(Re)trouvailles

Trigger warning : fausse couche, viol, VIH, malformations foetales, interruption de grossesse

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La noirceur de la nuit pèse sur ma poitrine. C’est étrange à quel point on peut tenir la respiration comme quelque chose de spontané, d’acquis, alors qu’à trois heures trente quatre du matin il est aussi difficile d’inspirer que de gravir le mont Everest. Alors je compte, comme les galériens, pour me donner un rythme et rester en vie. Inspire (un deux trois quatre). Bloque (un deux trois quatre). Expire (un deux trois quatre). Bloque (un deux trois quatre). Recommence (zéro). On dirait que les battements de mon coeur m’encourage. Je le sens vrombir, prêt à s’échapper de ma cage thoracique. J’entends sa rythmique bourdonner dans mes oreilles, emplissant ma tête. Dieu que je déteste ces moments là. Avant, je portais tout le temps des montres, l’heure m’était indispensable. Maintenant, je les ai bannies de ma vie, leur tic tac incessant, incessamment enthousiaste me rendait folle, surtout dans des moments comme celui là, où j’ai mon propre tic tac dans la poitrine.

Je rêve que l’on m’assomme. Je rêve de réellement rêver qu’on m’assomme, car cela voudrait dire que suis (enfin) endormie. La formulation la plus juste serait que je souhaite que l’on m’assomme. J’ai un petit rictus à penser que je suis en train de me corriger moi-même, à trois heures maintenant trente sept du matin au lieu de dormir.

Ce que je vous décris là, c’est une nuit comme j’en passe souvent. Je suis épuisée toute la journée, et arrivé le soir, une fois glissée sous mes draps, l’anxiété s’empare de mon corps et me maintient éveillée, comme si le sommeil s’apparentait à une mort certaine et que m’empêcher de m’endormir, pour mon cerveau c’était me garder en vie. Cette nuit là, c’était une nuit avant une garde de 26 heures à la maternité où j’étais en stage. Tout le monde sait qu’il faut dormir une nuit avant une garde, car ce n’est pas en garde que l’on atteindra son capital sommeil de la semaine.

Cette nuit là, je n’en pouvais plus. J’avais mal, mal au ventre à cause de ma maladie, mal au coeur à cause de l’anxiété, mal à la tête à cause du manque de sommeil. J’en avais marre d’avoir mal. Marre de mes études. La maladie a mis beaucoup de choses en perspective. J’en ai marre de me tuer à travailler 20 heures par semaine à l’hôpital, pour rentrer chez moi pour travailler mais cette fois sur des supports de cours, pour être ne serait-ce qu’un peu moins mauvaise. Je ne me suis jamais considérée comme « bonne » dans mes études. Enfin, ce serait un mensonge de dire cela. J’ai surfé sur la vague de mes facilités au collège-lycée, avant de m’écraser sur le mur des capacités mnésiques et de travail extraordinaires de mes camarades de faculté. Moi qui pensais être bonne, je me suis rendue compte que tel le Formidable*, je ne m’étais jamais réellement confrontée à la difficulté. Je l’ai voulue, je l’ai eue, je n’en veux plus. Je me sens mauvaise, épuisée. J’ai envie de tout jeter par la fenêtre. Est-ce que c’est vraiment ça dont j’ai envie ? Bosser en permanence, être malade à côté et au final être toujours trop fatiguée pour sortir (et rester ensuite éveillée jusqu’à 4 heures du matin). Non, cette nuit là n’était pas une bonne nuit.

J’arrive en garde, je fais de choses que font les gens de garde. Je pose ma nourriture dans le frigo, je salue l’équipe de jour, je me mets en crocs pour être au minimum de mon sex appeal mais au maximum du confort. Je prends un, deux, puis trois cafés. Après j’arrête de compter, mais j’estime ma consommation de ce jour là à un par heure de sommeil perdue la nuit précédente. Ca fait beaucoup de cafés.

Nous sommes dans une maternité-urgences gynécologiques. En tant qu’étudiants, nous sommes principalement situés aux urgences pour aider l’interne à dégrossir le flot incessant de patientes. Les heures défilent, les femmes aussi. A 20 heures, heure du crime, nous avons déjà vu à nous deux une quarantaine de patientes. A ce moment là, ma garde bascule.

Je vois une première (une quarante-et-unième) patiente, enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

J’en vois une deuxième (une quarante-deuxième), enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

J’en vois une troisième (une quarante-troisième) patiente, enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

Je devrais peut-être vous préciser que les saignements au premier trimestre de grossesse est l’un des motifs de consultation aux urgences gynécologiques les plus fréquents. 25% des femmes auront des saignements lors du premier trimestre et mèneront joyeusement leur grossesse à terme, avant d’accoucher d’un magnifique bébé en bonne santé. Trois fausses couches d’un coup, trois femmes au bord du gouffre. Une externe qui commence à pâlir du manque de sommeil, du trop plein de café, de l’émotion de ces patientes.

J’en vois une quatrième (une quarante-quatrième). Je n’ai pas fait exprès, j’ai attrapé son dossier, je l’ai appelée, je l’ai vue. Après, je me ferais copieusement insulter par l’interne de garde car nous n’avons pas le droit de voir les patientes mineures tous seuls, en tant qu’étudiant. Mais pour le moment, j’apprends qu’elle a 16 ans et qu’elle vient d’un pays d’Afrique, mais que c’est pas son vrai pays. Elle en a traversé une demie-douzaine pour pouvoir atteindre celui-là, pour prendre le bateau et passer enfin en France. Son vrai pays n’est plus qu’un lointain souvenir. Dans son village un jour, des hommes sont arrivés. Ils ont tués tous les parents, tous les fils, se sont emparés des filles et les ont violées pendant des jours et des jours, avant de partir et de reprendre leur vie comme si de rien n’était. Elle vient pour un avortement.

Je sors du box, les larmes aux yeux. Le monde est vraiment trop cruel. (là je me fais engueuler par l’interne) On lui fait un test de diagnostic du VIH. Bien entendu, il est positif. J’ai envie de hurler.

J’en vois une cinquième (une quarante-cinquième). Elle a été envoyée par le médecin du centre d’imagerie où elle a passé sa première échographie. Ce sont des jumeaux. Ils sont tous les deux malformés et non viables. Avec l’interne, nous passons une demie heure avec elle et son compagnon à leur expliquer ce qu’il se passe. Ils sortent, hagards, et sortent en zig-zaguant des urgences, telles deux personnes bourrées qui viennent de décuver d’un seul coup après une connerie de trop.

Je sors du box, et là la fatigue, le café, les fausses couches, le viol, les foetus non viables, mon sentiment d’impuissance et d’incapacité face à ces patients, tout ça m’explose à la figure et je cours me réfugier en chambre de garde pour pleurer toutes les larmes de mon corps. Mais qu’est-ce que je fous là ? Vraiment, qu’est-ce qu’il est en train de se passer ? Qu’on soit bons ou pas, on ne peut rien pour ces patientes. Certains diraient « c’est la vie, c’est comme ça, on y peut rien et il faut avancer ». Je n’en peux plus, pourquoi ? Pourquoi se tuer à bosser autant si c’est pour que ça finisse comme cela ?

Epuisée et la mort dans l’âme, je retourne aux urgences pour m’occuper de ma sixième patiente (une quarante-sixième). Enceinte. Premier trimestre. Saignements. Fausse couche. L’interne passe sa tête dans la chambranle de la porte pour nous prévenir qu’elle arrive bientôt. La patiente se met à trembler. Elle ne peut pas pleurer, peut-être ai-je quelque part, déjà pleuré pour elle quelques minutes auparavant. J’ai l’impression qu’elle va s’évanouir. Alors je la fais parler. D’elle, de son compagnon, de leur projet bébé. De sa tante qui l’a élevée qui vient de mourir. Du bébé qui aurait du avoir son nom si cela avait été une fille. De son travail où ça ne va pas. On parle en réalité pendant 20 minutes, les « bientôt » aux urgences sont toujours très relatifs.

L’interne arrive enfin, explique à la patiente ce qui vient de lui arriver. Lui demande si elle a besoin de parler, ce à quoi elle répond par la négative. Je lis le soulagement sur le visage de l’interne, elle déteste parler aux patients, m’a-t-elle avoué lors d’une pause clope un peu plus tôt dans la journée. Alors, nous sortons toutes les trois du box. La patiente se tourne vers moi et me dit « Merci, je ne vous oublierai pas » et s’en va.

Quelque part dans mon corps, quelque chose lâche. Je ne saurais pas vous expliquer quoi, mais c’est comme si une digue c’était rompue, et que la tension accumulée s’était échappée d’un coup. Mes épaules se détendent pendant que je regarde la patiente partir. Elle se retourne, hoche la tête à mon intention et franchit les portes coulissantes séparant la salle d’attente de la rue. Dans ma tête, tout s’est calmé, tout s’est ralenti. J’ai réussi à aider quelqu’un. Dans la tourmente des urgences, j’ai servi à quelque chose. J’ai apaisé, ne serait-ce qu’un instant, la souffrance d’une personne. Je ne peux pas lui retirer comme j’aimerais tant le faire, je ne peux pas réparer les choses mais je peux accompagner. Je le savais mais je l’avais oublié. Je l’avais enfoui profondément en moi au cours de ces derniers mois, au fond de mon lit, terrassée par la douleur. J’avais repoussé toutes mes envies, toutes mes raisons d’être, je m’étais faite avalée toute entière par la maladie. Je ne ressentais plus la joie, à peine plus la tristesse. J’avais intégré le mot apathie.

Cette patiente là, sans le savoir, m’a rappelé la raison de ma présence ici, dans cet hôpital. J’ai toujours voulu aider les autres personnes. Je ne peux pas prétendre être la plus intelligente, la plus brillante, mais je peux faire une différence. Je peux accompagner, je peux aider, je peux poser la main sur l’épaule de la personne d’en face et l’écouter. Mais tout ça, je ne peux pas le faire sans m’aider moi-même. Alors, grâce à cette patiente, malgré la douleur je sors de mon lit et je vais faire des choses qui me font plaisir. Sur mon temps de travail. Et oui monsieur.

Depuis que je fais ça, depuis que j’ai ré-appris l’importance de me faire plaisir, je travaille mieux. Depuis, j’arrive de nouveau à écouter réellement les patients, à me focaliser sur eux et non plus sur moi. Je me sens ancrée dans ma vie, moins centrée sur ma petite personne. Je me sens de nouveau moi-même, différente mais moi-même. Tout n’est pas rose, mais ça se passe bien. J’ai envie d’être là.

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Epilogue :

J’en vois une septième (une quarante-septième). Enceinte. Premier trimestre. Saignements. Elle est morte de trouille, elle a déjà perdu un bébé. Elle pleure de stress, tremble comme une feuille. On l’installe sur la table d’examen pour lui faire une échographie. A peine a-t-on posé la sonde qu’on voit le bébé bouger dans tous les sens. C’est un petit garçon. Je ferme les yeux l’espace d’un instant et je me dis que j’ai vraiment de la chance de faire ce métier. Je les rouvre et on se sourit. Merci.

* référence au superbe livre La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert de Joël Dickert

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Histoire de femme

Elle est tombée, elle s’est cognée. Elle s’est ouvert le front. Rien de grave, mais cela mérite quand même des points de suture, alors elle vient aux urgences.

Je l’examine, tout est normal.

Et elle se met à pleurer.

« Vous trouvez pas ça drôle vous ? Il y a un an, presque jour pour jour, je suis venue ici pour un nez cassé. Pour un nez qu’il m’a cassé.
Et là, quand j’ai finalement réussi à le plaquer, partir avec mes enfants commencer une nouvelle vie je tombe et je me fais mal toute seule. Comme une grande. La boucle est bouclée en quelque sorte.
Mais ça fait un mal de chien, vous êtes sûre que c’est joli ? »

Elle était épuisée, blessé, seule, mais qu’est-ce qu’elle était belle et forte. Courageuse. Incroyablement vivante.

Elle ne s’en rendait même pas compte, mais quelle femme.

Merci pour la leçon de vie.

L’amour des urgences

Cela fait maintenant deux trimestres que je fais des gardes aux urgences, et plus j’en fais, plus j’aime ça. Je me plains religieusement avant d’aller à chaque garde, car oui il faut se l’avouer, se lever à 7h, aller en stage le matin, à la bibliothèque l’après midi, et enchaîner sur une nuit sans dormir en mangeant ton dîner à 5h du matin, oui c’est crevant. En rentrant chez moi à 9h, quand je ne trouve pas de place dans le métro bondés de gens qui vont au travail, je leur dis : « excusez moi, cédez moi votre place car voyez vous, je viens de passez la nuit à m’occuper de gens comme vous et je suis CREVÉE ». Ok je leur dis pas, mais je le pense très fort et je m’agrippe à la barre du métro comme un naufragé à son radeau.

Je vais pas vous mentir, je vous l’ai déjà expliqué dans cet article, parfois c’est relou de voir débarquer un mec à quatre heures du mat car il s’est réveillé en nage d’un cauchemar et qu’il n’a pas su différencier le rêve de la réalité (true story). Mais on est là pour ça.

Oui, dans « urgences », il y a « urgences » et parfois la seule prescription que l’on aurait besoin de faire serait un Larousse .

1/ Caractère de ce qui est urgent, de ce qui ne souffre aucun retard :L’urgence d’une solution à la crise.
2/ Nécessité d’agir vite : Des mesures d’urgence.
3/ Situation pathologique dans laquelle un diagnostic et un traitement doivent être réalisés très rapidement.
4/ Situation qui peut entraîner un préjudice irréparable s’il n’y est porté remède à bref délai et qui permet au juge de prendre certaines mesures par une procédure rapide (référé, assignation à jour fixe) ; la procédure elle-même

Parfois ça rend violent, les gens violents. Un jour, je me suis faite agresser par la mère d’une patiente qui souffrait de crises d’angoisse. Elle en avait fait une énorme ce jour là qui l’empêchait de dormir et elle était venue pour qu’on la soulage. Elle exigeait qu’on l’endorme pour que cela passe, ce que l’on ne pouvait pas faire bien entendu, on ne va pas sédater quelqu’un pour une crise d’angoisse. Je ne suis pas en train de dire qu’une crise d’angoisse ce n’est rien, bien au contraire, c’est quelque chose d’assez horrible en réalité. Ça se manifeste différemment chez tout le monde, par une oppression thoracique qui vous empêche de respirer, par de la spasmophilie, pas des crampes abdominales, par des tremblements. Ça peut donner l’impression que l’on va mourir dans la seconde qui suit. Et puis ça part. Pour mieux revenir.

C’est en état d’épuisement total que cette patient est venue, pour arrêter de souffrir. Mais non, il n’existe pas de piqûre magique pour soulager l’angoisse. Il existe des médicaments utilisés en psychiatrie (l’atarax par exemple), mais à mes yeux, ce ne sont que des fuites en avant. Je suis passée en stage de psychiatrie l’année dernière et j’ai été choquée de voir à quel point les patients s’enfilaient ça comme des bonbons. En fait, on peut prescrire ce qu’on appelle des « sur demande » ou des « si besoin ». Ce sont des médicaments que l’on ne donne pas systématiquement aux patients, mais si jamais ils en éprouvent le besoin ils peuvent le demander. Et quand l’angoisse pointait le bout de son nez, qu’est-ce qu’ils faisaient ? Ils demandaient de l’atarax, que les soignants leur donnaient sans se poser de question.

Alors oui, l’atarax aide, il shoote un peu et ça permet de se relaxer. Mais est-ce que c’est vraiment la solution ? Est-ce que prendre un quart d’heure pour parler avec le patient qui vient demander son médicament ne serait pas mieux ? Des consultations « si besoin » ? Pour se poser, prendre le temps de questionner cette angoisse. Essayer de réfléchir ensemble à une cause, à une solution, plutôt que d’avaler un truc chimique pour se calmer. Peut être que ce serait soûlant pour les soignants, de voir le même patient anxieux toutes les deux heures qui n’arrive pas à se calmer. Mais c’est en l’accompagnant jour après jour qu’il devient autonome.

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Je divague, revenons à la patiente des urgences. Oui, elle aurait pu attendre le lendemain matin. Oui, sa mère aurait pu éviter de me saisir le bras de toutes ses forces pour me demander pourquoi on ne faisait rien de plus pour sa fille. Mais elles en avaient besoin, c’est insupportable l’angoisse, et c’est insupportable de ne pas comprendre pourquoi on ne fait rien de plus que de la garder la nuit avec nous dans un box parce que le psychiatre de garde ne se déplace que pour les personnes suicidaires. Je ne dis pas que j’aime me faire agresser, mais je dis que je peux comprendre. Je peux comprendre et imaginer la détresse. Je peux ne pas réagir violemment à cette mère désespérée de voir son enfant souffrir, accepter que c’est la peine qui l’a fait agir ainsi. Et tenter de l’aider.

Ou cette mère de famille qui venait parce qu’elle avait mal dans la poitrine. Elle n’avait rien, une simple crise d’angoisse, mais sa mère et sa sœur était toutes les deux mortes d’un infarctus et puis elle était seule avec la maison avec ses deux fils autistes et qu’elle n’en pouvait plus. Ces deux heures d’attente aux urgences, ces quinze minutes dans le box avec moi, c’était ses premières heures seule à s’occuper d’elle depuis de longues années. Alors quand c’est comme ça, je suis heureuse de prendre dix minutes de plus pour parler de tout et de rien avec elle. Parce que si elle est venue pour rien médicalement parlant, elle venue pour quelque chose d’important. Elle est venue pour elle.

Nous sommes là pour ça, pour les urgences vitales et les urgences moins vitales. Nous sommes des veilleurs de nuit quand tous les généralistes sont fermés. Nous sommes là pour vous. Et c’est ça que j’adore dans les urgences. C’est un bouillon de vie, on y voit de tout, et on voit tout le monde. Je voyage plus en une garde qu’en partant dans un autre pays. Ça vaut tous les netflix du monde, de regarder les gens vivre.

Tout le monde est loin d’être d’accord avec moi, et je peux le comprendre. Oui, les urgences sont débordées car ce qui aurait pu être réglé chez le généraliste finit par faire des attentes de cinq ou six heures aux urgences, et des pertes de chance pour les patients avec des pathologies nécessitant une prise en charge immédiate. On essaye de classer les personnes selon la gravité potentielle de leur motif de venue mais des fois, oui on se plante. Oui c’est chiant de voir un mec débarquer car il a eu une crise d’hypotension orthostatique, et qu’il a cru faire un AVC et passer devant quelqu’un qui avait un infarctus avéré.

Mais à mes yeux, nous sommes aussi bien là pour soigner que pour rassurer. Comme un phare, nous éclairons les récifs de la côte pour les personnes qui voguent sur la vie. Un petit phare, mais un phare quand même. Un phare qui ne règle pas tous  les soucis mais qui aide à passer la fin de la nuit, jusqu’à ce qu’au petit matin les autres médecins rouvrent leur cabinet.

(Mais s’il vous plait, laissez moi cinq minutes de répit pour que je puisse aller manger à ma prochaine garde sinon je jure que je mords un patient !)

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Une bonne soirée

« Bon alors voilà, c’est un homme de 30 ans avec pour antécédent un reflux gastro-œsophagien qui est venu car ça lui brûle dans la poitrine après qu’il ait vomi
– Ouais et pourquoi tu me dis ça ? Tu lui files des IPP, du gavisgon et tu le renvoies chez lui. Il est deux heures du matin, pour l’amour de dieu !
– C’est que…
– Que quoi ?
– C’est un contexte particulier…
– Ben voyons, et moi j’allume la pluie comme Adèle.
– Alors en fait c’était hier soir…
– Je me fais chier. Tu te rends compte que je me fais chier ?
– Il était à une orgie…
– Ah ?
– Homosexuelle, non protégée, avec des gens qu’il ne connaissait pas…
– OK.
– Il a pris de l’ectasy, de la coke, du poppers, du MDMA et du GHB…
– OK.
– Et au bout de la septième heure, tel Dieu se reposant le septième jour, son estomac a pris congé, il a vomi partout et a fait un blackout.
-Bon, qu’est-ce que tu ferais ?
– IPP gaviscon et leçon de morale ?
– MAIS NON BORDEL. IPP, gaviscon, leçon de morale ET prophylaxie du VIH. Ignare d’externe. Va me chercher le bon pour la pharmacie et fissa. »

~ Quelques instants plus tard, dans le box du patient ~

« Bonsoir monsieur, mon étudiante m’a dit que vous avez passé une bonne soirée ! C’est très bien que vous passiez une bonne soirée, moi-même j’en passe des excellentes de temps à autre, mais merde quoi, aimez vous protégez vous ! Vous vous tapez qui vous voulez, mais dans les règles de l’art, pour vous comme pour la personne d’en face. Allez, je vous donne des médicaments pour empêcher toute infection par le VIH, vous revenez nous voir dans deux jours pour faire des tests sanguins. Pour votre ventre, voilà une prescription pour avoir moins bobo. Et mollo sur le reste si vous voulez continuer de profiter ! Allez bonne soirée, probablement moins palpitante que la précédente mais bonne soirée quand même ! »

IPP, gasviscon, leçon de morale et prophylaxie du VIH. C’est simple en fait la vie.

 

N’oubliez pas, aimez vous, protégez vous ! ❤ 
Pour plus d’informations :  https://www.sidaction.org/

Reboot

« Mademoiselle ? Qu’est-ce qu’il m’est arrivé ? J’ai un peu mal à la tête… J’ai l’impression d’émerger. Je crois que je me suis cogné la tête… Juste une question, est-ce que je vais remarcher ? »

Il n’arrête pas de s’agiter sur son brancard. J’essaye tant bien que mal d’agrafer sa plaie du scalp mais il n’arrête pas de jacasser. L’envie de lui fermer la bouche à l’aide des agrafes me traverse brièvement l’esprit. Jamais je ne suis autant contenue face à un patient. Mais pourquoi ? Il veut simplement savoir ce qu’il s’est passé.

C’est assez simple en réalité : il est tombé en vélo, s’est méchamment cogné la tête contre le sol et s’est ouvert le scalp. On a fait un scan de contrôle, aucune atteinte cérébrale, pas de fracture. Tout baigne. Mais pourtant, il souffre, et nous fait souffrir aussi. En effet, monsieur G « émerge » toutes les deux minutes. Toutes les deux minutes, il retrouve ses esprits, se demande où il est et ce qu’il s’est passé. Cinquante fois, on lui a dit qu’il n’aurait pas de séquelles et qu’il allait rentrer chez lui. Cinquante-et-une fois, il nous a demandé ce que était son pronostic et si on allait le garder.

On a beau le rassurer encore et toujours, il continue de nous répéter la même chose tel le PNJ moyen dans un jeu vidéo. J’aimerais bien appuyer sur A pour passer les moments chiants de la conversation, mais malheureusement pour moi aujourd’hui, j’ai affaire à de vrais êtres humains en médecin et non pas des amas de pixels. On aurait dit un dresseur pokémon dont on aurait croisé la route parce qu’on a pas fait attention où on regardait et qu’on serait obligé de se battre, où dans le cas échéant de répondre à ses questions. « Embryon médical utilise fuite. Embryon médical pointe un pauvre infirmier qui n’a rien fait en disant qu’elle a des choses à faire. Embryon médical s’enfuit en courant. »

Je suis pas très fière de la vingtaine de fois où je l’ai esquivé. Ce n’est pas de sa faute. Vous imaginez ? Vous réveillez sans cesse dans un endroit inconnu, ne pas savoir ce qui nous est arrivé et personne nous répond, et pire, un mec allongé sur le lit aux draps jaunes dégueulasses nous demande de fermer notre gueule. C’est comme un die and retry sauf que c’est ta vie. Au bout d’un moment, le personnel en a eu marre car il nous interrompait sans cesse dans le moindre de nos gestes, quitte à nous insulter, et nous empêchait de prendre en charge les autres patients. On l’a donc mis dans un box à part. Il a tellement hurlé qu’on a préféré le remettre dans la salle commune pour ne pas faire peur aux gens.

Soudain, j’ai eu ce que j’appelle la fulgurance de quatre heures du matin, c’est-à-dire ce moment où tu es tellement fatigué, que des idées géniales dont tu ne fais jamais rien à cause de ladite fatigue pointent le bout de leur nez. Je lui ai écrit un mot. Pas un seul mot hein, plusieurs mots pour faire des phrases qui lui expliquaient ce qui lui était arrivé et qui répondait à toutes ses questions dans l’ordre. Mon CCA s’est moqué de moi avec l’infirmier mais j’ai quand même été le donner. « Tu t’es crue dans Memento ? T’es pas Christopher Nolan ! »

Et bien je crois que j’ai fait amende pour toutes les fois où j’ai appuyé sur A avec un aubergiste d’un jeu vidéo (ou un paysan ne soyons pas sectaires).  Il a lu et relu ce mot, le serrant parfois contre sa poitrine comme si c’était tout ce qui lui restait au monde. Ça l’a calmé en cinq minutes. Il ne nous parlait plus. Il ne criait plus sur les autres patients. Je passais le voir de temps à autre et j’ai pu constater qu’il émergeait pour de vrai cette fois. Il se souvenait de quand j’étais venu le voir l’heure précédente. Il se souvenait de m’avoir parlé de ses hobbies.

Je suis partie à 8h30 quand la relève est arrivée, le cerveau à marée basse mais le coeur en joie parce que j’avais enfin servi à quelque chose dans ma courte carrière d’étudiante en médecine. J’avais aidé quelqu’un.