(Re)trouvailles

Trigger warning : fausse couche, viol, VIH, malformations foetales, interruption de grossesse

_____

La noirceur de la nuit pèse sur ma poitrine. C’est étrange à quel point on peut tenir la respiration comme quelque chose de spontané, d’acquis, alors qu’à trois heures trente quatre du matin il est aussi difficile d’inspirer que de gravir le mont Everest. Alors je compte, comme les galériens, pour me donner un rythme et rester en vie. Inspire (un deux trois quatre). Bloque (un deux trois quatre). Expire (un deux trois quatre). Bloque (un deux trois quatre). Recommence (zéro). On dirait que les battements de mon coeur m’encourage. Je le sens vrombir, prêt à s’échapper de ma cage thoracique. J’entends sa rythmique bourdonner dans mes oreilles, emplissant ma tête. Dieu que je déteste ces moments là. Avant, je portais tout le temps des montres, l’heure m’était indispensable. Maintenant, je les ai bannies de ma vie, leur tic tac incessant, incessamment enthousiaste me rendait folle, surtout dans des moments comme celui là, où j’ai mon propre tic tac dans la poitrine.

Je rêve que l’on m’assomme. Je rêve de réellement rêver qu’on m’assomme, car cela voudrait dire que suis (enfin) endormie. La formulation la plus juste serait que je souhaite que l’on m’assomme. J’ai un petit rictus à penser que je suis en train de me corriger moi-même, à trois heures maintenant trente sept du matin au lieu de dormir.

Ce que je vous décris là, c’est une nuit comme j’en passe souvent. Je suis épuisée toute la journée, et arrivé le soir, une fois glissée sous mes draps, l’anxiété s’empare de mon corps et me maintient éveillée, comme si le sommeil s’apparentait à une mort certaine et que m’empêcher de m’endormir, pour mon cerveau c’était me garder en vie. Cette nuit là, c’était une nuit avant une garde de 26 heures à la maternité où j’étais en stage. Tout le monde sait qu’il faut dormir une nuit avant une garde, car ce n’est pas en garde que l’on atteindra son capital sommeil de la semaine.

Cette nuit là, je n’en pouvais plus. J’avais mal, mal au ventre à cause de ma maladie, mal au coeur à cause de l’anxiété, mal à la tête à cause du manque de sommeil. J’en avais marre d’avoir mal. Marre de mes études. La maladie a mis beaucoup de choses en perspective. J’en ai marre de me tuer à travailler 20 heures par semaine à l’hôpital, pour rentrer chez moi pour travailler mais cette fois sur des supports de cours, pour être ne serait-ce qu’un peu moins mauvaise. Je ne me suis jamais considérée comme « bonne » dans mes études. Enfin, ce serait un mensonge de dire cela. J’ai surfé sur la vague de mes facilités au collège-lycée, avant de m’écraser sur le mur des capacités mnésiques et de travail extraordinaires de mes camarades de faculté. Moi qui pensais être bonne, je me suis rendue compte que tel le Formidable*, je ne m’étais jamais réellement confrontée à la difficulté. Je l’ai voulue, je l’ai eue, je n’en veux plus. Je me sens mauvaise, épuisée. J’ai envie de tout jeter par la fenêtre. Est-ce que c’est vraiment ça dont j’ai envie ? Bosser en permanence, être malade à côté et au final être toujours trop fatiguée pour sortir (et rester ensuite éveillée jusqu’à 4 heures du matin). Non, cette nuit là n’était pas une bonne nuit.

J’arrive en garde, je fais de choses que font les gens de garde. Je pose ma nourriture dans le frigo, je salue l’équipe de jour, je me mets en crocs pour être au minimum de mon sex appeal mais au maximum du confort. Je prends un, deux, puis trois cafés. Après j’arrête de compter, mais j’estime ma consommation de ce jour là à un par heure de sommeil perdue la nuit précédente. Ca fait beaucoup de cafés.

Nous sommes dans une maternité-urgences gynécologiques. En tant qu’étudiants, nous sommes principalement situés aux urgences pour aider l’interne à dégrossir le flot incessant de patientes. Les heures défilent, les femmes aussi. A 20 heures, heure du crime, nous avons déjà vu à nous deux une quarantaine de patientes. A ce moment là, ma garde bascule.

Je vois une première (une quarante-et-unième) patiente, enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

J’en vois une deuxième (une quarante-deuxième), enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

J’en vois une troisième (une quarante-troisième) patiente, enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

Je devrais peut-être vous préciser que les saignements au premier trimestre de grossesse est l’un des motifs de consultation aux urgences gynécologiques les plus fréquents. 25% des femmes auront des saignements lors du premier trimestre et mèneront joyeusement leur grossesse à terme, avant d’accoucher d’un magnifique bébé en bonne santé. Trois fausses couches d’un coup, trois femmes au bord du gouffre. Une externe qui commence à pâlir du manque de sommeil, du trop plein de café, de l’émotion de ces patientes.

J’en vois une quatrième (une quarante-quatrième). Je n’ai pas fait exprès, j’ai attrapé son dossier, je l’ai appelée, je l’ai vue. Après, je me ferais copieusement insulter par l’interne de garde car nous n’avons pas le droit de voir les patientes mineures tous seuls, en tant qu’étudiant. Mais pour le moment, j’apprends qu’elle a 16 ans et qu’elle vient d’un pays d’Afrique, mais que c’est pas son vrai pays. Elle en a traversé une demie-douzaine pour pouvoir atteindre celui-là, pour prendre le bateau et passer enfin en France. Son vrai pays n’est plus qu’un lointain souvenir. Dans son village un jour, des hommes sont arrivés. Ils ont tués tous les parents, tous les fils, se sont emparés des filles et les ont violées pendant des jours et des jours, avant de partir et de reprendre leur vie comme si de rien n’était. Elle vient pour un avortement.

Je sors du box, les larmes aux yeux. Le monde est vraiment trop cruel. (là je me fais engueuler par l’interne) On lui fait un test de diagnostic du VIH. Bien entendu, il est positif. J’ai envie de hurler.

J’en vois une cinquième (une quarante-cinquième). Elle a été envoyée par le médecin du centre d’imagerie où elle a passé sa première échographie. Ce sont des jumeaux. Ils sont tous les deux malformés et non viables. Avec l’interne, nous passons une demie heure avec elle et son compagnon à leur expliquer ce qu’il se passe. Ils sortent, hagards, et sortent en zig-zaguant des urgences, telles deux personnes bourrées qui viennent de décuver d’un seul coup après une connerie de trop.

Je sors du box, et là la fatigue, le café, les fausses couches, le viol, les foetus non viables, mon sentiment d’impuissance et d’incapacité face à ces patients, tout ça m’explose à la figure et je cours me réfugier en chambre de garde pour pleurer toutes les larmes de mon corps. Mais qu’est-ce que je fous là ? Vraiment, qu’est-ce qu’il est en train de se passer ? Qu’on soit bons ou pas, on ne peut rien pour ces patientes. Certains diraient « c’est la vie, c’est comme ça, on y peut rien et il faut avancer ». Je n’en peux plus, pourquoi ? Pourquoi se tuer à bosser autant si c’est pour que ça finisse comme cela ?

Epuisée et la mort dans l’âme, je retourne aux urgences pour m’occuper de ma sixième patiente (une quarante-sixième). Enceinte. Premier trimestre. Saignements. Fausse couche. L’interne passe sa tête dans la chambranle de la porte pour nous prévenir qu’elle arrive bientôt. La patiente se met à trembler. Elle ne peut pas pleurer, peut-être ai-je quelque part, déjà pleuré pour elle quelques minutes auparavant. J’ai l’impression qu’elle va s’évanouir. Alors je la fais parler. D’elle, de son compagnon, de leur projet bébé. De sa tante qui l’a élevée qui vient de mourir. Du bébé qui aurait du avoir son nom si cela avait été une fille. De son travail où ça ne va pas. On parle en réalité pendant 20 minutes, les « bientôt » aux urgences sont toujours très relatifs.

L’interne arrive enfin, explique à la patiente ce qui vient de lui arriver. Lui demande si elle a besoin de parler, ce à quoi elle répond par la négative. Je lis le soulagement sur le visage de l’interne, elle déteste parler aux patients, m’a-t-elle avoué lors d’une pause clope un peu plus tôt dans la journée. Alors, nous sortons toutes les trois du box. La patiente se tourne vers moi et me dit « Merci, je ne vous oublierai pas » et s’en va.

Quelque part dans mon corps, quelque chose lâche. Je ne saurais pas vous expliquer quoi, mais c’est comme si une digue c’était rompue, et que la tension accumulée s’était échappée d’un coup. Mes épaules se détendent pendant que je regarde la patiente partir. Elle se retourne, hoche la tête à mon intention et franchit les portes coulissantes séparant la salle d’attente de la rue. Dans ma tête, tout s’est calmé, tout s’est ralenti. J’ai réussi à aider quelqu’un. Dans la tourmente des urgences, j’ai servi à quelque chose. J’ai apaisé, ne serait-ce qu’un instant, la souffrance d’une personne. Je ne peux pas lui retirer comme j’aimerais tant le faire, je ne peux pas réparer les choses mais je peux accompagner. Je le savais mais je l’avais oublié. Je l’avais enfoui profondément en moi au cours de ces derniers mois, au fond de mon lit, terrassée par la douleur. J’avais repoussé toutes mes envies, toutes mes raisons d’être, je m’étais faite avalée toute entière par la maladie. Je ne ressentais plus la joie, à peine plus la tristesse. J’avais intégré le mot apathie.

Cette patiente là, sans le savoir, m’a rappelé la raison de ma présence ici, dans cet hôpital. J’ai toujours voulu aider les autres personnes. Je ne peux pas prétendre être la plus intelligente, la plus brillante, mais je peux faire une différence. Je peux accompagner, je peux aider, je peux poser la main sur l’épaule de la personne d’en face et l’écouter. Mais tout ça, je ne peux pas le faire sans m’aider moi-même. Alors, grâce à cette patiente, malgré la douleur je sors de mon lit et je vais faire des choses qui me font plaisir. Sur mon temps de travail. Et oui monsieur.

Depuis que je fais ça, depuis que j’ai ré-appris l’importance de me faire plaisir, je travaille mieux. Depuis, j’arrive de nouveau à écouter réellement les patients, à me focaliser sur eux et non plus sur moi. Je me sens ancrée dans ma vie, moins centrée sur ma petite personne. Je me sens de nouveau moi-même, différente mais moi-même. Tout n’est pas rose, mais ça se passe bien. J’ai envie d’être là.

___   

   ___

Epilogue :

J’en vois une septième (une quarante-septième). Enceinte. Premier trimestre. Saignements. Elle est morte de trouille, elle a déjà perdu un bébé. Elle pleure de stress, tremble comme une feuille. On l’installe sur la table d’examen pour lui faire une échographie. A peine a-t-on posé la sonde qu’on voit le bébé bouger dans tous les sens. C’est un petit garçon. Je ferme les yeux l’espace d’un instant et je me dis que j’ai vraiment de la chance de faire ce métier. Je les rouvre et on se sourit. Merci.

* référence au superbe livre La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert de Joël Dickert

La peur des médecins

Comme j’en ai parlé précédemment, je suis malade. Enfin, je préfère dire je suis une malade. Je suis malade ça a un petit côté « je suis Charlie » et j’ai l’impression de ne me définir plus que par ma maladie. Des fois à l’hôpital, j’entends des docteurs « t’es allé voir l’invagination ? Elle va bien ? » pour parler de la patiente de 6 mois de la chambre quatre qui a un nom, un vrai, mais qui se trouve avoir actuellement une invagination.

Il n’y a pas longtemps je suis allée à ma consultation de contrôle. Long story short, les médicaments ne marchent pas, rien n’est contrôlé. Elle me demande comment je vais. Je me paralyse.

J’ai peur de me plaindre. J’ai peur d’être ce genre de patient chiant très angoissé qui pose plein de questions et se met à pleurer en consultation. J’ai tellement mal que je ne sais comment le décrire. Du coup, je lui dis que ça ne va pas avec le sourire. Elle me sourit aussi et on passe à autre chose. A la seconde où la porte du cabinet se referme derrière moi, je m’effondre en larmes. Je n’ai rien dit de ce que je voulais dire. C’est stupide, 6 mois que j’attends ce rendez vous et je n’ai pas réussi à m’exprimer, de peur qu’elle me trouve ennuyante et qu’elle bâcle ma consultation.

Je n’ai jamais trouvé les patients angoissés chiants, ni ceux qui pleuraient, ni personne d’ailleurs. Qui sommes-nous pour juger de la capacité de quelqu’un à vivre sa maladie ? Chacun fait comme il peut, avec ses mécanismes de défense. Mais voilà, je suis patiente et étudiante en médecine. Et en tant qu’étudiante, j’en ai vu des consultations où le médecin me disait « attention, la prochaine personne elle me gonfle, mais elle me gonfle… » Et je le voyais utiliser le sarcasme pendant toute la consultation sans que le patient s’en rende compte.

Un jour, en orthopédie, un chirurgien que je respectais énormément travaillais sur deux blocs. Le temps que l’opération du bloc 1 se termine, le patient du bloc 2 était préparé, endormi, placé, lavé ce qu’il fait qu’il n’avait plus qu’à inciser une fois arrivé. Gain de temps maximal. Ce jour là donc, l’anesthésiste du bloc 2 vient nous voir : « la patiente a peur, elle voudrait que vous la rassuriez avant d’être endormie ». Le chirurgien fait tomber l’instrument qu’il tenait par terre. Non en fait j’ai mal vu, il l’a jeté. « J’en ai marre de ces névrosés de merde. Vous lui dites que soit elle se fait endormir, soit elle remonte et je l’opère dans six mois après qu’elle ait fait une thérapie avec un psychiatre. Je veux plus en entendre parler, je vais pas décaler mon planning pour une vieille conne. » Cette vieille conne, 86 ans, était parfaitement conscience des risques de l’opération pour une dame de son âge. C’est vraiment si difficile que ça de décaler son planning d’un quart heure pour rassurer quelqu’un ? Autant vous dire que ce médecin a perdu mon respect.

J’en ai des kilos et des kilos des histoires à vous faire perdre le sommeil de maltraitance de patients. Il faut que nous, médecins, arrêtions de nous penser au dessus des autres parce que nous détenons un certain type de savoir. Nous ne sommes pas des sur-êtres à qui le monde doit respect et servilité. Nous aidons des patients, pas des clients. J’entends énormément du personnel du corps médical qui se plaignent que les patients pensent que comme ils ont payé, ils ont le droit à tout, qu’on doit forcément leur prescrire quelque chose, faire un acte. Mais ils se comportent comme des vendeurs, à choisir ainsi leur clientèle, à les considérer comme faisant partie de leur emploi du temps et vu que c’est prévu comme ça, si le patient a besoin de réassurance il peut aller chez un autre vendeur.

Vous me demanderez peut être, est-ce que cela fait une différence d’être aimé ou non de son docteur ? Peut-être pas. Au final, vous allez recevoir le même traitement que le patient préféré de ce médecin. Mais ce que vous allez rater, c’est toute l’attention du médecin quand vous lui confiez un symptôme ou un effet secondaire du médecin. C’est son empathie. Et ce genre de « petits détails » peuvent faire une grande différence. On dit souvent que les gens atteints d’un cancer qui ont envie de vivre et qui sont bien entourés ont un meilleur pronostic que les gens qui n’ont plus la force de se battre. Un médecin doit vous donner la force de vous battre, ou tout du moins essayer de vous la donner. Et quiconque ferait autrement avec vous, doit vous faire changer de docteur. Vous méritez mieux.

Je suis énervée de voir des patients maltraités. Je suis énervée d’avoir peur et de me maltraiter moi même en consultation, par peur d’être maltraitée par le médecin. J’espère que la prochaine fois j’arriverais à pleurer car j’en ai le droit. J’espère que la prochaine fois j’arriverais à être angoissée car j’en ai le droit. J’espère que personne ne s’interdit de faire ça, car un médecin est justement là pour nous aider à traverser ces angoisses liées à la maladie.

J’en ai marre d’avoir peur.

Maladeception

Récemment, je suis tombée malade. Tomber malade. On dirait que ça se fait d’un seul coup, hop dans la rue j’ai tourné au coin et je suis tombée dans le trou de la maladie, comme on tombe enceinte ou on tombe amoureux. J’en suis tombée des nues.

En soi, ce n’est pas si faux. Il y a un avant et après. Avant la maladie, après la maladie. Mais c’est rarement d’un seul coup. C’est plein de petites choses que l’on ignore et puis un jour et on se rend compte que cela ne va pas et que toutes ces petites choses étaient en fait des petits symptômes et que ces petits symptômes font un petit syndrome et que ce syndrome a un nom et que vous êtes malade.

Avant de trouver la maladie, il faut trouver le docteur. Qui dit trouver le docteur, et que ceux qui ne savent pas de quoi je parle m’envoient des briques non biodégradables par la poste, dit merde sans nom. Il y a des bons docteurs, des mauvais docteurs, des gentils incompétents et de compétents salopards. Une fois que vous avez trouvé le docteur + gentil + compétent + aussi près de chez vous que Leroy Merlin, il ne vous reste plus qu’à attendre le mois de rigueur car vous n’êtes pas urgent.

Spoiler : un mois c’est long, un mois c’est très long. Du coup vous prenez votre mal incurable en patience et vous attendez mais pendant l’attente cancer, impossible de ne pas se faire opération des films, de ne pas retourner tous vos mort symptômes dans la tête, de ne pas vous en vouloir car peur vous n’avez pas consulté avant. Vous êtes suspendu fatigue au temps.

Jour J, je me suis mise sur mon trente et un, j’ai pris une jupe que j’aimais et des bijoux venant de personnes qui m’aimaient et je les ai enfilés un à un tel un chevalier qui s’équipe avant d’aller au combat. Mon armure sur le dos et mes examens sous le bras, je me suis assise sur la chaise face au docteur qui a commencé à déverser son charablabla. Le charablabla, c’est cet instant où quelqu’un vous parle avec assurance d’un sujet extrêmement précis où vous ne connaissez rien. Vous avez beau vous rattacher aux mots ça n’a aucun sens. C’est de la mécanique quantique médicale.

Alors quand le docteur finit son charablala par : « Bon alors, traitement A ou traitement B ? Moi je vous prescris le traitement B, parce que bon A ou B quelle différence puisque de toute façon comme je vous l’ai dit on y connait pas grand chose, les deux sont équivalents mais moi je préfère le B. Alors voilà, à dans trois mois pour faire le point. » je comprends « Tiens je sais forcément que le B sera mieux que la A alors même si toi tu avais fait des recherches avant, que le mec qui t’avait fait les imageries t’avait dit que le A c’était the place to be et que tu préférais le A, bah tu vas prendre le B ». Je suis ressortie donc avec une ordonnance « B, 1 fois par jour pendant trois mois ».

Jamais de ma vie je ne m’étais sentie aussi seule, sur cette chaise, avec mon armure et mes examens posés sur mes genoux. Je voulais lui dire de toutes mes forces que je préférais le A, que le B me faisait trop peur mais au final le docteur m’a fait plus peur que le B alors je n’ai rien dit.

___________________________________________________

Aujourd’hui je suis allé voir madame H., lui demander comme elle allait. « Ça va ». J’ai commencé à l’examiner et j’ai entendu qu’elle m’avait dit quelque chose que je n’avais pas compris. Je l’ai fait répéter sans lever les yeux de son ventre que j’étais en train de palper et elle a dit : « j’ai peur ». Je l’ai regardée ; elle avait les larmes aux yeux. Elle s’est excusée mille fois de me déranger pardon docteur mademoiselle je suis désolée mais j’ai peur. J’ai peur que ça n’aille pas. J’ai peur car j’ai si mal, pourtant je prends tous les traitements que les docteurs me donnent mais la douleur docteur la douleur ne part pas. Est-ce que les traitements sont les bons ? J’ai si mal, je ne maîtrise rien et j’ai peur docteur.

Madame H était tombée malade comme elle était tombée amoureuse comme elle était tombée enceinte, et elle avait accepté tous les traitements qu’on lui avait proposé. Quand on est médecin, c’est facile de proposer LA bonne solution, celles que les recommandations nous donnent car statistiquement parlant, c’est la meilleure (la moins pire ?). C’est facile de se dire que le patient n’est pas rationnel, qu’il a juste à accepter la solution, à avaler le médicament et à passer sur le billard parce que « c’est ce qu’il y a de mieux ». Mais quand on est patient, c’est tellement difficile de remettre sa vie entre les mains d’une autre personne, parce que oui elle sait mieux que nous mais ce n’est pas elle qui prend les risques. Ce n’est pas elle qui vivra les 35% de risques de complication de la solution A ou les 30% de risques de complication de la solution B. C’est le patient. C’est madame H.

Elle était tellement désolée de me demander une nouvelle fois de lui remontrer ses imageries, de lui montrer le bout de tumeur qu’on a enlevé. Pour que cela soit plus supportable, de se dire qu’elle ne faisait pas ça pour rien. Elle y voyait de la peur et j’y voyais du courage. Elle n’avait pas d’armure, seulement sa blouse d’hôpital. Elle a osé dire que cela n’allait pas et qu’elle avait besoin d’aide. C’est tellement difficile d’accepter que cela ne va pas. Elle a été tellement courageuse.

___________________________________________________

Aujourd’hui, j’ai pris pour la première fois le traitement A. Je suis allée voir un autre médecin qui m’a prescrit le traitement A. J’y suis allée sans armure (mais avec mes examens). J’y suis allée avec mon coeur et ma faiblesse, mon courage et ma peur.

Aujourd’hui, je suis une patiente,  je suis une soignante, je suis vivante.