(Re)trouvailles

Trigger warning : fausse couche, viol, VIH, malformations foetales, interruption de grossesse

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La noirceur de la nuit pèse sur ma poitrine. C’est étrange à quel point on peut tenir la respiration comme quelque chose de spontané, d’acquis, alors qu’à trois heures trente quatre du matin il est aussi difficile d’inspirer que de gravir le mont Everest. Alors je compte, comme les galériens, pour me donner un rythme et rester en vie. Inspire (un deux trois quatre). Bloque (un deux trois quatre). Expire (un deux trois quatre). Bloque (un deux trois quatre). Recommence (zéro). On dirait que les battements de mon coeur m’encourage. Je le sens vrombir, prêt à s’échapper de ma cage thoracique. J’entends sa rythmique bourdonner dans mes oreilles, emplissant ma tête. Dieu que je déteste ces moments là. Avant, je portais tout le temps des montres, l’heure m’était indispensable. Maintenant, je les ai bannies de ma vie, leur tic tac incessant, incessamment enthousiaste me rendait folle, surtout dans des moments comme celui là, où j’ai mon propre tic tac dans la poitrine.

Je rêve que l’on m’assomme. Je rêve de réellement rêver qu’on m’assomme, car cela voudrait dire que suis (enfin) endormie. La formulation la plus juste serait que je souhaite que l’on m’assomme. J’ai un petit rictus à penser que je suis en train de me corriger moi-même, à trois heures maintenant trente sept du matin au lieu de dormir.

Ce que je vous décris là, c’est une nuit comme j’en passe souvent. Je suis épuisée toute la journée, et arrivé le soir, une fois glissée sous mes draps, l’anxiété s’empare de mon corps et me maintient éveillée, comme si le sommeil s’apparentait à une mort certaine et que m’empêcher de m’endormir, pour mon cerveau c’était me garder en vie. Cette nuit là, c’était une nuit avant une garde de 26 heures à la maternité où j’étais en stage. Tout le monde sait qu’il faut dormir une nuit avant une garde, car ce n’est pas en garde que l’on atteindra son capital sommeil de la semaine.

Cette nuit là, je n’en pouvais plus. J’avais mal, mal au ventre à cause de ma maladie, mal au coeur à cause de l’anxiété, mal à la tête à cause du manque de sommeil. J’en avais marre d’avoir mal. Marre de mes études. La maladie a mis beaucoup de choses en perspective. J’en ai marre de me tuer à travailler 20 heures par semaine à l’hôpital, pour rentrer chez moi pour travailler mais cette fois sur des supports de cours, pour être ne serait-ce qu’un peu moins mauvaise. Je ne me suis jamais considérée comme « bonne » dans mes études. Enfin, ce serait un mensonge de dire cela. J’ai surfé sur la vague de mes facilités au collège-lycée, avant de m’écraser sur le mur des capacités mnésiques et de travail extraordinaires de mes camarades de faculté. Moi qui pensais être bonne, je me suis rendue compte que tel le Formidable*, je ne m’étais jamais réellement confrontée à la difficulté. Je l’ai voulue, je l’ai eue, je n’en veux plus. Je me sens mauvaise, épuisée. J’ai envie de tout jeter par la fenêtre. Est-ce que c’est vraiment ça dont j’ai envie ? Bosser en permanence, être malade à côté et au final être toujours trop fatiguée pour sortir (et rester ensuite éveillée jusqu’à 4 heures du matin). Non, cette nuit là n’était pas une bonne nuit.

J’arrive en garde, je fais de choses que font les gens de garde. Je pose ma nourriture dans le frigo, je salue l’équipe de jour, je me mets en crocs pour être au minimum de mon sex appeal mais au maximum du confort. Je prends un, deux, puis trois cafés. Après j’arrête de compter, mais j’estime ma consommation de ce jour là à un par heure de sommeil perdue la nuit précédente. Ca fait beaucoup de cafés.

Nous sommes dans une maternité-urgences gynécologiques. En tant qu’étudiants, nous sommes principalement situés aux urgences pour aider l’interne à dégrossir le flot incessant de patientes. Les heures défilent, les femmes aussi. A 20 heures, heure du crime, nous avons déjà vu à nous deux une quarantaine de patientes. A ce moment là, ma garde bascule.

Je vois une première (une quarante-et-unième) patiente, enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

J’en vois une deuxième (une quarante-deuxième), enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

J’en vois une troisième (une quarante-troisième) patiente, enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

Je devrais peut-être vous préciser que les saignements au premier trimestre de grossesse est l’un des motifs de consultation aux urgences gynécologiques les plus fréquents. 25% des femmes auront des saignements lors du premier trimestre et mèneront joyeusement leur grossesse à terme, avant d’accoucher d’un magnifique bébé en bonne santé. Trois fausses couches d’un coup, trois femmes au bord du gouffre. Une externe qui commence à pâlir du manque de sommeil, du trop plein de café, de l’émotion de ces patientes.

J’en vois une quatrième (une quarante-quatrième). Je n’ai pas fait exprès, j’ai attrapé son dossier, je l’ai appelée, je l’ai vue. Après, je me ferais copieusement insulter par l’interne de garde car nous n’avons pas le droit de voir les patientes mineures tous seuls, en tant qu’étudiant. Mais pour le moment, j’apprends qu’elle a 16 ans et qu’elle vient d’un pays d’Afrique, mais que c’est pas son vrai pays. Elle en a traversé une demie-douzaine pour pouvoir atteindre celui-là, pour prendre le bateau et passer enfin en France. Son vrai pays n’est plus qu’un lointain souvenir. Dans son village un jour, des hommes sont arrivés. Ils ont tués tous les parents, tous les fils, se sont emparés des filles et les ont violées pendant des jours et des jours, avant de partir et de reprendre leur vie comme si de rien n’était. Elle vient pour un avortement.

Je sors du box, les larmes aux yeux. Le monde est vraiment trop cruel. (là je me fais engueuler par l’interne) On lui fait un test de diagnostic du VIH. Bien entendu, il est positif. J’ai envie de hurler.

J’en vois une cinquième (une quarante-cinquième). Elle a été envoyée par le médecin du centre d’imagerie où elle a passé sa première échographie. Ce sont des jumeaux. Ils sont tous les deux malformés et non viables. Avec l’interne, nous passons une demie heure avec elle et son compagnon à leur expliquer ce qu’il se passe. Ils sortent, hagards, et sortent en zig-zaguant des urgences, telles deux personnes bourrées qui viennent de décuver d’un seul coup après une connerie de trop.

Je sors du box, et là la fatigue, le café, les fausses couches, le viol, les foetus non viables, mon sentiment d’impuissance et d’incapacité face à ces patients, tout ça m’explose à la figure et je cours me réfugier en chambre de garde pour pleurer toutes les larmes de mon corps. Mais qu’est-ce que je fous là ? Vraiment, qu’est-ce qu’il est en train de se passer ? Qu’on soit bons ou pas, on ne peut rien pour ces patientes. Certains diraient « c’est la vie, c’est comme ça, on y peut rien et il faut avancer ». Je n’en peux plus, pourquoi ? Pourquoi se tuer à bosser autant si c’est pour que ça finisse comme cela ?

Epuisée et la mort dans l’âme, je retourne aux urgences pour m’occuper de ma sixième patiente (une quarante-sixième). Enceinte. Premier trimestre. Saignements. Fausse couche. L’interne passe sa tête dans la chambranle de la porte pour nous prévenir qu’elle arrive bientôt. La patiente se met à trembler. Elle ne peut pas pleurer, peut-être ai-je quelque part, déjà pleuré pour elle quelques minutes auparavant. J’ai l’impression qu’elle va s’évanouir. Alors je la fais parler. D’elle, de son compagnon, de leur projet bébé. De sa tante qui l’a élevée qui vient de mourir. Du bébé qui aurait du avoir son nom si cela avait été une fille. De son travail où ça ne va pas. On parle en réalité pendant 20 minutes, les « bientôt » aux urgences sont toujours très relatifs.

L’interne arrive enfin, explique à la patiente ce qui vient de lui arriver. Lui demande si elle a besoin de parler, ce à quoi elle répond par la négative. Je lis le soulagement sur le visage de l’interne, elle déteste parler aux patients, m’a-t-elle avoué lors d’une pause clope un peu plus tôt dans la journée. Alors, nous sortons toutes les trois du box. La patiente se tourne vers moi et me dit « Merci, je ne vous oublierai pas » et s’en va.

Quelque part dans mon corps, quelque chose lâche. Je ne saurais pas vous expliquer quoi, mais c’est comme si une digue c’était rompue, et que la tension accumulée s’était échappée d’un coup. Mes épaules se détendent pendant que je regarde la patiente partir. Elle se retourne, hoche la tête à mon intention et franchit les portes coulissantes séparant la salle d’attente de la rue. Dans ma tête, tout s’est calmé, tout s’est ralenti. J’ai réussi à aider quelqu’un. Dans la tourmente des urgences, j’ai servi à quelque chose. J’ai apaisé, ne serait-ce qu’un instant, la souffrance d’une personne. Je ne peux pas lui retirer comme j’aimerais tant le faire, je ne peux pas réparer les choses mais je peux accompagner. Je le savais mais je l’avais oublié. Je l’avais enfoui profondément en moi au cours de ces derniers mois, au fond de mon lit, terrassée par la douleur. J’avais repoussé toutes mes envies, toutes mes raisons d’être, je m’étais faite avalée toute entière par la maladie. Je ne ressentais plus la joie, à peine plus la tristesse. J’avais intégré le mot apathie.

Cette patiente là, sans le savoir, m’a rappelé la raison de ma présence ici, dans cet hôpital. J’ai toujours voulu aider les autres personnes. Je ne peux pas prétendre être la plus intelligente, la plus brillante, mais je peux faire une différence. Je peux accompagner, je peux aider, je peux poser la main sur l’épaule de la personne d’en face et l’écouter. Mais tout ça, je ne peux pas le faire sans m’aider moi-même. Alors, grâce à cette patiente, malgré la douleur je sors de mon lit et je vais faire des choses qui me font plaisir. Sur mon temps de travail. Et oui monsieur.

Depuis que je fais ça, depuis que j’ai ré-appris l’importance de me faire plaisir, je travaille mieux. Depuis, j’arrive de nouveau à écouter réellement les patients, à me focaliser sur eux et non plus sur moi. Je me sens ancrée dans ma vie, moins centrée sur ma petite personne. Je me sens de nouveau moi-même, différente mais moi-même. Tout n’est pas rose, mais ça se passe bien. J’ai envie d’être là.

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Epilogue :

J’en vois une septième (une quarante-septième). Enceinte. Premier trimestre. Saignements. Elle est morte de trouille, elle a déjà perdu un bébé. Elle pleure de stress, tremble comme une feuille. On l’installe sur la table d’examen pour lui faire une échographie. A peine a-t-on posé la sonde qu’on voit le bébé bouger dans tous les sens. C’est un petit garçon. Je ferme les yeux l’espace d’un instant et je me dis que j’ai vraiment de la chance de faire ce métier. Je les rouvre et on se sourit. Merci.

* référence au superbe livre La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert de Joël Dickert

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Un jeune homme de 27 ans tombe dans la rue pour ne plus jamais se relever

Un jeune homme de 27 ans tombe dans la rue pour ne plus jamais se relever. On dirait le titre d’un journal.

Il est arrivé dans notre réanimation après 1 heure de low flow. D’abord il y a le no flow, puis le low flow. Le no flow, c’est lorsque le sang ne circule plus du tout dans le corps. Le low flow, c’est quand le sang circule dans le corps grâce à des manœuvres externes telles le massage cardiaque mais que le cœur n’est toujours pas reparti. C’est long une heure.

Alors il vient, et on essaye de le réparer. Planche à masser, adrénaline et c’est parti mon kiki. Sauf que le kiki n’est jamais reparti. Le kiki est resté planté là, comme deux ronds de flancs. Et au bout d’un moment, il a fallu prendre la lourde décision d’arrêter la réanimation.

Attendez, on peut arrêter la réanimation ? Je veux dire, je le regarde moi, ce jeune-homme-de-27-ans-tombé-dans-la-rue, je le regarde bien et il est là. Il est encore là et on va le laisser tomber comme ça ? Je le regarde tellement bien que je vois ses tâches de rousseur et ses grains de beauté. Il a un collier autour du cou et un tatouage sur l’épaule gauche. Il a la peau douce quand je la touche pour le maintenir sur le brancard. Il a une vie, il a une vraie vie, et on doit tout arrêter ?

Oui, dit le chef de service. On arrête.

La salle qui bouillonnait de vie jusqu’à présent, se vide lentement. L’une après l’autre, les personnes qui s’occupait du patient arrêtent leur tâche, retire les cathéters et les électrodes, enlève la planche à masser et la vie qui allait avec. On l’extube, et on le lave tout doucement pour le présenter à sa famille.

J’ai l’impression que ce n’est qu’une plaisanterie, qu’il va se lever de son brancard pour crier « SURPRISE ! » et qu’on rigolera tous. Mais personne ne se lève et personne ne rit. Tout le monde reprend le cours de sa vie, sauf lui. J’ai l’impression que mon cœur s’est arrêté de battre avec le sien et mes yeux débordent de larmes. C’est tellement injuste, pourquoi lui ? Pourquoi tout court, doit on mourir ? Pourquoi ne pouvons nous rien faire ? Pourquoi a-t-on arrêté ? Pourquoi pourquoi pourquoi ?

Dans ma tête, tout est vide. Mes oreilles bourdonnent. Je suis dans une pièce sombre face à un gros bouton rouge où il y a marqué « stop » que je caresse du bout des doigts. Si j’appuie dessus, il meurt. Si je n’appuie pas, on continue la réanimation. Je suffoque et je ne peux prendre la décision même si elle ne m’appartient pas.

Je vais voir mes PH et je leur dis que ça ne va pas. Je ne sais pas ce qui va pas, je sais juste que ça ne va pas. Que plus rien ne va depuis qu’on a tout arrêté. Je sens une main sur mon épaule. Gauche. Comme le tatouage du jeune-homme-de-27-ans-tombé-dans-la-rue-et-qui-ne-se-relèvera-PLUS-JAMAIS. C’est le chef de service. Il m’emmène dans son bureau. J’ai tellement honte, je suis en train de pleurer devant ce grand chef de service, mon héro de tous les jours, que j’admire et je respecte. Je me recroqueville sur ma chaise, je n’ose pas le regarder en face.

« Tu sais, ça m’arrive de pleurer à cause de patients. »

Lui ? Lui il pleure ? Mais il est toujours si calme, si patient. Lui qui gère tout d’une main de fer et qui ne cille jamais. Qui arrive à plaisanter et à garder une voix douce qui rassure tout le monde dans n’importe quelle situation.

« C’est normal de ne pas aller bien. Tu en as le droit, on en a tous le droit. Si tu acceptes tes sentiments, ils partiront d’autant plus facilement. Enfin, ils ne partiront jamais. Mais on peut vivre avec, sans se laisser bouffer. Oui, c’est difficile de laisser partir des patients, de voir mourir des gens sans qu’on ne puisse rien faire. C’est horrible. Ça m’énerve et ça me fait pleurer. Voilà, c’est dit.
« Ce patient, il était foutu. Son cerveau n’avait pas été irrigué depuis trop longtemps, si on avait poursuivi la réanimation et que son cœur était reparti, il aurait été un légume pour le reste de ses jours. Mais vraiment, je sais pas quel légume tu détestes, voilà la citrouille, et bien il aurait été une citrouille toute sa vie. Je sais pas toi, mais ça ne me fait pas trop envie. Comme on dit, donner de la vie aux années et non pas des années à la vie.
« Quand ce genre de sentiments t’envahit, laisse les venir. Accueille les. Ils vont passer. Et après, pense à tous les patients que l’on sauve. Tu te souviens de la patiente d’hier ? Penses-y. Pense à tout ceux que tu vas aider si tu restes.
« Savoir parler de ce qui ne va pas t’aidera toute ta vie. Et te permettra d’être un meilleur médecin. N’aies pas peur d’être triste, n’aies pas peur d’être heureuse quand d’autres sont tristes. La vie continuera quoi qu’il arrive. »

Personne ne m’avait jamais donné l’autorisation d’être triste à l’hôpital. Dans tous les services où j’ai été, le mot d’ordre était le silence et le paraître. Je me souviens de cette patiente, atteinte de SEP (Sclérose En Plaques) juvénile depuis ses 10 ans. A 23 ans, elle ne connaissait plus que quatre noms d’animaux. Chat, chien, lion et tigre. Quand j’eu fini de l’examiner, elle m’a attrapé le bras avec une douceur infinie comme si elle avait peur que je me brise, et elle m’a dit « j’aimerais retourner au Maroc pour mourir ». J’ai réussi à me contenir jusqu’à ce que je ferme la porte du bureau des médecins avant d’éclater en sanglot. Un des PH du service m’a regardée d’un air dédaigneux, puis m’a demandé « qu’est-ce que tu te trouves comme excuse pour chialer maintenant ? »

Une excuse ? Nous, soignants, accompagnons chaque jour des millions de patients en France, dans la santé comme dans la maladie. Si je l’avais en face de moi aujourd’hui, je lui dirais que oui, je « chiale ». Oui, ce n’est pas toujours facile et ça m’arrive de me retrouver, de me questionner quand un patient me touche particulièrement. Enfin, je ne devrais même pas dire ça car tous, tous les patients me touchent mais parfois on ne peut pas maintenir nos barrières, nos distances. Et ce n’est pas grave. C’est humain, nous sommes tous humains et nous ne valons pas mieux que les personnes que l’on soigne. Cette part d’humanité fait partie de nous, partie de moi et je l’accueille avec joie, car elle m’apporte autant de bonheur qu’elle me fait pleurer.

Voir un patient pleurer de joie car sa prothèse de hanche lui a changé la vie après des années à souffrir d’arthrose me donne une sensation de chaleur dans la poitrine. Savoir qu’on a aidé une personne, même une seule, est un sentiment incroyable. Ne pas pouvoir aider un patient est un sentiment horrible. Les deux existent, cohabitent, s’entrelacent et forment toutes sortes de nuances de couleur qui me portent et me font me lever tous les matins.

Je pleure, je ris, je m’inquiète à cause de mes patients, mais je sais qu’avec le temps j’arriverai de mieux en mieux à gérer mes sentiments et à ne pas me laisser envahir. J’ai hâte d’être à demain et d’apprendre encore. J’ai tellement hâte.

Love the patient more than you hate the disease

Avant de faire partie de tout ça, de faire partie de l’hôpital en tant que soignant, j’avais toujours pensé que les médecins s’en foutaient un peu au final, des malades. Pas au sens où ils n’en auraient carrément rien à branler pour parler franchement, plutôt au sens où je les voyais comme des mécaniciens, qui réparaient voitures, horloges, mécanismes les uns après les autres et les rendaient comme neuf ou presque à leurs propriétaires. Hop hop hop, un coup d’Imurel, une pincée de Pravastatine et vous revenez dans 2000 kilomètres ! Youpi, un nouveau mécanisme ! Et cetera.

Dans ma tête ça donnait un peu ça :

Médecin 1 : bon, pour le type de la chambre 8, on lui fait quoi ?
Infirmier: il va mieux, aucun effet secondaire de la cure. Constantes nickel chrome.
Médecin 2 : ok, on le renvoie chez lui. Et pour la chambre 9 ?

‘fin vous voyez un peu le principe. Mais en fait, ça ressemble plutôt à ça :

Interne : bon, pour madame C., elle ne veut pas rentrer chez elle, elle a trop de choses à faire pour s’occuper de son mari là bas, elle a besoin de souffler encore un peu.
Externe : oui, j’ai vu sa fille qui dit qu’elle peut s’occuper un peu du mari.
Senior : d’accord, on la garde encore deux jours, puis on lui fait un arrêt maladie et on appelle l’assistante sociale pour qu’on puisse mettre en place des aides à domicile pour monsieur C.
Infirmière : ok. Et pour monsieur Y ?

Ca peut vous sembler con, mais je ne voyais pas, comment possiblement on pouvait retenir le nom de tout le monde. Non seulement les soignants retiennent les noms de l’intégralité des patients du service, mais en plus les noms de ceux dont ils se sont occupés auparavant. Parfois, si vous mentionnez quelqu’un ils vous regarderont d’un air interrogatif, mais si vous donnez un détail physique, ou bien un détail de son histoire ils vous répondront les yeux pétillants « Madame X ouiiii bien sûr c’est celle qui… » et de vous détailler sa vie en entier. En. Entier.

Un patient, ça ne s’oublie pas. Je ne pensais pas ça possible mais c’est le cas. Les patients ne sont pas des numéros de chambre, ce sont des personnes.
(sauf peut être la fois où on a eu une dame qui s’appelait Madame six, à qui on avait attribué la chambre 8 et tout le monde se plantait entre la chambre et le nom de la dame (les numéros ont été changés))
On les appelle par leur nom, jamais par leur chambre. On parle de tel monsieur, de telle dame, jamais de tel numéro de chambre. Et voilà, moi qui me pensait incapable de retenir aucun nom, je les connais tous.

Autre préjugé : le temps accordé à penser à la situation de chaque patient. Untel est guéri ? Il retourne chez lui hein, bisou et on espère pas à la prochaine ! Mais en fait on passe un temps infini à se prendre la tête pour que ça marche. Pour que madame C. puisse souffler un peu et que monsieur C. ait les soins dont il a besoin. Pour que chacun soit entendu, même les proches. On ne fait pas que prendre en charge un patient, on prend également en charge son entourage (sauf peut-être si l’entourage veut du mal au patient, ce qui peut arriver, dans ce cas on le protège et on les envoie se faire foutre, na). On prend en charge tout ce qui n’est pas remboursé par la sécu : la peur l’angoisse la joie la vie la mort. Nous ne sommes pas là que pour guérir. Nous sommes là pour nos patients, qu’ils guérissent ou non. Nous sommes là pour le meilleur et pour le pire. Nous sommes là pour nous occuper de lui tel qu’il est, même si c’est un sale con qui vous crache dessus parce qu’il est dément ou tout simplement détestable.

Ce qui m’avait aussi choquée en rédigeant des observ’, c’est le peu de détails qu’on y met. Quand je vois un patient, je vois une personne. Je vois celui qui a une cicatrice sur le coude gauche parce qu’il avait un peu trop bu avant d’aller faire du ski dans sa jeunesse. Je vois ses charentaises, dans lesquelles ils glissent ses petits petons qui le portent à peine désormais, tellement ses orteils ne sentent plus rien. Je me perds au fond de ses vieux yeux bleus, troubles à cause de l’énorme cataracte bilatérale. Je passe une heure assise à écouter ses histoires de stewart qui me passionnent, comment il a pris le petit déjeuner dans des décors magnifiques et comment un ami à lui a été retenu en otage pendant deux mois et demi lors de la guerre du Golfe. Mais mon observation dans le dossier ressemble plus à :

 » ATCD : fracture de l’humérus, MdV : retraité, ex stewart, HDM : paresthésies bilatérales et symétriques des pieds depuis une semaine, Examen clinique : cataracte bilatérale »

Qu’à :

« ATCD : fracture de l’humérus due à une beuverie étudiante, MdV : retraité, ex stewart avec plein d’extraordinaire qui connait plus la géographie que votre prof de terminale et qui peut vous parler des USA pendant des heures, HDM : jolis chaussons malgré des difficultés à marcher depuis une semaine, Examen clinique : j’ai jamais vu des yeux pareils sinon cataracte »

Et pourtant, à mon sens, ce sont tous ces petits détails qui font que vous soignez une personne et pas un numéro. Ce n’est pas un monsieur de plus, c’est monsieur W. Monsieur W. est unique, comme monsieur V. qui occupait le même lit de la même chambre du même service du même hôpital juste avant. Les dossiers écrits passent sous silence tellement de détails qui font la beauté de la vie que c’en est frustrant. Je suis frustrée, même si effectivement, si on devait chercher les « vraies » informations (sous entendu : les informations médicales importantes pour la prise en charge du patient) parmi tout ce qui est « inutile », bah il aurait le temps de mourir trois fois ou presque. Genre allergie à la pénicilline, ça peut être important.

C’est notre langage à nous, pour nous comprendre rapidement et ne pas perdre de temps. Mais si vous parliez de monsieur W. à une personne qui l’a soigné, alors vous n’auriez pas la version courte. Vous auriez la version dimanche à Bamako, prise d’otage, alcool, sexe et rock’n roll. Vous pourriez même parfois avoir le prénom du petit fils. Ces détails ne sont pas gravés dans le dossier, mais ils sont tout aussi importants, et nous ne les oublions pas.

Un jour je feuilletais le carnet de mon co-externe, où il note tout ce qu’il doit faire, des détails qu’il veut retenir. Sur la dernière page il avait marqué « Love the patient more than you hate the disease ». On s’est regardé, on s’est sourit. Nous n’avions pas besoin de mots pour savoir que nous ressentions la même chose.