La peur des médecins

Comme j’en ai parlé précédemment, je suis malade. Enfin, je préfère dire je suis une malade. Je suis malade ça a un petit côté « je suis Charlie » et j’ai l’impression de ne me définir plus que par ma maladie. Des fois à l’hôpital, j’entends des docteurs « t’es allé voir l’invagination ? Elle va bien ? » pour parler de la patiente de 6 mois de la chambre quatre qui a un nom, un vrai, mais qui se trouve avoir actuellement une invagination.

Il n’y a pas longtemps je suis allée à ma consultation de contrôle. Long story short, les médicaments ne marchent pas, rien n’est contrôlé. Elle me demande comment je vais. Je me paralyse.

J’ai peur de me plaindre. J’ai peur d’être ce genre de patient chiant très angoissé qui pose plein de questions et se met à pleurer en consultation. J’ai tellement mal que je ne sais comment le décrire. Du coup, je lui dis que ça ne va pas avec le sourire. Elle me sourit aussi et on passe à autre chose. A la seconde où la porte du cabinet se referme derrière moi, je m’effondre en larmes. Je n’ai rien dit de ce que je voulais dire. C’est stupide, 6 mois que j’attends ce rendez vous et je n’ai pas réussi à m’exprimer, de peur qu’elle me trouve ennuyante et qu’elle bâcle ma consultation.

Je n’ai jamais trouvé les patients angoissés chiants, ni ceux qui pleuraient, ni personne d’ailleurs. Qui sommes-nous pour juger de la capacité de quelqu’un à vivre sa maladie ? Chacun fait comme il peut, avec ses mécanismes de défense. Mais voilà, je suis patiente et étudiante en médecine. Et en tant qu’étudiante, j’en ai vu des consultations où le médecin me disait « attention, la prochaine personne elle me gonfle, mais elle me gonfle… » Et je le voyais utiliser le sarcasme pendant toute la consultation sans que le patient s’en rende compte.

Un jour, en orthopédie, un chirurgien que je respectais énormément travaillais sur deux blocs. Le temps que l’opération du bloc 1 se termine, le patient du bloc 2 était préparé, endormi, placé, lavé ce qu’il fait qu’il n’avait plus qu’à inciser une fois arrivé. Gain de temps maximal. Ce jour là donc, l’anesthésiste du bloc 2 vient nous voir : « la patiente a peur, elle voudrait que vous la rassuriez avant d’être endormie ». Le chirurgien fait tomber l’instrument qu’il tenait par terre. Non en fait j’ai mal vu, il l’a jeté. « J’en ai marre de ces névrosés de merde. Vous lui dites que soit elle se fait endormir, soit elle remonte et je l’opère dans six mois après qu’elle ait fait une thérapie avec un psychiatre. Je veux plus en entendre parler, je vais pas décaler mon planning pour une vieille conne. » Cette vieille conne, 86 ans, était parfaitement conscience des risques de l’opération pour une dame de son âge. C’est vraiment si difficile que ça de décaler son planning d’un quart heure pour rassurer quelqu’un ? Autant vous dire que ce médecin a perdu mon respect.

J’en ai des kilos et des kilos des histoires à vous faire perdre le sommeil de maltraitance de patients. Il faut que nous, médecins, arrêtions de nous penser au dessus des autres parce que nous détenons un certain type de savoir. Nous ne sommes pas des sur-êtres à qui le monde doit respect et servilité. Nous aidons des patients, pas des clients. J’entends énormément du personnel du corps médical qui se plaignent que les patients pensent que comme ils ont payé, ils ont le droit à tout, qu’on doit forcément leur prescrire quelque chose, faire un acte. Mais ils se comportent comme des vendeurs, à choisir ainsi leur clientèle, à les considérer comme faisant partie de leur emploi du temps et vu que c’est prévu comme ça, si le patient a besoin de réassurance il peut aller chez un autre vendeur.

Vous me demanderez peut être, est-ce que cela fait une différence d’être aimé ou non de son docteur ? Peut-être pas. Au final, vous allez recevoir le même traitement que le patient préféré de ce médecin. Mais ce que vous allez rater, c’est toute l’attention du médecin quand vous lui confiez un symptôme ou un effet secondaire du médecin. C’est son empathie. Et ce genre de « petits détails » peuvent faire une grande différence. On dit souvent que les gens atteints d’un cancer qui ont envie de vivre et qui sont bien entourés ont un meilleur pronostic que les gens qui n’ont plus la force de se battre. Un médecin doit vous donner la force de vous battre, ou tout du moins essayer de vous la donner. Et quiconque ferait autrement avec vous, doit vous faire changer de docteur. Vous méritez mieux.

Je suis énervée de voir des patients maltraités. Je suis énervée d’avoir peur et de me maltraiter moi même en consultation, par peur d’être maltraitée par le médecin. J’espère que la prochaine fois j’arriverais à pleurer car j’en ai le droit. J’espère que la prochaine fois j’arriverais à être angoissée car j’en ai le droit. J’espère que personne ne s’interdit de faire ça, car un médecin est justement là pour nous aider à traverser ces angoisses liées à la maladie.

J’en ai marre d’avoir peur.

De la noix de coco sur un mur froid

Quand on est en P1 (première année), on finit rapidement par adopter une routine dont on ne dérive plus pendant une, voire deux années.

Moi, j’étais de ceux qui allaient travailler à la bibliothèque universitaire (BU). Je me levais tous les jours à 7h30 pour y être à 8h50, afin de faire la queue pour pouvoir avoir les bonnes places. Pas à côté d’une bouche de ventilation, ça fait du bruit. Pas à côté de l’allée, c’est les gens qui font du bruit. Avec le groupe avec qui je travaillais, on avait « notre » table. Alors à 9h, quand les portes s’ouvraient nous courrions réserver nos places avant de travailler jusqu’à 12h15.

A 12h15, nous relevions la tête de nos polys et nous partions manger pendant 45 minutes, pour revenir à 13h pile et recommencer à travailler jusqu’à 19h. L’après-midi, je m’accordais une pause de un quart d’heure, à 16h, pour décompresser.

Ce n’était pas facile mais on prend l’habitude.

Je me souviens que j’ai fêté mes 20 ans en P1. C’était mon année de doublante, et j’ai mangé un muffin d’anniversaire dans les escaliers de la fac. Qu’est-ce que j’étais heureuse. Ce simple muffin, offert par des gens qu’au final je ne connaissais pas en dehors de la bibliothèque, m’avait rendu tellement heureuse. Quand on n’a pas grand chose, on se contente d’un rien, même d’un muffin dans un escalier pour ses 20 ans.

On travaillait sans savoir si l’on allait avoir le fameux sésame, le droit de rentrer dans le merveilleux monde de la médecine. On s’abrutissait d’anatomie, de chimie, de santé publique.

Je me souviens d’avoir souvent regardé les tables réservées « aux D3-D4 », les cinquièmes et sixièmes qui passent l’ECN. Je les regardais et je me disais qu’au moins ils travaillent pour quelque chose qu’ils aimaient. Et puis je me replongeais dans mon poly.

Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai eu le droit de m’assoir à cette table. Je me suis assise doucement sur une des chaises, et j’ai posé mes livres devant moi. J’ai pensé à celle que j’était il y a cinq ans, quand j’ai commencé ma première P1. En P1, je n’osais rien imaginer de peur d’être déçue. J’ai bien fait, je n’aurais jamais pu deviner ce qui allait suivre.

Ces études m’ont apporté tellement de bonheur, tellement d’émotions. J’ai rencontré tellement de personnes, aussi bien à l’hôpital que dans la faculté. Jamais de ma vie je n’ai été aussi heureuse.

Hier, je suis allée en conférence. Ce sont des cours du soir, de 19h à 23h, que l’on peut prendre en supplément pour se préparer l’ECN (le fat boss des études de médecine). Et là, en attendant que cela commence, on a partagé des morceaux de noix de coco, assis sur un mur. Nous n’avions pas forcément besoin de parler, on était juste bien là, à savourer quelque chose de frais avant d’aller s’enfermer pendant quatre heures dans un amphithéâtre où il fait beaucoup trop chaud.

J’ai retrouvé cette sensation que j’avais eu en mangeant ce muffin en P1. Un petit moment de répit, qui n’aurait pas autant de valeur ni je n’avais pas passé le reste de ma journée à la BU et si je ne devais pas travailler encore quatre heures avant de pouvoir retrouver mon chez moi.

Non, ce n’est pas un chemin facile. Tous les jours on est poussés à se dépasser, on repousse nos propres limites car au final, si on ne travaille pas, personne ne viendra nous le reprocher. Nous nous acharnons pour nous, pour nos futurs patients, quitte à s’enfermer des heures et des heures à travailler. Je ne sais pas quel genre de médecin je deviendrai, je ne sais même pas si je deviendrai médecin ou si je vais finir par tout quitter sur un coup de tête pour ouvrir le restaurant dont je rêvais quand j’étais petite.

Ce bête petit morceau de noix de coco m’a rappelé tout ça. Je râle souvent mais je suis là où je veux être, et ça, ça n’a pas de prix. Je ne sais pas où je vais, mais tant qu’il y aura de la noix de coco et des muffins, je sais que je serai heureuse.

Je suis tellement heureuse d’être ici.

Liebster Award

Je vous avoue qu’au début j’avais lu « Lobster Award », ce qui signifie littéralement  la récompense homard. Je fus un peu rassurée quand j’ai vu qu’il s’agissait d’une nomination par la très charmante L’essen-ciel, créatrice du blog éponyme où elle parle de médecines alternatives, de cuisine et de plein d’autres choses intéressantes. On n’a jamais fini d’apprendre avec elle !

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Globalement, il s’agit de répondre à 11 questions pour en savoir un peu plus sur vous, puis de nommer entre 5 et 11 blogs pour qu’ils se dévoilent à leur tour. C’est donc avec joie que je me prête à cet exercice, merci L’essen-ciel 🙂

1/ Pourquoi avoir choisi votre nom de blog ?
La réponse à cette question se trouve dans le tout premier article de mon blog que voici ! Je peux donc remercier mon papa pour ce nom. En idée alternative, j’avais « Etudiant hospitalier » car c’est ce qui est marqué sur nos badges à l’hôpital, pour le côté générique. Au final c’est Embryon médical qui l’a remporté !

2/Quelle est la motivation pour alimenter votre blog ?
J’adore écrire depuis que je suis toute petite. J’ai déjà écrit plusieurs nouvelles, eu plusieurs blogs d’écriture sur diverses plateformes. Celui-ci, Embryon médical, est ma façon à moi de partager mon amour pour l’être humain. Ça fait niais dit comme ça, mais du haut de ma licorne arc-en-ciel, j’aime chacun de mes patients, même les plus chiants. J’adore voir les gens vivre, les entendre parler de leurs passions, de voir cette étincelle de vie dans les yeux. Je suis amoureuse de mes études et du genre humain, et si je peux faire partager ne serait-ce qu’un centième de cette amour, je serais la plus heureuse du monde.

3/De quelle façon vous vienne les sujets de vos articles ?
En voyant un patient qui me touche particulièrement, les mots viennent tout seuls. Des fois j’écris directement en rentrant, des fois je les mets de côté dans un coin de ma tête pour en parler plusieurs mois plus tard.

4/ Pensez vous réaliser votre souhait en écrivant votre blog ?
Je l’espère ! Le souci est de ne pas pouvoir faire de pub autour de moi car je ne veux pas briser le secret médical, du coup j’attends que les gens viennent s’ils sont intéressés !

5/ Quel était votre désir premier en créant ce blog ?
Ca rejoint un peu la deuxième question, faire partager des histoires avec des personnes n’ayant rien à voir avec le métier. Donner envie, donner un autre regard, faire rêver, faire sourire. Et puis ça me permet moi d’exorciser certaines choses difficiles auxquelles on peut être confrontés dans ce métier…

6/Si vous étiez un livre, vous serez… ?
Ouuuuuh la question à 1 million d’euros ! Est-ce que je dois vraiment choisir entre tous mes bébés ? Un seul et tous les autres sont abandonnés ? Snif… Bon puisqu’il en faut un, Le Passeur, de Loïs Lowry. C’est le premier d’une quadrilogie avec L’Elue, Messager et Le Fils. Ce livre m’a touchée étant enfant, ne m’a plus jamais quittée. Il a récemment été massacré au cinéma, je vous déconseille le film !

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7/ Souhaitez vous faire un sport comme bonne résolution 2016 ?
Alors j’ai pris une activité comme bonne résolution mais c’est la couture désolée !

8/ Quelle plante vous correspond le mieux ? Et pourquoi ?
Le cerisier. Parce qu’il est beau en toutes circonstances : dénué de tout en hiver, fleuri au printemps, couvert de cerises en été, flamboyant en automne. J’ai des souvenirs de moi perchée dans les branches en été pour faire la cueillette, dans le jardin de mes grands-parents, des cerises plein le bec et des feuilles plein les cheveux…

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9/ Êtes vous prêt à passer une soirée en tête à tête avec votre blog?
Je suis légèrement perfectionniste donc ça m’est arrivé plus d’une fois de faire des soirées « relecture » pour faire la chasse aux fautes… Et pourtant j’en retrouve toujours !

10/ Quel est l’objet que vous emmèneriez sur une île déserte ?
Si c’est par obligation mon ordinateur avec une clé Wifi. Si c’est par choix, mes lunettes parce que je ne vois absolument rien sans…

11/ Quelle question aurais tu aimé que l’on te pose et que l’on ne t’a pas posé ?
Je choisis le classique « si tu pouvais rencontrer n’importe qui, ce serait qui ? »… Ce serait Chris Hadfield, astronaute canadien, qui a été commandant de la station spatiale internationale pendant plusieurs mois. Il a fait de nombreuses vidéos de vulgarisation scientifique, sillonne les écoles pour inspirer les plus jeunes et a écrit un livre que j’ai dévoré : An Astronaut’s Guide to Life on Earth. Il y décrit son parcours, du moment où, enfant, il a vu émerger ce rêve jusqu’au moment où il l’a réalisé.  Si vous cliquez sur l’image, cela vous emmènera vers un blog que j’adore, Zen Pencils, qui illustre des citations 😉

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A moi donc de nommer des blogs à découvrir !

 

Les questions que je vous pose sont :
1/ Pourquoi avoir commencé un blog ?
2/ Pourquoi avoir choisir ce nom pour ton blog ?
3/ A long terme, quel avenir vois-tu pour ton blog ? (tes projets, ton idéal)
Et maintenant des questions un peu plus personnelles :
4/ Quel est ton hobby favori ?
5/ Si tu pouvais passer la journée avec n’importe qui, qui choisirais-tu ?
6/ Tu as le droit de choisir un chanteur/ groupe que tu devras écouter pour le reste de ta vie, lequel serait-ce ?
7/ Ta maison est en train de brûler. Tu ne peux emporter que trois objets avec toi. Lesquels sont-ils ?
8/ Si tu devais passer le reste de ta vie dans le corps d’un animal, lequel choisirais-tu et pourquoi ?
9/ Sucré ou salé ?
10/ Quel est ton fond d’écran actuel ?
11/ Quelle question aurais-tu aimé que l’on te pose et quelle est sa réponse ?

Voilà ! Encore merci pour la nomination, c’était une expérience très sympa !

 

Edit du 10/01/2016 :
Manifestement, il fallait aussi dire 11 choses sur toi en dehors des questions (merci Doc Junior !) donc… Les voici les voilà !
– J’adore dessiner (et tout ce qui est manuel en général d’ailleurs, même tailler des objets en bois ça me plait)
– Tout ce qui touche de près ou de loin à la science m’attire, j’ai même fait des stages de mécanique quantique et d’astronomie pour en savoir plus (nerd spotted)
– J’ai regardé plus de 50 séries en entier (j’en suis au point d’avoir pris un compte Netflix et de faire du tunneling pour avoir accès aux Netflix des autres pays)
– Mon film préféré est The Fall de Tarsem Singh, un vrai petit bijou méconnu
– Je n’ai aucun sens du rythme et n’ai jamais réussi à chanter juste de toute ma vie au grand désespoir de mes proches
– Mon gâteau préféré est le fraisier
– Je suis pro LGBTQ et oui, utiliser les bons pronoms c’est important
– Ma chambre est dans un bordel permanent
– Je fais du théâtre et j’adore ça
– J’ai un vertige de bâtard
– Une citation pour finir : « Who the hell cares what anybody else thinks? Just look into your heart. Do whatever the hell makes you happy. » [Bob Kelso]

Maladeception

Récemment, je suis tombée malade. Tomber malade. On dirait que ça se fait d’un seul coup, hop dans la rue j’ai tourné au coin et je suis tombée dans le trou de la maladie, comme on tombe enceinte ou on tombe amoureux. J’en suis tombée des nues.

En soi, ce n’est pas si faux. Il y a un avant et après. Avant la maladie, après la maladie. Mais c’est rarement d’un seul coup. C’est plein de petites choses que l’on ignore et puis un jour et on se rend compte que cela ne va pas et que toutes ces petites choses étaient en fait des petits symptômes et que ces petits symptômes font un petit syndrome et que ce syndrome a un nom et que vous êtes malade.

Avant de trouver la maladie, il faut trouver le docteur. Qui dit trouver le docteur, et que ceux qui ne savent pas de quoi je parle m’envoient des briques non biodégradables par la poste, dit merde sans nom. Il y a des bons docteurs, des mauvais docteurs, des gentils incompétents et de compétents salopards. Une fois que vous avez trouvé le docteur + gentil + compétent + aussi près de chez vous que Leroy Merlin, il ne vous reste plus qu’à attendre le mois de rigueur car vous n’êtes pas urgent.

Spoiler : un mois c’est long, un mois c’est très long. Du coup vous prenez votre mal incurable en patience et vous attendez mais pendant l’attente cancer, impossible de ne pas se faire opération des films, de ne pas retourner tous vos mort symptômes dans la tête, de ne pas vous en vouloir car peur vous n’avez pas consulté avant. Vous êtes suspendu fatigue au temps.

Jour J, je me suis mise sur mon trente et un, j’ai pris une jupe que j’aimais et des bijoux venant de personnes qui m’aimaient et je les ai enfilés un à un tel un chevalier qui s’équipe avant d’aller au combat. Mon armure sur le dos et mes examens sous le bras, je me suis assise sur la chaise face au docteur qui a commencé à déverser son charablabla. Le charablabla, c’est cet instant où quelqu’un vous parle avec assurance d’un sujet extrêmement précis où vous ne connaissez rien. Vous avez beau vous rattacher aux mots ça n’a aucun sens. C’est de la mécanique quantique médicale.

Alors quand le docteur finit son charablala par : « Bon alors, traitement A ou traitement B ? Moi je vous prescris le traitement B, parce que bon A ou B quelle différence puisque de toute façon comme je vous l’ai dit on y connait pas grand chose, les deux sont équivalents mais moi je préfère le B. Alors voilà, à dans trois mois pour faire le point. » je comprends « Tiens je sais forcément que le B sera mieux que la A alors même si toi tu avais fait des recherches avant, que le mec qui t’avait fait les imageries t’avait dit que le A c’était the place to be et que tu préférais le A, bah tu vas prendre le B ». Je suis ressortie donc avec une ordonnance « B, 1 fois par jour pendant trois mois ».

Jamais de ma vie je ne m’étais sentie aussi seule, sur cette chaise, avec mon armure et mes examens posés sur mes genoux. Je voulais lui dire de toutes mes forces que je préférais le A, que le B me faisait trop peur mais au final le docteur m’a fait plus peur que le B alors je n’ai rien dit.

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Aujourd’hui je suis allé voir madame H., lui demander comme elle allait. « Ça va ». J’ai commencé à l’examiner et j’ai entendu qu’elle m’avait dit quelque chose que je n’avais pas compris. Je l’ai fait répéter sans lever les yeux de son ventre que j’étais en train de palper et elle a dit : « j’ai peur ». Je l’ai regardée ; elle avait les larmes aux yeux. Elle s’est excusée mille fois de me déranger pardon docteur mademoiselle je suis désolée mais j’ai peur. J’ai peur que ça n’aille pas. J’ai peur car j’ai si mal, pourtant je prends tous les traitements que les docteurs me donnent mais la douleur docteur la douleur ne part pas. Est-ce que les traitements sont les bons ? J’ai si mal, je ne maîtrise rien et j’ai peur docteur.

Madame H était tombée malade comme elle était tombée amoureuse comme elle était tombée enceinte, et elle avait accepté tous les traitements qu’on lui avait proposé. Quand on est médecin, c’est facile de proposer LA bonne solution, celles que les recommandations nous donnent car statistiquement parlant, c’est la meilleure (la moins pire ?). C’est facile de se dire que le patient n’est pas rationnel, qu’il a juste à accepter la solution, à avaler le médicament et à passer sur le billard parce que « c’est ce qu’il y a de mieux ». Mais quand on est patient, c’est tellement difficile de remettre sa vie entre les mains d’une autre personne, parce que oui elle sait mieux que nous mais ce n’est pas elle qui prend les risques. Ce n’est pas elle qui vivra les 35% de risques de complication de la solution A ou les 30% de risques de complication de la solution B. C’est le patient. C’est madame H.

Elle était tellement désolée de me demander une nouvelle fois de lui remontrer ses imageries, de lui montrer le bout de tumeur qu’on a enlevé. Pour que cela soit plus supportable, de se dire qu’elle ne faisait pas ça pour rien. Elle y voyait de la peur et j’y voyais du courage. Elle n’avait pas d’armure, seulement sa blouse d’hôpital. Elle a osé dire que cela n’allait pas et qu’elle avait besoin d’aide. C’est tellement difficile d’accepter que cela ne va pas. Elle a été tellement courageuse.

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Aujourd’hui, j’ai pris pour la première fois le traitement A. Je suis allée voir un autre médecin qui m’a prescrit le traitement A. J’y suis allée sans armure (mais avec mes examens). J’y suis allée avec mon coeur et ma faiblesse, mon courage et ma peur.

Aujourd’hui, je suis une patiente,  je suis une soignante, je suis vivante.

Comportements et erreurs de pensée

Quand on parle au patient, il y a à la fois une part d’intuition, et à la fois une part de psychologie – recette de cuisine que l’on apprend au même titre que l’art de l’interrogatoire. Il est aussi important de savoir poser les bonnes questions au bon moment que de savoir écouter, et encore plus de montrer que l’on écoute. Si le patient ne voit pas de signes positifs, comme un hochement de tête, un sourire encourageant, une reformulation, il peut se braquer ou tout du moins oublier des détails importants dont il aurait parlé s’il avait eu l’impression qu’on était en train de l’écouter.

J’aimerais aujourd’hui vous parler des comportements. Un comportement est, par définition, un ensemble de phénomènes produits par un individu donné, en réponse à une situation donnée. On va lui distinguer trois composantes : les actions, les émotions et les pensées. Cela représente ce qu’un même organisme (ici, le patient auquel on s’intéresse), fait, ressent et croit. Trois choses très distinctes donc, mais qui vont interagir ensemble, s’influencer mutuellement et vont par conséquent être indissociables. En l’on prend en compte l’action sans se préoccuper de l’affect, la vision que l’on a du comportement est radicalement différente, et notre réaction vis à vis de celui si également.

Exemple :

Si un patient fumeur vient, on va essayer de le faire arrêter de fumer, ou tout du moins de diminuer sa consommation. Si je lui dis « alala, fumer c’est pas bien faut arrêter booouh le vilain monsieur », ça ne va pas avoir le même effet que de lui demander ce qu’il ressent quand il fume. Il a très probablement déjà essayé d’arrêter, ou même simplement pensé à arrêter sans oser sauter le pas. Pourquoi ? Chacun a ses réponses (stress, plaisir social, peur de grossir, etc) et ne pas les prendre en compte, c’est comme couper les branches d’un lierre grimpant sur le mur de votre maison : le pied de la plante est toujours ancré dans le sol, et il repoussera. Tenir compte tous les aspects du comportement (ici : fumer même si le patient sait que c’est mauvais pour lui) va permettre de mieux l’encadrer pour qu’il arrête de fumer.

Les actions : c’est la partie émergée de l’iceberg, ce qui est observable à l’œil nu par n’importe qui.

Les émotions : c’est ce que le patient ressent au moment où il fait l’action. Parfois, ça part en couille et on ressent des choses « sans fondement » à n’importe quel moment : impression d’étouffer, sueurs, envie de se gratter, mal partout ou à un endroit précis (poitrine, ventre, tête). C’est ce qu’on appelle de l’anxiété. Mais il faut faire attention : le patient a réellement mal, a réellement cru mourir. Il ne faut pas faire un soupir de dédain « bon je vais m’occuper de vrais cas, salut ». Non, c’est un vrai cas, une vraie douleur, qui ont sûrement une origine qu’il faut trouver (stress professionnel ou familial, dépression, etc.)

Les pensées : c’est ce que le patient croit, ce qu’il pense. C’est la façon dont on interprète le monde qui nous entoure. « Non docteur, pourquoi je mincirais ? Je suis bien comme ça moi, je n’ai pas envie d’arrêter de manger comme je l’entends. Je ne suis pas si gros, et je me sens bien. » dit le patient à qui on vient de dépister un diabète, qui fondamentalement va bien pour le moment.

On arrive à ce dont je voulais vous parler dès le début : les erreurs de pensée. Qu’est-ce que c’est ? Ce sont des automatismes, des pensées pas totalement fausses mais totalement vraies non plus, qui peuvent nous bloquer parfois dans la vie. Ça nous est déjà arrivé à tous, et on s’est déjà tous retrouvés impuissants devant un proche qui répète en boucle une de ces erreurs (bug de la matrice ?). Je sais ça a l’air abstrait mais vous allez vite comprendre !

Il y a six erreurs de pensées, illustrées ici par des supers exemples :

– la généralisation, où la personne y va à grand renfort de « toujours » et de « jamais ».
Exemple : c’est jamais à moi que ça arrive, j’ai jamais de chance, personne ne m’aimera jamais.
Contre-attaque : lui faire trouver l’exception. On a toujours tendance à faire « Mais si, souviens toi de l’été où tu as chopé tonton Roger, tu vois que tu nous repousses pas tous les hommes. Hu hu. Allez arrête de pleurer maintenant c’est gênant » alors qu’il faudrait plutôt faire « Mais il y a pas une fois où tu aurais attiré un homme ? Même un très moche gros et alcoolique ? ».

– le raisonnement dichotomique, où on se la pète avec des mots compliqués pour dire que globalement, c’est tout ou rien.
Exemple : j’ai raté mon partiel, omg je vais tellement redoubler c’est horrible et après je vais rater mes études car je n’aurais pas la motivation de continuer et je vais rater sous ma vie, finir sous un pont à faire le tapin pour payer mes clopes je me hais haaaaa[…]aaaaa
Contre-attaque : reconnaître les faits, mais les resituer. Ok, elle a raté son partiel, mais elle a réussi dans toutes les autres matières. Rationnellement parlant, elle a donc les capacités de travail pour y arriver, et passera donc cette matière aux rattrapages haut la main.

– l’interprétation, où comme c’est dit dans le titre, la personne se prend pour madame Irma et lit les signes entre les lignes de la vie (c’est beau je sais).
Exemple : je suis allée à une soirée, Jean-Eudes a oublié de me faire la bise alors qu’il l’a faite à tout le monde, il me hait c’est horrible
Contre-attaque : il faut que la personne trouve elle-même d’autres explications possibles. Il peut la haïr, mais c’est également possible qu’il ait cru lui avoir déjà dit bonjour, qu’il eut été fatigué, etc.

– la maximalisation des échecs et la dévalorisation des succès, où tout est dans les parties en gras.
Exemple : certes j’ai gagné la finale du 100 mètres mais c’était uniquement de la chance sinon je l’aurais perdu. Ou alors des aliens. Ouais les aliens c’est plus plausible, ils ont désavantagé mes adversaires en augmentant la gravité sous leur pas. Du coup j’ai gagné sinon en fait je suis nul.
Contre-attaque : rationaliser et remettre les choses à leur place. Ok, mais tu as quand même gagné. Même si des aliens sont effectivement intervenus dans la course, tu as travaillé dur pour la compétition, trois fois par semaine par tous les temps, et tu as même fait le meilleur temps de la saison. Donc merci les aliens, mais merci toi aussi.

– la personnalisation, où la personne pense que c’est de sa faute à elle si tel événement est arrivé.

Exemple : Brad et Angelina se sont séparés alors que j’ai mangé du kiri hier, je n’aurais jamais du mangé ce kiri tout est ma faute
Contre-attaque : partager les fautes. Oui peut-être que Brad t’as vu manger un kiri, qu’il en a parlé à sa femme au dîner ce qui a déclenché un tollé et du coup ils divorcent, voilà. Mais bon, ils ont quand même tout un lot de marmots qui mangent sûrement du kiri aussi à leurs heures perdues donc voilà, c’est pas que toi.

– l’obstruction sélective, où la personne ne voit qu’un seul côté d’une situation, en oblitérant totalement le reste
Exemple : olala j’ai croisé cinq chats noir en venant ici je vais être malheureux pour le restant de mes jours
Contre-attaque : ne pas démentir le fait, c’est un fait. Il a croisé cinq chats noirs, on ne peut pas y toucher. Mais on peut essayer de détourner son attention sur autre chose, comme compter les chiens. En comptant les chiens, il oubliera un peu les chats. Jamais totalement, mais suffisamment pour que ça n’occupe plus son esprit comme avant. C’est comme quand on a froid. Si on se focalise sur le fait qu’on a froid, celui-ci devient tellement horrible qu’on se croirait dans La Reine des Neiges, alors que si on pense à autre chose le froid est un peu moins pénible, un peu moins présent.

Alors voilà, des erreurs de pensée qu’on croise en consultation comme dans la vie de tous les jours. Vous saurez enfin rassurer votre BFF ou même la caissière du supermarché en plein burn-out ! Si c’est pas le pied ça ?