(Re)trouvailles

Trigger warning : fausse couche, viol, VIH, malformations foetales, interruption de grossesse

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La noirceur de la nuit pèse sur ma poitrine. C’est étrange à quel point on peut tenir la respiration comme quelque chose de spontané, d’acquis, alors qu’à trois heures trente quatre du matin il est aussi difficile d’inspirer que de gravir le mont Everest. Alors je compte, comme les galériens, pour me donner un rythme et rester en vie. Inspire (un deux trois quatre). Bloque (un deux trois quatre). Expire (un deux trois quatre). Bloque (un deux trois quatre). Recommence (zéro). On dirait que les battements de mon coeur m’encourage. Je le sens vrombir, prêt à s’échapper de ma cage thoracique. J’entends sa rythmique bourdonner dans mes oreilles, emplissant ma tête. Dieu que je déteste ces moments là. Avant, je portais tout le temps des montres, l’heure m’était indispensable. Maintenant, je les ai bannies de ma vie, leur tic tac incessant, incessamment enthousiaste me rendait folle, surtout dans des moments comme celui là, où j’ai mon propre tic tac dans la poitrine.

Je rêve que l’on m’assomme. Je rêve de réellement rêver qu’on m’assomme, car cela voudrait dire que suis (enfin) endormie. La formulation la plus juste serait que je souhaite que l’on m’assomme. J’ai un petit rictus à penser que je suis en train de me corriger moi-même, à trois heures maintenant trente sept du matin au lieu de dormir.

Ce que je vous décris là, c’est une nuit comme j’en passe souvent. Je suis épuisée toute la journée, et arrivé le soir, une fois glissée sous mes draps, l’anxiété s’empare de mon corps et me maintient éveillée, comme si le sommeil s’apparentait à une mort certaine et que m’empêcher de m’endormir, pour mon cerveau c’était me garder en vie. Cette nuit là, c’était une nuit avant une garde de 26 heures à la maternité où j’étais en stage. Tout le monde sait qu’il faut dormir une nuit avant une garde, car ce n’est pas en garde que l’on atteindra son capital sommeil de la semaine.

Cette nuit là, je n’en pouvais plus. J’avais mal, mal au ventre à cause de ma maladie, mal au coeur à cause de l’anxiété, mal à la tête à cause du manque de sommeil. J’en avais marre d’avoir mal. Marre de mes études. La maladie a mis beaucoup de choses en perspective. J’en ai marre de me tuer à travailler 20 heures par semaine à l’hôpital, pour rentrer chez moi pour travailler mais cette fois sur des supports de cours, pour être ne serait-ce qu’un peu moins mauvaise. Je ne me suis jamais considérée comme « bonne » dans mes études. Enfin, ce serait un mensonge de dire cela. J’ai surfé sur la vague de mes facilités au collège-lycée, avant de m’écraser sur le mur des capacités mnésiques et de travail extraordinaires de mes camarades de faculté. Moi qui pensais être bonne, je me suis rendue compte que tel le Formidable*, je ne m’étais jamais réellement confrontée à la difficulté. Je l’ai voulue, je l’ai eue, je n’en veux plus. Je me sens mauvaise, épuisée. J’ai envie de tout jeter par la fenêtre. Est-ce que c’est vraiment ça dont j’ai envie ? Bosser en permanence, être malade à côté et au final être toujours trop fatiguée pour sortir (et rester ensuite éveillée jusqu’à 4 heures du matin). Non, cette nuit là n’était pas une bonne nuit.

J’arrive en garde, je fais de choses que font les gens de garde. Je pose ma nourriture dans le frigo, je salue l’équipe de jour, je me mets en crocs pour être au minimum de mon sex appeal mais au maximum du confort. Je prends un, deux, puis trois cafés. Après j’arrête de compter, mais j’estime ma consommation de ce jour là à un par heure de sommeil perdue la nuit précédente. Ca fait beaucoup de cafés.

Nous sommes dans une maternité-urgences gynécologiques. En tant qu’étudiants, nous sommes principalement situés aux urgences pour aider l’interne à dégrossir le flot incessant de patientes. Les heures défilent, les femmes aussi. A 20 heures, heure du crime, nous avons déjà vu à nous deux une quarantaine de patientes. A ce moment là, ma garde bascule.

Je vois une première (une quarante-et-unième) patiente, enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

J’en vois une deuxième (une quarante-deuxième), enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

J’en vois une troisième (une quarante-troisième) patiente, enceinte au premier trimestre, qui vient pour saignements. Fausse couche.

Je devrais peut-être vous préciser que les saignements au premier trimestre de grossesse est l’un des motifs de consultation aux urgences gynécologiques les plus fréquents. 25% des femmes auront des saignements lors du premier trimestre et mèneront joyeusement leur grossesse à terme, avant d’accoucher d’un magnifique bébé en bonne santé. Trois fausses couches d’un coup, trois femmes au bord du gouffre. Une externe qui commence à pâlir du manque de sommeil, du trop plein de café, de l’émotion de ces patientes.

J’en vois une quatrième (une quarante-quatrième). Je n’ai pas fait exprès, j’ai attrapé son dossier, je l’ai appelée, je l’ai vue. Après, je me ferais copieusement insulter par l’interne de garde car nous n’avons pas le droit de voir les patientes mineures tous seuls, en tant qu’étudiant. Mais pour le moment, j’apprends qu’elle a 16 ans et qu’elle vient d’un pays d’Afrique, mais que c’est pas son vrai pays. Elle en a traversé une demie-douzaine pour pouvoir atteindre celui-là, pour prendre le bateau et passer enfin en France. Son vrai pays n’est plus qu’un lointain souvenir. Dans son village un jour, des hommes sont arrivés. Ils ont tués tous les parents, tous les fils, se sont emparés des filles et les ont violées pendant des jours et des jours, avant de partir et de reprendre leur vie comme si de rien n’était. Elle vient pour un avortement.

Je sors du box, les larmes aux yeux. Le monde est vraiment trop cruel. (là je me fais engueuler par l’interne) On lui fait un test de diagnostic du VIH. Bien entendu, il est positif. J’ai envie de hurler.

J’en vois une cinquième (une quarante-cinquième). Elle a été envoyée par le médecin du centre d’imagerie où elle a passé sa première échographie. Ce sont des jumeaux. Ils sont tous les deux malformés et non viables. Avec l’interne, nous passons une demie heure avec elle et son compagnon à leur expliquer ce qu’il se passe. Ils sortent, hagards, et sortent en zig-zaguant des urgences, telles deux personnes bourrées qui viennent de décuver d’un seul coup après une connerie de trop.

Je sors du box, et là la fatigue, le café, les fausses couches, le viol, les foetus non viables, mon sentiment d’impuissance et d’incapacité face à ces patients, tout ça m’explose à la figure et je cours me réfugier en chambre de garde pour pleurer toutes les larmes de mon corps. Mais qu’est-ce que je fous là ? Vraiment, qu’est-ce qu’il est en train de se passer ? Qu’on soit bons ou pas, on ne peut rien pour ces patientes. Certains diraient « c’est la vie, c’est comme ça, on y peut rien et il faut avancer ». Je n’en peux plus, pourquoi ? Pourquoi se tuer à bosser autant si c’est pour que ça finisse comme cela ?

Epuisée et la mort dans l’âme, je retourne aux urgences pour m’occuper de ma sixième patiente (une quarante-sixième). Enceinte. Premier trimestre. Saignements. Fausse couche. L’interne passe sa tête dans la chambranle de la porte pour nous prévenir qu’elle arrive bientôt. La patiente se met à trembler. Elle ne peut pas pleurer, peut-être ai-je quelque part, déjà pleuré pour elle quelques minutes auparavant. J’ai l’impression qu’elle va s’évanouir. Alors je la fais parler. D’elle, de son compagnon, de leur projet bébé. De sa tante qui l’a élevée qui vient de mourir. Du bébé qui aurait du avoir son nom si cela avait été une fille. De son travail où ça ne va pas. On parle en réalité pendant 20 minutes, les « bientôt » aux urgences sont toujours très relatifs.

L’interne arrive enfin, explique à la patiente ce qui vient de lui arriver. Lui demande si elle a besoin de parler, ce à quoi elle répond par la négative. Je lis le soulagement sur le visage de l’interne, elle déteste parler aux patients, m’a-t-elle avoué lors d’une pause clope un peu plus tôt dans la journée. Alors, nous sortons toutes les trois du box. La patiente se tourne vers moi et me dit « Merci, je ne vous oublierai pas » et s’en va.

Quelque part dans mon corps, quelque chose lâche. Je ne saurais pas vous expliquer quoi, mais c’est comme si une digue c’était rompue, et que la tension accumulée s’était échappée d’un coup. Mes épaules se détendent pendant que je regarde la patiente partir. Elle se retourne, hoche la tête à mon intention et franchit les portes coulissantes séparant la salle d’attente de la rue. Dans ma tête, tout s’est calmé, tout s’est ralenti. J’ai réussi à aider quelqu’un. Dans la tourmente des urgences, j’ai servi à quelque chose. J’ai apaisé, ne serait-ce qu’un instant, la souffrance d’une personne. Je ne peux pas lui retirer comme j’aimerais tant le faire, je ne peux pas réparer les choses mais je peux accompagner. Je le savais mais je l’avais oublié. Je l’avais enfoui profondément en moi au cours de ces derniers mois, au fond de mon lit, terrassée par la douleur. J’avais repoussé toutes mes envies, toutes mes raisons d’être, je m’étais faite avalée toute entière par la maladie. Je ne ressentais plus la joie, à peine plus la tristesse. J’avais intégré le mot apathie.

Cette patiente là, sans le savoir, m’a rappelé la raison de ma présence ici, dans cet hôpital. J’ai toujours voulu aider les autres personnes. Je ne peux pas prétendre être la plus intelligente, la plus brillante, mais je peux faire une différence. Je peux accompagner, je peux aider, je peux poser la main sur l’épaule de la personne d’en face et l’écouter. Mais tout ça, je ne peux pas le faire sans m’aider moi-même. Alors, grâce à cette patiente, malgré la douleur je sors de mon lit et je vais faire des choses qui me font plaisir. Sur mon temps de travail. Et oui monsieur.

Depuis que je fais ça, depuis que j’ai ré-appris l’importance de me faire plaisir, je travaille mieux. Depuis, j’arrive de nouveau à écouter réellement les patients, à me focaliser sur eux et non plus sur moi. Je me sens ancrée dans ma vie, moins centrée sur ma petite personne. Je me sens de nouveau moi-même, différente mais moi-même. Tout n’est pas rose, mais ça se passe bien. J’ai envie d’être là.

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Epilogue :

J’en vois une septième (une quarante-septième). Enceinte. Premier trimestre. Saignements. Elle est morte de trouille, elle a déjà perdu un bébé. Elle pleure de stress, tremble comme une feuille. On l’installe sur la table d’examen pour lui faire une échographie. A peine a-t-on posé la sonde qu’on voit le bébé bouger dans tous les sens. C’est un petit garçon. Je ferme les yeux l’espace d’un instant et je me dis que j’ai vraiment de la chance de faire ce métier. Je les rouvre et on se sourit. Merci.

* référence au superbe livre La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert de Joël Dickert

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La peur des médecins

Comme j’en ai parlé précédemment, je suis malade. Enfin, je préfère dire je suis une malade. Je suis malade ça a un petit côté « je suis Charlie » et j’ai l’impression de ne me définir plus que par ma maladie. Des fois à l’hôpital, j’entends des docteurs « t’es allé voir l’invagination ? Elle va bien ? » pour parler de la patiente de 6 mois de la chambre quatre qui a un nom, un vrai, mais qui se trouve avoir actuellement une invagination.

Il n’y a pas longtemps je suis allée à ma consultation de contrôle. Long story short, les médicaments ne marchent pas, rien n’est contrôlé. Elle me demande comment je vais. Je me paralyse.

J’ai peur de me plaindre. J’ai peur d’être ce genre de patient chiant très angoissé qui pose plein de questions et se met à pleurer en consultation. J’ai tellement mal que je ne sais comment le décrire. Du coup, je lui dis que ça ne va pas avec le sourire. Elle me sourit aussi et on passe à autre chose. A la seconde où la porte du cabinet se referme derrière moi, je m’effondre en larmes. Je n’ai rien dit de ce que je voulais dire. C’est stupide, 6 mois que j’attends ce rendez vous et je n’ai pas réussi à m’exprimer, de peur qu’elle me trouve ennuyante et qu’elle bâcle ma consultation.

Je n’ai jamais trouvé les patients angoissés chiants, ni ceux qui pleuraient, ni personne d’ailleurs. Qui sommes-nous pour juger de la capacité de quelqu’un à vivre sa maladie ? Chacun fait comme il peut, avec ses mécanismes de défense. Mais voilà, je suis patiente et étudiante en médecine. Et en tant qu’étudiante, j’en ai vu des consultations où le médecin me disait « attention, la prochaine personne elle me gonfle, mais elle me gonfle… » Et je le voyais utiliser le sarcasme pendant toute la consultation sans que le patient s’en rende compte.

Un jour, en orthopédie, un chirurgien que je respectais énormément travaillais sur deux blocs. Le temps que l’opération du bloc 1 se termine, le patient du bloc 2 était préparé, endormi, placé, lavé ce qu’il fait qu’il n’avait plus qu’à inciser une fois arrivé. Gain de temps maximal. Ce jour là donc, l’anesthésiste du bloc 2 vient nous voir : « la patiente a peur, elle voudrait que vous la rassuriez avant d’être endormie ». Le chirurgien fait tomber l’instrument qu’il tenait par terre. Non en fait j’ai mal vu, il l’a jeté. « J’en ai marre de ces névrosés de merde. Vous lui dites que soit elle se fait endormir, soit elle remonte et je l’opère dans six mois après qu’elle ait fait une thérapie avec un psychiatre. Je veux plus en entendre parler, je vais pas décaler mon planning pour une vieille conne. » Cette vieille conne, 86 ans, était parfaitement conscience des risques de l’opération pour une dame de son âge. C’est vraiment si difficile que ça de décaler son planning d’un quart heure pour rassurer quelqu’un ? Autant vous dire que ce médecin a perdu mon respect.

J’en ai des kilos et des kilos des histoires à vous faire perdre le sommeil de maltraitance de patients. Il faut que nous, médecins, arrêtions de nous penser au dessus des autres parce que nous détenons un certain type de savoir. Nous ne sommes pas des sur-êtres à qui le monde doit respect et servilité. Nous aidons des patients, pas des clients. J’entends énormément du personnel du corps médical qui se plaignent que les patients pensent que comme ils ont payé, ils ont le droit à tout, qu’on doit forcément leur prescrire quelque chose, faire un acte. Mais ils se comportent comme des vendeurs, à choisir ainsi leur clientèle, à les considérer comme faisant partie de leur emploi du temps et vu que c’est prévu comme ça, si le patient a besoin de réassurance il peut aller chez un autre vendeur.

Vous me demanderez peut être, est-ce que cela fait une différence d’être aimé ou non de son docteur ? Peut-être pas. Au final, vous allez recevoir le même traitement que le patient préféré de ce médecin. Mais ce que vous allez rater, c’est toute l’attention du médecin quand vous lui confiez un symptôme ou un effet secondaire du médecin. C’est son empathie. Et ce genre de « petits détails » peuvent faire une grande différence. On dit souvent que les gens atteints d’un cancer qui ont envie de vivre et qui sont bien entourés ont un meilleur pronostic que les gens qui n’ont plus la force de se battre. Un médecin doit vous donner la force de vous battre, ou tout du moins essayer de vous la donner. Et quiconque ferait autrement avec vous, doit vous faire changer de docteur. Vous méritez mieux.

Je suis énervée de voir des patients maltraités. Je suis énervée d’avoir peur et de me maltraiter moi même en consultation, par peur d’être maltraitée par le médecin. J’espère que la prochaine fois j’arriverais à pleurer car j’en ai le droit. J’espère que la prochaine fois j’arriverais à être angoissée car j’en ai le droit. J’espère que personne ne s’interdit de faire ça, car un médecin est justement là pour nous aider à traverser ces angoisses liées à la maladie.

J’en ai marre d’avoir peur.

Premier toucher vaginal

Vous avez sûrement entendu parler de la polémique qui a fait grand bruit, sur les étudiants en médecine qui s’entraînent au toucher vaginal lors d’opération sur des patientes endormies, sans leur consentement. Le mien ne s’est pas tout à fait passé comme ça.

C’était mon dernier jour avec le docteur Jekyll. Nous avions une liste d’objectifs à faire pendant le stage, et je n’avais pas encore fait d’examen gynécologique bien que j’en ai vu beaucoup. La plupart étant sur des femmes victimes de violence, il était plus que normal qu’une étudiante expérimentée comme moi ne vienne pas avec ses grosses pattes bourrues leur enfoncer un spéculum de travers.

Le docteur Jekyll veut toujours tout bien faire, donc il était un peu triste de ne pas avoir pu me donner l’occasion d’essayer. Quand vint cette patiente, qui venait pour un rhume.

On regarde son dossier et on remarque que cela fait trois ans qu’elle n’a pas fait de frottis cervico-utérin alors qu’ils sont recommandés tous les deux ans. Le docteur Jekyll lui propose alors d’en faire un dans la foulée, ce qu’elle accepte.

C’est à peu près le moment où une ampoule comme celle dans les dessins animés s’est allumée au dessus de sa tête :
« Madame, vous accepteriez que mon étudiante le fasse ? Elle n’en a encore jamais fait.
– Ah mais bien sûr il n’y a pas de souci il faut bien apprendre un jour ! »

Après avoir fait le frottis, je retire le spéculum et me prépare pour le toucher pelvien. Gants spéciaux, lubrifiant, je suis parée. La patiente éclate de rire.

« Mademoiselle, vous avez fait n’importe quoi, vous avez mis les gants de travers ! »

Je me disais bien que je me sentais un peu à l’endroit… Ce sont des gants avec seulement deux doigts, il faut mettre l’index et le majeur chacun dans un trou et j’avais mis l’index et le majeur dans un, le pouce dans l’autre. Je rougis et je recommencer.

Ca y est, j’introduis délicatement mes doigts dans le vagin de la patiente. J’ai peur de lui faire mal et je me sens pataude. Le docteur me demande :

« Tu sens bien le col ?
– Euh oui oui (non pas du tout)
– 
Les culs-de-sac c’est bon tu les sens ? »

Et la patiente qui intervient « Non mais tu peux rien sentir là t’es pas au fond ! Il faut que t’y ailles plus fort je vais pas me casser. J’ai eu trois gosses tu sais, des tonnes de médecins sont passés par mon vagin alors je sais où est mon col. Tape dans le fond je te dis ça me fera pas mal ! » (il faut l’imaginer non les pieds dans les étriers, à moitié relevée sur la table d’examen, moi toujours ayant mes doigts dans son vagin et elle en train de mimer ce qu’il fallait faire)

Je crois que j’ai eu deux secondes de latence et, contenant mon rire, j’ai enfoncé encore plus mes doigts. Ca y est, je sens le col et les culs-de-sac, hallelujah !

« Bah voilà que tu touches le fond, quand même ! Faut pas avoir peur ça mord pas hein ! Et du coup, tu les sens mes ovaires ? »

Voilà l’histoire de mon premier toucher pelvien. Je suis heureuse de pouvoir la partager avec vous, car elle représente bien toute cette polémique : pourquoi faire des touchers sans consentement à des patientes endormies quand cela peut se passer comme cela ? En demandant aux patientes si elles veulent bien que les étudiants apprennent sur elles, en ne prenant pas un « oui » mal à l’aise pour un vrai oui alors qu’elles ont juste peur de dire non au docteur, en respectant et en s’écoutant mutuellement, non seulement les patientes se sentiront plus à l’aise mais les externes apprendront mieux.

C’est beau le consentement non ?

Fleur

Elle s’appelle Fleur. Fleur a toujours eu un peu de mal à pousser, à s’entourer de personnes bonnes pour elle qui l’aident à grandir et à s’épanouir. Maltraitée, piétinée, bousculée, pétale arraché. Elle n’a jamais eu le bon terreau et la bonne eau pour grandir.

Aujourd’hui, Fleur est à la rue, Fleur est seule. Enfin, pas tout à fait.

Fleur est enceinte.

Elle porte la vie et s’est faite mettre à la porte par son compagnon quand il a appris qu’elle ne voulait pas avorter. Alors elle habite chez des connaissances, parfois elle dort dans la rue. On dirait une mauvaise herbe dont personne ne veut. Une si jolie fleur comme elle, arrachée du fond du jardin car son nom latin n’est pas assez beau pour son propriétaire.

On ne sait pas trop comment, un jour Fleur a poussé la porte de Docteur Jekyll. Il essaye de l’arroser mais ce n’est pas facile, elle a peur et ne fait pas confiance facilement. Il lui a fait passer des tests pour savoir si tout poussait bien, si elle n’avait pas attrapé des maladies.

On a construit un réseau autour de Fleur, pour l’aider à se sentir en sécurité. Cinq botanistes en herbe s’activent pour les faire grandir, elle et son bébé. Des fois on perd sa trace mais on se rend compte qu’elle a toujours fini par faire ce qu’on lui conseillait de faire, même si ce n’était pas au bon moment, ou avec la bonne personne.

Fleur avait pris rendez-vous ce matin. Docteur Jekyll, prévoyant, lui avait réservé deux créneaux pour qu’elle puisse arriver en retard sans souci comme elle le fait souvent, et aussi pour qu’elle puisse parler si jamais elle s’en sentait capable.

Fleur n’est pas venue, alors Docteur Jekyll a commencé à téléphoner un peu partout pour savoir où elle en était. Elle a passé la troisième écho il y a une semaine, tout va bien. Elle est prise en charge un peu plus loin, y va de temps à autre. Une place pour elle et son bébé est prévue dans un foyer d’accueil après la naissance.

J’ai été tellement touchée de voir que même si elle n’avait pas réussi à venir, les personnes qui s’occupent d’elle ont quand même passé une demie heure à parler d’elle, à se tenir mutuellement informées pour qu’elle ait la meilleure prise en charge possible.

Fleur est seule et pas seule à la fois. Elle n’a pas de foyer mais nous serons là pour l’aider si elle nous laisse faire. J’espère qu’elle se rendra compte qu’un rayon de soleil bienveillant veille sur elle, et qu’elle laissera ses pétales s’ouvrir pour absorber sa douce chaleur.

De la noix de coco sur un mur froid

Quand on est en P1 (première année), on finit rapidement par adopter une routine dont on ne dérive plus pendant une, voire deux années.

Moi, j’étais de ceux qui allaient travailler à la bibliothèque universitaire (BU). Je me levais tous les jours à 7h30 pour y être à 8h50, afin de faire la queue pour pouvoir avoir les bonnes places. Pas à côté d’une bouche de ventilation, ça fait du bruit. Pas à côté de l’allée, c’est les gens qui font du bruit. Avec le groupe avec qui je travaillais, on avait « notre » table. Alors à 9h, quand les portes s’ouvraient nous courrions réserver nos places avant de travailler jusqu’à 12h15.

A 12h15, nous relevions la tête de nos polys et nous partions manger pendant 45 minutes, pour revenir à 13h pile et recommencer à travailler jusqu’à 19h. L’après-midi, je m’accordais une pause de un quart d’heure, à 16h, pour décompresser.

Ce n’était pas facile mais on prend l’habitude.

Je me souviens que j’ai fêté mes 20 ans en P1. C’était mon année de doublante, et j’ai mangé un muffin d’anniversaire dans les escaliers de la fac. Qu’est-ce que j’étais heureuse. Ce simple muffin, offert par des gens qu’au final je ne connaissais pas en dehors de la bibliothèque, m’avait rendu tellement heureuse. Quand on n’a pas grand chose, on se contente d’un rien, même d’un muffin dans un escalier pour ses 20 ans.

On travaillait sans savoir si l’on allait avoir le fameux sésame, le droit de rentrer dans le merveilleux monde de la médecine. On s’abrutissait d’anatomie, de chimie, de santé publique.

Je me souviens d’avoir souvent regardé les tables réservées « aux D3-D4 », les cinquièmes et sixièmes qui passent l’ECN. Je les regardais et je me disais qu’au moins ils travaillent pour quelque chose qu’ils aimaient. Et puis je me replongeais dans mon poly.

Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai eu le droit de m’assoir à cette table. Je me suis assise doucement sur une des chaises, et j’ai posé mes livres devant moi. J’ai pensé à celle que j’était il y a cinq ans, quand j’ai commencé ma première P1. En P1, je n’osais rien imaginer de peur d’être déçue. J’ai bien fait, je n’aurais jamais pu deviner ce qui allait suivre.

Ces études m’ont apporté tellement de bonheur, tellement d’émotions. J’ai rencontré tellement de personnes, aussi bien à l’hôpital que dans la faculté. Jamais de ma vie je n’ai été aussi heureuse.

Hier, je suis allée en conférence. Ce sont des cours du soir, de 19h à 23h, que l’on peut prendre en supplément pour se préparer l’ECN (le fat boss des études de médecine). Et là, en attendant que cela commence, on a partagé des morceaux de noix de coco, assis sur un mur. Nous n’avions pas forcément besoin de parler, on était juste bien là, à savourer quelque chose de frais avant d’aller s’enfermer pendant quatre heures dans un amphithéâtre où il fait beaucoup trop chaud.

J’ai retrouvé cette sensation que j’avais eu en mangeant ce muffin en P1. Un petit moment de répit, qui n’aurait pas autant de valeur ni je n’avais pas passé le reste de ma journée à la BU et si je ne devais pas travailler encore quatre heures avant de pouvoir retrouver mon chez moi.

Non, ce n’est pas un chemin facile. Tous les jours on est poussés à se dépasser, on repousse nos propres limites car au final, si on ne travaille pas, personne ne viendra nous le reprocher. Nous nous acharnons pour nous, pour nos futurs patients, quitte à s’enfermer des heures et des heures à travailler. Je ne sais pas quel genre de médecin je deviendrai, je ne sais même pas si je deviendrai médecin ou si je vais finir par tout quitter sur un coup de tête pour ouvrir le restaurant dont je rêvais quand j’étais petite.

Ce bête petit morceau de noix de coco m’a rappelé tout ça. Je râle souvent mais je suis là où je veux être, et ça, ça n’a pas de prix. Je ne sais pas où je vais, mais tant qu’il y aura de la noix de coco et des muffins, je sais que je serai heureuse.

Je suis tellement heureuse d’être ici.