Verdun m’a tuer

« COMMENT CA VOUS VOULEZ VOIR MA BELETTE ?
– Non madame, je vous ai demandé si vous étiez PRÊTE !
– VOUS VOULEZ QUE JE RÉPÈTE ? JE VOUS AI DÉJÀ PARLE DE VERDUN ?
Oui au moins cinquante fois non racontez moi pendant que je vous fais le pansement.
– VOUS VOULEZ DU CIMENT ? DÉSOLÉE JE SUIS SOURDE. »

Dimanche, garde de la joie aux urgences. De la joie parce que c’est le jour du seigneur et qu’il faut pas déconner, agnostique je suis j’aime bien la grasse mat’ pendant que les croyants vont à la messe mais aussi parce qu’on est à J-5 des partiels et qu’il faut pas déconner, je suis loin d’avoir fini de réviser.

Trêve de plaisanterie, passons à la rigolade, j’arrive dans le box 6, je tente de remonter les manches de ma blouse pour m’atteler à mon premier patient avant de me souvenir que c’est une blanche à manches courtes. Je passe outre, je les remonte mentalement et je me présente à madame Colette, quatre-vingt quinze ans (l’âge c’est comme le poids, au bout d’un certain nombre ça vaut le coup de l’écrire en toute lettre pour se rendre compte de l’ampleur), qui vient pour chute à domicile. Elle n’a strictement rien, mise à part une jambe qui fouite. Elle aurait pu fuiter, mais comme madame Colette dit fouiter et qu’on a déjà suffisamment du mal à se comprendre elle et moi, si elle dit que sa jambe fouite c’est qu’elle fouite. Heureusement qu’elle ne fouette pas sinon j’étais repartie pour un tour de belette, de blette et autres prises de tête.

Sa jambe qui fouite, c’est son oedème des membres inférieurs qui s’écoule goutte à goutte par une phlyctène au niveau de son mollet. Si j’avais été plombier j’aurais bien resserré deux ou trois écrous mais comme je ne suis qu’externe j’ai préféré faire un pansement (note pour plus tard : penser à passer un CAP plomberie pour madame Colette).

Elle m’impressionne cette petite dame. Elle est là, toute ratatinée, toute paniquée par sa chute mais elle est là. Elle est autonome, c’est-à-dire qu’à quatre-vingt quinze ans, elle est encore chez elle. Des aides viennent régulièrement, mais elle peut rester chez elle avec tous ses petits objets et ses petites manies, ses petites habitudes et ses petites joies du quotidien.

Pendant mon examen clinique, j’en profite pour lui ausculter le cœur. J’ai réussi à lui faire comprendre qu’il fallait qu’elle arrête de parler (« COMMENT CA VOUS AVEZ PLEURE ? »), je ferme les yeux et je me concentre.
pa poum, pa poum,                  pa poum, pa poum, pa poum,    pa poum, pa poum            pa poum
Aussi (ir)régulier qu’un coucou asthmatique, on prescrit donc un ECG. Pendant l’ECG, madame Colette me parle de Verdun pour la première fois.

« VOUS SAVEZ MADEMOISELLE LA GUERRE C’EST UNE CHOSE TERRIBLE, J’Y AI PERDU MON MARI ET MES FILS. VERDUN C’ÉTAIT HORRIBLE COMME LE GOLFE SAUF QUE VERDUN C’ÉTAIT PIRE PARCE QUE MES FILS SONT MORTS ET VERDUN JE VEUX MOURIR. »

Ça m’a mis la puce à l’oreille. En soi, les personnes âgées ont une tendance à la dépression donc le fait qu’elle veuille mourir est à explorer mais ne m’étonne pas. Non c’est plutôt Verdun. Verdun, ça rime avec 1920. 1920, c’est l’année de naissance de madame Colette. Or Verdun, selon mes (pauvres, très pauvres (non non je n’avais pas 8 de moyenne en histoire-géo au lycée)) souvenirs d’histoire, c’était avant 1920. Donc soit nous sommes face à une personne ayant inventé la machine à remonter le temps, soit madame Colette commence lentement mais sûrement à perdre la boule.

« Madame, on est en quelle année ?
– VOUS VOULEZ DE LA PÂTÉE ?
– Non l’ANNÉE!
– AH MAIS IL FALLAIT LE DIRE AVANT ! ON EST EN 2008.
– C’est qui le PRÉSIDENT ?
– LE PETIT QUI CRIE.
– … Sarkozy ?
– OUI LUI ! IL EST PAS MORT A VERDUN LUI, C’EST TOUJOURS LES MEILLEURS QUI PARTENT. »

Miiiiiiiip. La machine à ECG m’indique fièrement qu’elle a fini son travail, qui me montre que le cœur de madame Colette n’arrive plus arriver à aligner deux pa poum d’affiler sans faire n’importe quoi, c’est ce qu’on appelle une AC/FA.

Alors l’interne se démène un peu partout pour trouver une place dans les étages à notre doyenne de la soirée pendant que moi je me démène pour trouver la coordonnée de la nièce de madame Colette. Elle se souvient en tout et pour tout de son nom et de sa ville. Après une enquête digne de Colombo, je finis par dénicher son numéro de téléphone sur internet et prends ma plus belle voix pour qu’on me réponde :

« QUOI ? VOUS FAITES PARTIE D’UN CLUB DE DANSE ?
– Non madame, je vous appelle des URGENCES.
– AH CA TOMBE BIEN PARCE QUE JE NE PEUX PLUS DANSER, J’AI QUATRE-VINGT NEUF ANS ET DEMI MOI MADAME. »

Alors  je comprends que :
– la surdité est héréditaire
– je vais avoir des acouphènes en rentrant chez moi à force de me faire crier dans les oreilles
– la seule famille de ma patiente est une dame fort sympathique d’un âge avancée, en fauteuil roulant, à deux heures de route
– madame Colette, ma petite patiente qui fouite partout sur le brancard, est une dame de quatre-vingt quinze ans avec une maladie cardiaque non stabilisée et une démence débutante, qui était autonome jusqu’à présent devra probablement aller pour le reste de ses jours en maison de retraite.
Et ça, ça me serre le cœur.

On la regarde partir vers les étages où elle sera hospitalisée. Mon interne me la désigne et me demande si j’ai déjà entendu parler du syndrome de glissement. Ma tête fait oui oui et mon coeur fait non non. Le syndrome de glissement, c’est quand une personne âgée hospitalisée se laisse aller. Elle n’a tout simplement plus envie de vivre et se désintéresse de toutes choses, aussi bien consciemment qu’inconsciemment. Elle n’a plus envie de regarder Question pour un champion, tombe de plus souvent, se fait de plus en plus pipi dessus alors que cela n’était jamais arrivé et refuse de manger son flamby du midi alors qu’elle adorait ça. Elle se laisse mourir.

Alors madame Colette, qui ne sait pas que ces fils ne sont pas morts à Verdun, et qui pense qu’on va la renvoyer chez elle en deux temps trois mouvements, elle qui était autonome et qui allait vaillamment aller acheter sa demie baguette tous les jours à huit heures trente quatre, madame Colette qui aime le rose mais pas le violet parce que ça ne lui va pas au teint, madame Colette qui fouite partout, ne rentrera pas chez elle ce soir. Ni demain. Ni dans trois semaines.

C’est question de pragmatisme, elle ne se souviendra jamais de prendre ses médicaments et un jour elle oubliera aussi de fermer la porte de chez elle voire le gaz. C’est mieux pour elle qu’elle soit entourée, mais on sait que c’est le début de la fin. J’espère qu’il y aura des gens pour avoir la patience de l’écouter de Verdun là où elle ira, et qui feront semblant d’oublier l’histoire avec elle.

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Brève vision d’avenir de madame Colette et de ses futurs soignants

Connasse

J’ai cru que tu allais mourir. J’ai cru que tu serais le premier que j’allais voir partir de mes yeux plus si enfants que ça mais un peu quand même, jeune étudiante débarquant pour la première fois à l’hôpital. D’ailleurs, on n’a vraiment parlé que comme ça, avec les yeux. Parce que bon, comme j’étais la seule de nous deux à pouvoir ouvrir la bouche pour émettre un son, ça limite vite le langage verbal usuel, tu ne crois pas ?

Mais ne t’inquiète pas, j’ai très bien compris le « connasse » au fond de tes yeux gris quand j’ai commencé ta toilette. D’ailleurs, on m’avait prévenue. Tu parlais la veille, et tu avais insulté les aides soignantes. Connasses, connasses, connasses. Connasses putain. Mais ce jour là, tu étais juste trop faible pour m’insulter. Comme tous les autres qui ont suivis, d’ailleurs.

C’était presque devenu un jeu, de deviner ce que tu allais répondre à mon « je vais vous prendre la température, monsieur ». Je crois que bien que « suce ma bite » était ton préféré. Et toi aussi, tu étais mon préféré.

Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Enfin si, un peu trop peut-être même. C’est stupide de préférer un homme m’insultant en silence plutôt que celui qui me remercie trois fois de lui annoncer que sa tension est à « douzesix ». C’est horrible à dire, mais je crois que j’attendais que tu meures. Tu allais mourir, c’était certain. Une question de jours, selon l’interne. Vieil esprit de 1929 enfermé dans un corps décharné de 35 kilos à tout péter. Je te voyais penser, dans ton isolement BMR. Je voyais tes os saillir sous ta peau (ton zygomatique était magnifique), je te devinais penser, je voyais la vie dans tes yeux, je voyais ton histoire. Je me sentais prisonnière avec toi, j’étais comme hypnotisée par ta chambre et je ne pouvais m’empêcher de te regarder à chacun de mes passages. Cette connexion, que je m’attendais à avoir pour tous mes patients, je ne l’ai eue qu’avec toi.

Et je voulais que tu meures. Je voulais que tu meures pendant que j’étais là. J’avais tellement peur que quelqu’un meure et de ne pas le supporter. D’avoir fait tout ce chemin pour rien, pour ne pas être capable de voir les patients mourir. Je voulais affronter mon premier décès la tête haute, choisir ma « victime », maîtriser mes sentiments et avoir le droit de raconter avec de l’émotion dans la voix comment je t’avais connu, mais que finalement ça allait. Que j’avais survécu (oh mais pas toi, quel détail). Je crois bien que tu l’avais compris. Même si tu ne me regardais plus vers la fin, tes yeux ne pouvant plus suivre le rythme de la vie t’environnant, tu savais. Et je crois que tu m’as offert la plus belle insulte de toute ma vie, mon plus beau bras d’honneur, mon plus beau « salope ». Tu es mort le lendemain de mon départ. Connard.

Note : un ami m’a fait la remarque lors de la relecture de cet article donc je voudrais m’expliquer un peu. Je ne suis pas insensible, et je ne souhaite absolument pas que « mes » patients meurent. Cet homme me rappelait mon grand père, qui est mort dans des conditions similaires, qui n’en pouvait plus d’être prisonnier de son propre corps, de la gravité. Ce patient m’a donc touchée particulièrement de part sa situation. De plus, on savait depuis le départ qu’il allait mourir, le médecin avait prévenu le patient et ses proches. J’avais « juste » envie d’être là quand ça se produirait pour pouvoir affronter ma première mort calmement, celle d’une personne qui je supposais se sentait comme mon grand père, enfermée. Je ne voulais pas qu’il meure juste pour me vanter auprès de mes amis, mais pour me rassurer, me dire que j’étais bien à la bonne place, que j’en étais capable.