De la noix de coco sur un mur froid

Quand on est en P1 (première année), on finit rapidement par adopter une routine dont on ne dérive plus pendant une, voire deux années.

Moi, j’étais de ceux qui allaient travailler à la bibliothèque universitaire (BU). Je me levais tous les jours à 7h30 pour y être à 8h50, afin de faire la queue pour pouvoir avoir les bonnes places. Pas à côté d’une bouche de ventilation, ça fait du bruit. Pas à côté de l’allée, c’est les gens qui font du bruit. Avec le groupe avec qui je travaillais, on avait « notre » table. Alors à 9h, quand les portes s’ouvraient nous courrions réserver nos places avant de travailler jusqu’à 12h15.

A 12h15, nous relevions la tête de nos polys et nous partions manger pendant 45 minutes, pour revenir à 13h pile et recommencer à travailler jusqu’à 19h. L’après-midi, je m’accordais une pause de un quart d’heure, à 16h, pour décompresser.

Ce n’était pas facile mais on prend l’habitude.

Je me souviens que j’ai fêté mes 20 ans en P1. C’était mon année de doublante, et j’ai mangé un muffin d’anniversaire dans les escaliers de la fac. Qu’est-ce que j’étais heureuse. Ce simple muffin, offert par des gens qu’au final je ne connaissais pas en dehors de la bibliothèque, m’avait rendu tellement heureuse. Quand on n’a pas grand chose, on se contente d’un rien, même d’un muffin dans un escalier pour ses 20 ans.

On travaillait sans savoir si l’on allait avoir le fameux sésame, le droit de rentrer dans le merveilleux monde de la médecine. On s’abrutissait d’anatomie, de chimie, de santé publique.

Je me souviens d’avoir souvent regardé les tables réservées « aux D3-D4 », les cinquièmes et sixièmes qui passent l’ECN. Je les regardais et je me disais qu’au moins ils travaillent pour quelque chose qu’ils aimaient. Et puis je me replongeais dans mon poly.

Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai eu le droit de m’assoir à cette table. Je me suis assise doucement sur une des chaises, et j’ai posé mes livres devant moi. J’ai pensé à celle que j’était il y a cinq ans, quand j’ai commencé ma première P1. En P1, je n’osais rien imaginer de peur d’être déçue. J’ai bien fait, je n’aurais jamais pu deviner ce qui allait suivre.

Ces études m’ont apporté tellement de bonheur, tellement d’émotions. J’ai rencontré tellement de personnes, aussi bien à l’hôpital que dans la faculté. Jamais de ma vie je n’ai été aussi heureuse.

Hier, je suis allée en conférence. Ce sont des cours du soir, de 19h à 23h, que l’on peut prendre en supplément pour se préparer l’ECN (le fat boss des études de médecine). Et là, en attendant que cela commence, on a partagé des morceaux de noix de coco, assis sur un mur. Nous n’avions pas forcément besoin de parler, on était juste bien là, à savourer quelque chose de frais avant d’aller s’enfermer pendant quatre heures dans un amphithéâtre où il fait beaucoup trop chaud.

J’ai retrouvé cette sensation que j’avais eu en mangeant ce muffin en P1. Un petit moment de répit, qui n’aurait pas autant de valeur ni je n’avais pas passé le reste de ma journée à la BU et si je ne devais pas travailler encore quatre heures avant de pouvoir retrouver mon chez moi.

Non, ce n’est pas un chemin facile. Tous les jours on est poussés à se dépasser, on repousse nos propres limites car au final, si on ne travaille pas, personne ne viendra nous le reprocher. Nous nous acharnons pour nous, pour nos futurs patients, quitte à s’enfermer des heures et des heures à travailler. Je ne sais pas quel genre de médecin je deviendrai, je ne sais même pas si je deviendrai médecin ou si je vais finir par tout quitter sur un coup de tête pour ouvrir le restaurant dont je rêvais quand j’étais petite.

Ce bête petit morceau de noix de coco m’a rappelé tout ça. Je râle souvent mais je suis là où je veux être, et ça, ça n’a pas de prix. Je ne sais pas où je vais, mais tant qu’il y aura de la noix de coco et des muffins, je sais que je serai heureuse.

Je suis tellement heureuse d’être ici.

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Ca va ça vient

Aujourd’hui, je suis allée avec le Docteur Jekyll constaté un décès. Je connaissais le patient car il faisait partie de nos visites à domicile. En soins palliatifs depuis maintenant quatre ans, il s’est éteint cette nuit, paisiblement.

On dit toujours qu’ils se sont « éteints paisiblement ». En vrai, pour eux c’est paisible mais pour sa femme qui dormait dans sa chambre comme chaque nuit, dans un lit d’appoint à côté de son lit médicalisé, cela ne l’était pas du tout. C’est comme un ordinateur qu’on éteint et qui a des tâches à faire avant, avec nous qui restons à côté « bon, tu vas te décider oui ??? » Oui oui, il se décide mais le corps « lutte ». C’est le cerveau reptilien qui lutte, et qui essaye tant bien que mal cette fonction si nécessaire à la vie : la respiration. Alors, quand on regarde quelqu’un mourir, on peut le voir gasper. Le gasp, c’est comme un poisson hors de l’eau qui essaye de survivre. C’est le cerveau qui s’éteint doucement.

Et c’est après cette nuit « paisible » que sa femme et ses enfants nous ont reçu pour qu’on constate le décès. On l’ausculte, on regarde s’il respire, on sent sa chaleur qui a déjà commencé à partir. On fait un certificat, on s’en va.

C’est assez simple en fait, de constater une mort. Un cadavre ça ne fait pas peur. Le plus difficile, c’est d’affronter la famille. Affronter n’est peut être pas un bon terme, mais voir les gens emplis de tristesse me fait plus mal que la mort en elle même. Je suis heureuse pour cet homme, qu’il ait enfin pu être libéré de son enveloppe charnelle avoir y avoir été coincé pendant tant d’années. Ne plus pouvoir marcher, manger, aller aux toilettes. Ne plus avoir toute sa tête mais l’avoir quand même assez pour se rendre compte de ce qu’il se passe. Non, pour lui je ne m’inquiète pas. C’est des vivants dont il faut s’occuper.

C’est de sa femme dont le quotidien tournait à celui d’un aide soignant qu’il faut aider à se reconstruire. Elle ne sait plus vivre pour elle et elle va devoir réapprendre. Elle pleurait, elle avait peur de ne pas avoir fait assez alors qu’elle en avait fait tellement. Voir ça est bien plus dur que de constater une mort.

Aujourd’hui, juste avant de partir en visite, nous avons vu une autre patiente de Docteur Jekyll, qui venait nous présenter sa fille de quelques jours. Ca faisait vingt ans qu’elle essayait de tomber enceinte, et à cause de problèmes de santé elle n’avait pas pu et elle avait abandonné. Et bien entendu, c’est toujours quand on abandonne que ça arrive !

Elle était tellement heureuse, et le bébé tellement beau. J’adore leurs petits doigts encore fripés, leur petite bouche qui fait cette moue si spéciale quand ils dorment. Le Docteur Jekyll était encore plus gaga, ne s’exprimant que par onomatopées. Trop de sourires dans ce cabinet pour une seule enfant.

La vie, ça va, ça vient. On ne peut jamais s’attendre à ce qu’il va s’arriver, à admirer les pieds délicats d’un bébé et sentir la peau d’un mort se refroidir sous ses doigts.  J’écris cela les larmes aux yeux, non pas parce que je suis triste, mais parce que je suis reconnaissante d’être en vie et d’avoir la joie de pouvoir ressentir autant de choses.

Merci.

Je suis en colère

Je suis en colère.

J’ai cette boule de rage et d’injustice coincée au fond de la gorge et je n’arrive pas à la faire sortir. Je ne sais même pas si je veux qu’elle sorte.

Aujourd’hui, j’ai vu une femme paniquée au cabinet du Docteur Jekyll. La peur se lisait sur son visage, dans ces gestes, cette façon de s’assoir sur la chaise mais pas tout à fait car il faut toujours être sur le qui vive.

Elle ne s’est jamais entendu avec ses voisins mais depuis quelques temps, c’est pire. L’autre jour, ils ont attendu son fils en bas de l’immeuble et l’ont frappé, l’ont insulté. Son mari, hors de lui, est allé sonner chez les voisins qui lui ont alors mis un coup de chaise « Du côté où il a eu son AVC docteur, vous vous rendez compte ? Lui ne se rendait plus compte de rien, il a mis des heures à s’en remettre ».

Ils ont porté plainte, mais les regards et les insultes continuent. Ils ont porté plainte, mais une expulsion prendra des mois. Ils ont porté plainte mais ils ont peur.

Cette femme et sa famille sont d’origine maghrébine. Depuis les attentats, ses voisins leur font payer ce que les terroristes ont fait. A cette « sale bougnoule avec son drap sur la tête ».

Et elle de nous expliquer : « Docteur, je ne sais plus quoi. Dans le coran, on nous explique que quand on nous fait du mal, il faut rester indifférent et ne pas réagir, et ainsi la personne en face comprendra son erreur. C’est ça l’islam docteur, et ma religion n’arrive plus à me protéger du terrorisme. »

Non, l’islam ne protège ni du terrorisme qu’on voit à la télé avec les armes à feu, les camions et les explosions, ni du terrorisme ordinaire du voisinage.

L’islam n’est pas non plus la cause du terrorisme. Le terrorisme n’a pas de religion et n’est la lubie que d’une poignée de fous qui s’en servent comme excuse, mais la religion qu’ils prétendent défendre, ce n’est pas l’islam. C’est une religion déformée, malléable à volonté qui leur permet de justifier je ne sais quelle horreur.

Je suis dégoutée et j’ai la haine, que dans mon pays, on frappe, on martyrise ceux qui comme nous, subissent le terrorisme, simplement parce qu’ils ont une couleur de peau ou une religion différente. Ca aussi c’est du terrorisme, une forme de terrorisme qui empêche cette famille, comme beaucoup d’autres familles, de vivre normalement, s’en crainte qu’on leur tombe dessus à tous les coins de rue.

Je suis en colère et ça ne part pas. Je n’ai pas envie que ça parte. J’ai envie que cela change.

La médecine générale

En ce moment, je suis en stage chez le généraliste. Enfin chez les généralistes vu que j’en ai deux, que je nommerais Docteur Jekyll et Mister Hyde. Venir en médecine générale (MG) a été un choix très fort de ma part. En effet, 50% des étudiants en médecine, à l’issue de leur sixième année, deviendront généralistes, ce qui vous en conviendrez, est énorme. Et pourtant, les facs ne proposent que peu de stages chez le généraliste. Ceux qui acceptent de nous prendre dans leur cabinet ont parfois une activité très spécialisée, parfois même tirant vers la médecine alternative comme l’homéopathie ou l’acupuncture. Dur donc, de trouver des médecins généralistes reflétant ce nous, nous pourrions devenir plus tard. Nous devions faire notre choix parmi des couples de généralistes, et ça faisait longtemps que j’avais repéré Docteur Jekyll et Mister Hyde. Je l’ai voulu, je l’ai eu. Et cela a dépassé toutes mes attentes.

– Docteur Jekyll –

Docteur Jekyll est exactement le genre de médecin que je voudrais devenir plus tard. Il travaille avec des associations de femmes battues, prend en charge des patients en soins palliatifs à domicile, et est doté d’une humanité extraordinaire. Il sait écouter chaque personne individuellement, et leur rappelle leur valeur.

Un jour une femme chassée par son mari est arrivée chez nous. Il a pris bien plus que le quart d’heure réglementaire pour l’écouter, lui laisser le temps de parler, le temps de pleurer. Il lui a dit qu’elle était forte d’avoir fait tout ce chemin, et qu’en aucun cas elle ne devait se considérer comme coupable de quelque chose. Et puis il lui a montré un poster de Wonder Woman qui est accroché sur son mur. Et il s’est penché vers elle « vous voyez ça, c’est vous ». Elle a haussé les épaules, mais j’ai vu au fond de ses yeux que ça l’avait touché.

Plusieurs fois je l’ai vu montré ce poster à des patientes, et à chaque fois j’ai vu cette lueur. Je l’ai vu rendre à ces Wonder Women leurs superpouvoirs. Ce sont des petits gestes comme ça qui font parfois toute la différence. Vous pourriez vous dire que c’est une arnaque qu’ils disent à toutes ses femmes qu’elles sont toutes des Wonder Woman. Mais au contraire, on pourrait le dire à chaque femme cela resterait vrai.

Chaque jour que je passe auprès de lui, j’en apprends un peu plus. Pas forcément sur les connaissances médicales, mais sur comment être un bon médecin. J’espère qu’il n’a pas trop remarqué les paillettes que j’ai dans les yeux quand j’assiste aux consultations.

– Myster Hyde –

Mister Hyde est l’opposé de Docteur Jekyll. Il matérialise le médecin que je ne voudrais PAS devenir plus tard. Tout est automatique chez lui. Il dit systématiquement les mêmes phrases aux mêmes moments de la consultations. Une consultation ne doit pas durer plus d’un quart d’heure sinon on perd de l’argent. Les patients sont plus des clients qu’autre chose.

Il a une ordonnance type pour chaque symptôme. Durant une demi-journée de stage, nous avons vu cinq patients différents, qui toussaient depuis des durées différentes pour des raisons différentes. Ils ont chacun eu la même ordonnance : sirop antitussif, anti histaminique et corticoïdes en cure courte. Devant mes yeux ébahis se déroulaient consultation après consultation ce bafouement de toutes les recommandations possibles et imaginables de la HAS (Haute Autorité de Santé). Une cargaison de médicaments, pour un rhume ????

L’autre jour, j’ai assisté à une annonce de cancer, ma première annonce de cancer. Voici le résumé de la consultation :

 » Bonjour, nous avons les résultats de votre biopsie, c’est cancéreux.
– Quoi ???????????
– Voici l’adresse d’un spécialiste.
– Mais c’est grave docteur ?
– Vous demanderez au spécialiste.
– Et… Quels genres de traitements je vais avoir ? Enfin quelles sont les options ?
– Vous demanderez au généraliste.
– Je ne me sens pas très bien.
– Tenez un verre d’eau. Vous avez votre carte vitale ? Cela fera 23€ s’il vous plaît. Vous payez par carte bancaire ? »

Vingt-trois euros pour se faire annoncer en cinq minutes chrono que l’on a un cancer, et que peu importe les questions que l’on a on devra les poser à quelqu’un d’autre. Et la réassurance, l’empathie, on peut se la mettre là où je pense.

J’ai rarement été aussi choquée de toute ma vie. J’avais les larmes aux yeux j’ai du sortir du cabinet pour me calmer en inventant une raison stupide. On aurait tellement pu rassurer ce patient en utilisant des mots, des gestes simples. Ces gestes qui font toute la différence.

Il s’ennuie profondément dans son métier, et ça se voit qu’il aimerait être ailleurs. Il répond même à ses mails pendant les consultations, alors que le patient pense qu’il prend juste le temps de bien rédiger son ordonnance (mais non elle est toute prête !)

J’espère qu’il ne remarque pas le dégoût que j’ai pour son exercice quand je viens chez lui.

– La médecine générale –

Je l’ai plus remarqué chez le Docteur Jekyll que chez Mister Hyde, je pense à cause de la relation de confiance qui s’installe au fur et à mesure des consultations. Les patients ne viennent pas juste parce qu’ils sont malades. Ils viennent voir leur généraliste. Pour parler, pour donner des nouvelles. C’est le médecin qui les suit dans la vie de tous les jours, qui savent tout d’eux. C’est un regard bienveillant qui les accompagne peu importe l’étape de la vie qu’ils traversent.

Un lundi, nous avons vu une patiente de 65 ans pour l’ajustement de son traitement anti-hypertenseur. Le lundi d’après, elle avait repris un rendez-vous. Elle l’avait pris pour annoncé au Docteur Jekyll que son mari _ qu’il suivait également_ était mort entre temps d’un AVC. Il était tombé dans le coma pour ne plus jamais se réveiller. Vous me direz qu’au sens médical du terme cette consultation n’était pas nécessaire, que la sécu ne devrait pas avoir à rembourser cela. Mais humainement, elle était indispensable. Qu’elle puisse se décharger sur quelqu’un de neutre, qu’elle puisse montrer sa faiblesse qu’elle cache farouchement devant ses enfants. J’ai eu du mal à retenir mes larmes durant cette consultation. A la fin de la matinée, j’ai demandé au Docteur Jekyll comment il faisait pour se barricader. Et il s’est retourné vers moi et m’a dit qu’il avait aussi eu les larmes aux yeux, et que parfois, oui ça nous touche.

J’ai aussi compris le sens de « médecin de famille ». Un mercredi, nous avons vu un très grand alcoolique, tenant à peine sur ses jambes, qui essayait pour la millième fois de se sevrer. Son visage et son esprit était ravagé par l’alcool. Le lendemain, un couple très sympathique vient nous voir pour le suivi de leur diabète respectif. A la fin des consultations, le Docteur Jekyll se tourne vers moi et me dit :

« Tu as remarqué ?
– Quoi donc ?
– Les noms de famille. »

Le couple était les parents du patient que nous avions vu la veille. Cela faisait des années qu’ils avaient coupé le contact à cause de l’alcool, mais chacun continuait de voir le même médecin. C’est l’unique lien qu’il reste entre eux sans même qu’ils le sachent, puisque que ce serait briser le secret médical que de mentionner à l’un que l’autre est venu consulter.

Je ne m’étais jamais rendu compte auparavant de l’importance du médecin généraliste, en première ligne sur le front de la vie des patients. De la différence qu’un bon et un mauvais médecin généraliste peut faire dans une vie.

Je ne sais pas si je deviendrais généraliste même si je dois avouer que la spécialité m’attire beaucoup. Mais je sais quel genre de médecin je veux devenir. Je veux pointer Wonder Woman du doigt.

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Un jeune homme de 27 ans tombe dans la rue pour ne plus jamais se relever

Un jeune homme de 27 ans tombe dans la rue pour ne plus jamais se relever. On dirait le titre d’un journal.

Il est arrivé dans notre réanimation après 1 heure de low flow. D’abord il y a le no flow, puis le low flow. Le no flow, c’est lorsque le sang ne circule plus du tout dans le corps. Le low flow, c’est quand le sang circule dans le corps grâce à des manœuvres externes telles le massage cardiaque mais que le cœur n’est toujours pas reparti. C’est long une heure.

Alors il vient, et on essaye de le réparer. Planche à masser, adrénaline et c’est parti mon kiki. Sauf que le kiki n’est jamais reparti. Le kiki est resté planté là, comme deux ronds de flancs. Et au bout d’un moment, il a fallu prendre la lourde décision d’arrêter la réanimation.

Attendez, on peut arrêter la réanimation ? Je veux dire, je le regarde moi, ce jeune-homme-de-27-ans-tombé-dans-la-rue, je le regarde bien et il est là. Il est encore là et on va le laisser tomber comme ça ? Je le regarde tellement bien que je vois ses tâches de rousseur et ses grains de beauté. Il a un collier autour du cou et un tatouage sur l’épaule gauche. Il a la peau douce quand je la touche pour le maintenir sur le brancard. Il a une vie, il a une vraie vie, et on doit tout arrêter ?

Oui, dit le chef de service. On arrête.

La salle qui bouillonnait de vie jusqu’à présent, se vide lentement. L’une après l’autre, les personnes qui s’occupait du patient arrêtent leur tâche, retire les cathéters et les électrodes, enlève la planche à masser et la vie qui allait avec. On l’extube, et on le lave tout doucement pour le présenter à sa famille.

J’ai l’impression que ce n’est qu’une plaisanterie, qu’il va se lever de son brancard pour crier « SURPRISE ! » et qu’on rigolera tous. Mais personne ne se lève et personne ne rit. Tout le monde reprend le cours de sa vie, sauf lui. J’ai l’impression que mon cœur s’est arrêté de battre avec le sien et mes yeux débordent de larmes. C’est tellement injuste, pourquoi lui ? Pourquoi tout court, doit on mourir ? Pourquoi ne pouvons nous rien faire ? Pourquoi a-t-on arrêté ? Pourquoi pourquoi pourquoi ?

Dans ma tête, tout est vide. Mes oreilles bourdonnent. Je suis dans une pièce sombre face à un gros bouton rouge où il y a marqué « stop » que je caresse du bout des doigts. Si j’appuie dessus, il meurt. Si je n’appuie pas, on continue la réanimation. Je suffoque et je ne peux prendre la décision même si elle ne m’appartient pas.

Je vais voir mes PH et je leur dis que ça ne va pas. Je ne sais pas ce qui va pas, je sais juste que ça ne va pas. Que plus rien ne va depuis qu’on a tout arrêté. Je sens une main sur mon épaule. Gauche. Comme le tatouage du jeune-homme-de-27-ans-tombé-dans-la-rue-et-qui-ne-se-relèvera-PLUS-JAMAIS. C’est le chef de service. Il m’emmène dans son bureau. J’ai tellement honte, je suis en train de pleurer devant ce grand chef de service, mon héro de tous les jours, que j’admire et je respecte. Je me recroqueville sur ma chaise, je n’ose pas le regarder en face.

« Tu sais, ça m’arrive de pleurer à cause de patients. »

Lui ? Lui il pleure ? Mais il est toujours si calme, si patient. Lui qui gère tout d’une main de fer et qui ne cille jamais. Qui arrive à plaisanter et à garder une voix douce qui rassure tout le monde dans n’importe quelle situation.

« C’est normal de ne pas aller bien. Tu en as le droit, on en a tous le droit. Si tu acceptes tes sentiments, ils partiront d’autant plus facilement. Enfin, ils ne partiront jamais. Mais on peut vivre avec, sans se laisser bouffer. Oui, c’est difficile de laisser partir des patients, de voir mourir des gens sans qu’on ne puisse rien faire. C’est horrible. Ça m’énerve et ça me fait pleurer. Voilà, c’est dit.
« Ce patient, il était foutu. Son cerveau n’avait pas été irrigué depuis trop longtemps, si on avait poursuivi la réanimation et que son cœur était reparti, il aurait été un légume pour le reste de ses jours. Mais vraiment, je sais pas quel légume tu détestes, voilà la citrouille, et bien il aurait été une citrouille toute sa vie. Je sais pas toi, mais ça ne me fait pas trop envie. Comme on dit, donner de la vie aux années et non pas des années à la vie.
« Quand ce genre de sentiments t’envahit, laisse les venir. Accueille les. Ils vont passer. Et après, pense à tous les patients que l’on sauve. Tu te souviens de la patiente d’hier ? Penses-y. Pense à tout ceux que tu vas aider si tu restes.
« Savoir parler de ce qui ne va pas t’aidera toute ta vie. Et te permettra d’être un meilleur médecin. N’aies pas peur d’être triste, n’aies pas peur d’être heureuse quand d’autres sont tristes. La vie continuera quoi qu’il arrive. »

Personne ne m’avait jamais donné l’autorisation d’être triste à l’hôpital. Dans tous les services où j’ai été, le mot d’ordre était le silence et le paraître. Je me souviens de cette patiente, atteinte de SEP (Sclérose En Plaques) juvénile depuis ses 10 ans. A 23 ans, elle ne connaissait plus que quatre noms d’animaux. Chat, chien, lion et tigre. Quand j’eu fini de l’examiner, elle m’a attrapé le bras avec une douceur infinie comme si elle avait peur que je me brise, et elle m’a dit « j’aimerais retourner au Maroc pour mourir ». J’ai réussi à me contenir jusqu’à ce que je ferme la porte du bureau des médecins avant d’éclater en sanglot. Un des PH du service m’a regardée d’un air dédaigneux, puis m’a demandé « qu’est-ce que tu te trouves comme excuse pour chialer maintenant ? »

Une excuse ? Nous, soignants, accompagnons chaque jour des millions de patients en France, dans la santé comme dans la maladie. Si je l’avais en face de moi aujourd’hui, je lui dirais que oui, je « chiale ». Oui, ce n’est pas toujours facile et ça m’arrive de me retrouver, de me questionner quand un patient me touche particulièrement. Enfin, je ne devrais même pas dire ça car tous, tous les patients me touchent mais parfois on ne peut pas maintenir nos barrières, nos distances. Et ce n’est pas grave. C’est humain, nous sommes tous humains et nous ne valons pas mieux que les personnes que l’on soigne. Cette part d’humanité fait partie de nous, partie de moi et je l’accueille avec joie, car elle m’apporte autant de bonheur qu’elle me fait pleurer.

Voir un patient pleurer de joie car sa prothèse de hanche lui a changé la vie après des années à souffrir d’arthrose me donne une sensation de chaleur dans la poitrine. Savoir qu’on a aidé une personne, même une seule, est un sentiment incroyable. Ne pas pouvoir aider un patient est un sentiment horrible. Les deux existent, cohabitent, s’entrelacent et forment toutes sortes de nuances de couleur qui me portent et me font me lever tous les matins.

Je pleure, je ris, je m’inquiète à cause de mes patients, mais je sais qu’avec le temps j’arriverai de mieux en mieux à gérer mes sentiments et à ne pas me laisser envahir. J’ai hâte d’être à demain et d’apprendre encore. J’ai tellement hâte.