir à me piquer toutes les semaines et devoir porter un truc pendant deux heures… »

Le premier rayon de soleil de février de quelqu’un est la morsure de la première gelée de décembre pour un autre. Toujours écouter le patient, toujours s’adapter.

Ensemble et c’est tout

Dans mon service, il y a de tout. Il y a un patient qui refuse de se laver depuis deux semaines. Il y a cette femme qui hurle à la mort chaque fois qu’elle a un sursaut de conscience et qu’elle se rend compte qu’elle est à l’hôpital (c’est-à-dire toutes les demi-heures depuis un an). Et il y a madame Ite et madame Ique.

Madame Ite et madame Ique ne se connaissaient pas. Madame Ite est peintre de son état, coutière à ses heures perdues et est à moitié paralysée. Madame Ique est épileptique, myoclonique, algique ainsi que tout un tas d’autres mots en ique pas très sympathiques qui font qu’elle ne peut plus être que l’ombre ses symptômes.

Moi je m’occupe de madame Ique. Chaque fois que je viens la voir, ça ne va pas. Elle est tellement stressée que ses myoclonies s’aggravent et on dirait un personne de dessin animé qui aurait avalé un bourdon. Mais quand elle se met à parler avec madame Ite, ou même de madame Ite… J’aimerais qu’elle soit tout le temps comme ça, aussi enjouée. Elles sont copains comme cochons et ça fait plaisir à voir. Elles ont leurs blagues entre elles et piquent des fous rires à des moments inopinés comme deux adolescentes de cinquante ans.

Madame Ite ne peut plus contrôler ses sphincters vésicaux et anaux. Elle s’en fiche, c’est une guerrière. Elle va tout récupérer. Enfin techniquement, elle veut tout récupérer et se donne les moyens pour le faire. Madame Ique l’encourage. C’est donc tout naturellement que lors d’une observation quotidienne, madame Ique me dit :

Madame Ique : Aujourd’hui, on y croit !
L’embryon médical : Ah bon ? Qu’est-ce qu’il se passe aujourd’hui de particulier ?
Madame Ite : Je me retiens !
L’embryon médical : Vous vous retenez ?
Madame Ique : Elle en a marre des couches.
Madame Ite : Oui j’en ai marre des couches. Donc là, je me retiens. Et quand on m’apportera le bassin, j’essaierai de pousser.
Madame Ique : Oui, elle va essayer de pousser !

J’apprends plus tard de la bouche de madame Ique qu’elles y sont arrivées, ensemble. Elles ont poussé ensemble et madame Ite a enfin repris le contrôle de son rectum, tel le vaillant capitaine de navire dans la tempête de l’ischémie médullaire. Enfin je dis de la bouche, j’aurais plutôt du dire que j’ai accouru lorsque j’ai entendu des cris digne d’un PSG-OM au stade des princes dans la chambre de madame Ite et de madame Ique.

Aujourd’hui madame Ite est partie vers l’océan de la rééducation, laissant madame Ique. Je les soupçonne fortement d’avoir échangé leurs 06 depuis que j’ai vu madame Ique rigoler toute seule devant son portable. Des fois la vie à l’hôpital, c’est quand même vachement chouette.

Monsieur et Madame Des Merveilles ont une fille

L’anesthésiste que l’on suivait avait une tête tellement blasé quand il a dit que l’on assisterait à une césarienne. Faut le comprendre, il en voit toutes les semaines. Mais notre danse-de-la-joie contrastait tellement avec cette moue dubitative. On était des gosses qui avaient compris qu’ils prenaient la voiture pour aller à Disneyland et non pas voir leur arrière grand-mère aux placards remplis de produits périmés depuis les années 90. C’était juste fou.

Madame Des Merveilles attendait patiemment que le bloc 2 se libère. Elle n’était pas stressée, la césarienne était prévue depuis des mois. Monsieur Des Merveilles écoutait de la musique dans la salle d’attente. Il a une tête à écouter du jazz et à jouer de la contrebasse.

Madame Des Merveilles, à présent dûment anesthésiée, est allongée. Un champ stérile est tendu entre elle et nous pour qu’elle ne puisse pas avoir peur de ce qu’on est en train de lui faire, c’est-à-dire couper longitudinalement sa paroi abdominale (peau, graisse, muscle) et son utérus. puis tirer sur la plaie pour déchirer les chaires en respectant le sens naturel des fibres musculaires pour que la cicatrisation soit plus facile. La sage-femme lui tient la main et lui parle. Tout va bien, Madame Des Merveilles, vous vous en sortez bien.

Le chirurgien attrape ce qui ressemble de loin à une gigantesque pince à salade, et entreprend de dégager la tête et les épaules du bébé. On le voit enfin, ce petit bout. On le prend alors par les épaules et on le fait tourner légèrement de droite à gauche, de gauche à droite, un peu comme un bouton de champagne. Pop ! Le bouchon a sauté ! Ça y est, vous êtes parents, félicitations ! On montre le bébé à sa mère, puis on l’emmène pour lui faire faire une batterie de tests pour s’assurer que c’est bien le Merveilleux bébé en bonne santé qu’attendent ses parents.

A ce moment là, la sage-femme que j’ai suivie se tourne vers moi. « Hey toi. Tu peux aller prévenir le père en salle d’attente s’il te plaît ? » (Là globalement, c’est le moment où les parents disent qu’on ne va pas juste à Disneyland, mais qu’aussi ils ont réservé un hôtel là bas et qu’on y reste trois jours. Globalement.)

J’y vais. Je crois que j’ai sautillé jusqu’à la salle d’attente, j’ouvre la porte et dis d’une voix timide « Monsieur Des Merveilles ? ». Monsieur Des Merveilles saute de son fauteuil comme je n’ai jamais vu personne sauter d’un fauteuil. Il avance rapidement vers moi. Il doit s’habiller pour des raisons hygiéniques, et doit donc mettre une surblouse, des surchausses et se laver les mains au SHA (Solution Hydro-Alcoolique). Je l’attends sans rien n’oser dire. J’ai peur de faire une bêtise, de dire « Oh allez venez, on va voir votre bébé ! » Et si le bébé en question était mort le temps que j’aille dans la salle d’attente ? Ou qu’il était en difficulté respiratoire ?

Soudain, des pleurs retentissent. Il me regarde les yeux brillants, pleins d’émotions. Je sais que le seul bébé en salle de naissance est le sien, donc j’ose lui dire : « C’est elle. » On se sourit comme deux gamins partageant un secret, et on entre.

Elle est vraiment belle. Dieu que les nouveaux-nés sont moches d’habitude, ils ressemblent à des minis Uruk-hai, surtout avec le placenta, mais elle est diablement belle de parce qu’elle représente. Elle va bien, tout va bien. Elle marche sur la table d’examen, a des mensurations normales, des orifices normaux, une auscultation normale, des réflexes normaux. Elle est d’une normalité magique, prête à mener une vie extraordinaire.